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Full text of "L'avenir de l'intelligence .."

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\ 



CHARLES MAURRAS 



L'Avenir 




AUGUSTE COMTE - LE ROMANTISME FÉ^ 

MADEMOISELLE MONK 



DEUXIEME EDITION 




PARIS 
/vlbeRT fontemoing, éditeuî 

4» RUE LE CfOFF (5*) 

DigitizedbyCcolleCtion " MlN 



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L'Avenir de rintelligence 



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DU MÊME AUTEUR 



Les Amants de Venise (George-Sand et Musset) 

Portraits il 'après les médaillons de David d'Angers 

*' Collection Minerva " 

Jean IVforéas, étude littéraire. 

Le Chemin de Paradis, contes philosophiques. 

L'Idée de la Décentralisation, brochure. 

Trois idées politiques : Chateaubriand, Michelet,. 
Sainte-Beuve. 

Enquête sur la Monarchie. 

Anthinea (d'Athènes à Florence). 



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : 

pIÙ frem^thifyen sw papier de Hollande, numérotés de 1 à 30» 



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r^»" 



CHARLES^MAURRAS 



L'Avenir 
de rinteUig:ence 

AUGUSTE COMTE. -- LE ROMANTISME FÉMININ 
MADEMOISELLE MONK 



DEUXIÈME ÉDITION 




PARIS 

ALBERT FONTEMOING, ÉDITEUR 

4, RUE LE GOFF (v"") 
1905 

l " Collection MINERVA 

I 



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i 



I Y^A V„ '\*^P 



l^'l 



^ RENE-MARC FERRY 

Q§ EN SOUVENIR DE « MINER VA » 



QU IL A FONDEE ET DIRIGEE 



Mon cher Ami, /hésitais bien à vous offrir ce petit 
livre qui me vaudra la calomnie des pires et Vinat- 
tention des meilleurs, qui ne sera pas lu par les in- 
téressés, ou qui sera moqué par ceux qu'il voudrait 
avertir. Mais vous êtes du petit nombre qui s'occupe 
d^ avoir raison. Peu vous importe de savoir si nous 
serons bien vieux ou si nous serons morts quand 
r événement nous apportera son témoignage! Les 
trois quarts de ces feuilles sont déjà tout à vous. 
Vous me les avez demandées, en fondant Minerva 
gzii les a publiées, vous avez voidu les voir recueillies 
en volume. Tous les risques vous tentent. Je publie 
ma reconnaissance et notre amitié. 



Minerva na pas eu le sérieux bonheur de vieillir. 
Mais cinq trimestres lui suffirent pour plaire et pour 

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6 AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

déplaire considérablement. Du premier jour ^ elle eut 
en partage V éclat. Minerva fut splendide. Vous lui 
aviez donné tous les avantages extérieurs qui contri- 
buent à rendre douce une bonne lecture; mais^ si fat 
bien compris la manière dont fut dirigée Minerva, 
ce qui manque de sohdité vous aurait déplu. Vous 
vous appliquiez à produire des spécialités fortes^ ini- 
tiant le grand public au dernier état des questions. 
Dans son langage simple et clair^ Minerva voidait 
rendre tour à tour les services dune Revue philoso- 
phique, d'une Revue d'histoire, même d'une Revue 
critique. Klle y mettait l'entrain et la verve de sa 
jeunesse. Belle et vive^ enivrée des passions de Vintel- 
ligencCy on peut dire qu'elle a aimé la justesse^ la raison 
et la vérité. Très beaux mots à graver sur le marbre 
dune épitaphe! Mais celle-ci comporte également de 
très beaux noms. Vos collaborateurs furent en nombre^ 
et bien choisis. Vous aviez Paul Bourgetj et Maurice 
Barrés. Vous aviez Maurice Croiset^ le général 
Bonnal, Gebhart, Sorely Frantz Funck-Brentano. 
Vous aviez Judet^ Moréas, Plessis et Lionel des Bieux. 
Vous aviez Faguet et Bainville. Vous aviez Charles 
le Goffic^ Pierre Gauthiez^ Henry Bordeaux. Le ciel, 
qui vous avait conduit chez M. Albert Fontemoing, 
paraissait disposé à répondre à vos soi?is habiles : 

D'un dextre éclair... 

Nous obtînmes notre miracle, A peine étions-nous 
annoncés, le sol gallo-romain dune vieille ville de 



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PRÉFACE 7 

France s' entr' ouvrit^ et l'on vous informa qu'une P allas 
de marbre y entière et fort bien conservée j venait d'être 
rendue au jour. Le présage fut interprété comme 
heureux. Il Pétait. La déesse tendrement invoquée^ 
assista la revue qui se publiait sous son nom. Elle 
notis épargna les erreurs à la mode y en nous accor- 
dant la connaissance et le sentiment de sa tradition. 

Notre chimère fut de croire à la durée d'un coiip 
de bonheur. Nous nous étions imaginé que Volivier 
d'Attique et le laurier latin ^ unis à la mode française^ 
feraient immanquablement accourir les honnêtes 
gens. Nous ne tenions pas compte d'un petit fait. 
Les honnêtes gens étaient morts. Cette société polie 
et cidtivée qui fut la parure et le charme de r an- 
cienne vie de Paris n'existe plus. Les étrangers le 
disent et l'écrivent depuis trente ans. Mais nous ne 
voulions pas le croire. Plus que notés tous vous re- 
fusiez cPaccepter pareille disgrâce. Votre optimisme 
naturel nous pénétrait. 

Tout compte fait, vous êtes trop bon pour votre 
siècle^ mon cher ami. Examinons-le déplus près. Com- 
mençons par ce qui subsiste du vieux monde français. 
Nous ^rencontrerons des amateurs de musique, des col- 
lectionneurs depeintui^e, d armes et d'autres bibelots. 
L'histoire garde ses fidèles, et aussi la pure science. 
Ce que nous aurons peine à trouver en %in siècle où 
iotit le monde écrit et discute, ce qui ne s'y ren- 
contre à peu près nulle part, c'est l'amour éclairé 

1. Voyez, dans V Appendice /, VInvocation à Minerve. 



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r 



H AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

des h'tt7'es, à plus forte raison le goiU de la philoso- 
phie . ^i7^ Discours sur la méthode ni TAugustinus 
fia tiraient beaiicotip de lecteurs on même de lectrices 
parmi nos personnes de qualité^ qui vont écouter 
M. Ferdinand Brime tière. La notion d'un certain 
jeu iiupérieifr de l'esprit est donc perdue complète- 
m en/. Les livres, les vrais livres sont complètement dé- 
laiss(*s, et voilà un bien mauvais signe! Je ne fais 
for/ ni aux arts nia la science. Il est cependant vrai 
que ces puissantes disciplines ont besoin des lettres 
humaines. Exactement, elles en ont besoin pour se 
pertser. Elles attendent de l'expression littéraire un 
charme lumineux et une influence subliîne qui pa- 
rai i^sent tenir à la dignité du langage plus encore qu'à 
lu heauté magnifique du style. Les échecs, les rectds 
du livre intéressent, au plus vif et au plus sensible, 
notre civilisation : le goût, les 7nœurs, la pensée 
rnêé/ie! Je voudrais jne tromper : mais, après tant de 
sifules de vie intellectuelle très raffinée, une haute 
r/asse française qui n'aime plus à lire me semble 
/j/v's de son déclin. 

On dit que la culture passe de droite à gauche, et 
qu^nn monde neuf s est constitué. Cela est bien pos- 
sih!p. Mais les nouveaux promus sont aussi des non- 
veaffx venus, à moins qu'ils ne soient leurs clients 
ofi hurs valets, et ces étrangers enrichis manquent 
lerrihlement, les uns de gravité, de réflexion, sous 
leur apparence pesante , et les autres, sous leur détes- 
lahip faux vernis parisien y de légèreté, de vraie grâce. 
Jf* trouve superficiel leur esprit si brutal! Si pratiques, 



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Bgf i m^y ^^êtn 



PRÉFACE 9 

si souples, ils laissent échapper le cœur et la moelle 
de tout. Comment ces gens-là auraient-ils un goût 
sincère pour nos humanités? Qu^ est-ce qu'ils peuvent 
en comprendre? Cela ne s"* apprend point à r Univer- 
sité, Tous les grades du monde ne feront pas sentir 
à ce critique juif, d'ailleurs é?n(dit, pénétrant, que, 
dans Bérénice, « lieux charmants où mon cœur vous 
avait adorée » est une façon de parler qui n'est 
point banale, mais simple, émouvante et très belle. 
Le mauvais gotU des nouveaux maîtres nous fait 
descendre un peu plus bas que la inisticité ou la lé- 
g ère té de V ancienne aristocratie. Eux aussi préfè- 
rent au livre le salon de peinture et tart industriel. 
Mais rendons-leur cette justice : un vieux tact mer- 
cantile leur a donné le sentiment des valeurs person- 
nelles. Nos Juifs se trompent rarement sur le prix 
dune intelligence. Ils ne commettraient pas les er- 
reurs, les oublis et ces confusions pitoyables où se 
laisse égarer la bonne foi de nos amis. 

Mais qu'importe, mon cher Ami? les barbares sont 
les barbares, et nos amis sont nos amis! Même 
aveugles, même un peu morts, c'était à eux que nous 
destinions Minerva. Nous les aurions certainement 
suspendus à noà feuilles, comme V exemple de /'Action 
française* le prouve bien, si nous avions rempli tws 

1. VAction françaiseesi la revue de philosophie politique publiée 
sous la direction de M. Henri Vaugeois, et à laquelle collaborent 
des nationalistes de toute origine : Léon de Montesquiou, Lucien 
Moreau, Jacques Bainville, le marquis de la Tour du Pin, Louis 
Dimier, Richard Cosse, Augustin Gochin, Lucien Corpechot, An- 
toine Baumann, Robert Launay, Xavier de Magallon, Henri Mazet, 
ainsi que l'auteur de ce livre. 



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10 AVENIR DE LINTELLIGENCE 

livraisons de la querelle des intérêts ou des sentiments 
nationaux. Peut-être rendions-nous un service égal 
en proposant dans Minerva des renseignements y des 
clartés^ sur atitre chose que la politique pure. Notre 
grande utilité était là. Une revue de tradition et de 
sentiment purement français ^ mais libre ^ mais laïque 
et qui se dévouerait à la seule littérature ! La dureté 
des temps s'est opposée à ce beau rêve. Observez qu'il 
en fut de même à peu près partout. De ti^ès grandes 
publicationSy qui se distinguaient autrefois par 
r étude et la méditation désintéressées ^ prennent la 
croix ou le turban et partent pour la guerre. Cette 
guerre doit être de première nécessité^ puisqu'on la 
déclare de toute part et qu'il faut se jeter dans un 
camp on dans Vautre. De longtemps^ on ne saura 
plus se promener en discutant sous le plata/ne. Votre 
gymnase de critiques^ d'historiens et de psychologues 
eût été fréquenté aux matins de la préparation et 
de rexercice. Aujourd'hui^ chacun s'est armé et 
entraîné. Tout est prêt. A l'action! et je ne demande 
pas mieux. Mais ce ne sera point sans tourner des 
yeux de regret vers la noble palestre et le généreux 
jientathle de Minerva. Écrivains et public y seraient 
devenus meilleurs. 



II 



Nul esprit ne peut se flatter d'une connaissance 
vraiment satisfaisante et certaine de l'avenir. Prévoir^ 



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PRÉFACE 11 

essayer même de prévoir est une maladie du cœur. 
Nous r avons reçue de nos mères avec les inquiétudes 
que leur inspirait notre vie. Vavenir^ cest de la 
crmrùe ou de fespérance. Mais on peut craindre à 
Juste tit?*e et espérer à contresens. Où n atteint pas 
la précision de la science^ F appréciation délicate du 
jugement et de la raison^ un mélange d'intuition et 
de calcul peuvent entrevoir et saisir ce que vaut pro- 
messe ou menace. J'avouerai que le meilleur guide 
en ces sortes d'enquêtes est encore un refrain du 
poète de ma Provence : « L'amour mène et Fart 
nous seconde. » Gardez-vous donc bien d'être dupe 
de la sécheresse et du tour abstrait de ce petit livre. 
La philosophie n'y parait que pour éclaircir et fixer 
Je sentiment. 

Heureux qui songe de sang- froid aux profonds 
changements qui s'opèrent autour de nous! Je ne 
^uis pas ce contemplateur altissime. Le spectacle est 
trop beau et trop riche d' indications ^ n'y voulût-on 
frémir que de l'enthousiasme de la curiosité. Mais 
nous nen sommes plus^ ni vous, ni mot, mon cher 
Ami, à la belle saison où l'œil ne peut se distinguer 
des chaudes couleurs qu'il admire. Voici la vie, 
r expérience. Et voicila faiblesse humaine enfin sentie. 
La sensibilité se mêle à la pensée. Elle organise de 
profonds retours stir nous-mêmes : ce mécanisme 
des mœurs modernes qui s' institue! cette distribution 
nouvelle des énergies, qui tend à effacer vie moyenne 
et classes moyennes! ce char électrique qui passe, 
re divisant le monde en plèbe et en patriciat! Il faut 



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i2 AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

être siupide comme un conservateur ou naïf comme 
un démocrate pour ne pas sentir quelles forces ten- 
dent à dominer la Terre, Les yeux créés pour voir 
ont déjà reconnu les deux antiques forcesmatérielles : 
rOr^ le Sang. 

En fait^ un homme d'aujourd'hui devrait se sentir 
phts voiiiin du A'* siècle que du XVIIP. Quelques 
centaints de familles sont devenues les maîtresses de 
la planrte. Les esprits simples qui s écrient: Révol- 
tons-nous, renversons-les, oublient que C expérience 
de la rivolte a été faite en France^ il y a cent quinze 
ans y et quen est-il sorti? De l'autorité des princes 
de notre race^ nous avons passé sous la verge de 
marchands d'or, qui sont d'une autre chair que nous, 
teKt-ft'flire d'une autre langue et dune autre pensée. 
Cet Or est sans doute une représentation de la Force, 
mak dépourvue de la signature du fort. On peut 
a.ssassiner le puissant qui abuse : F Or échappe à la 
désignation et à la vengeance. Ténu et volatil, il est 
impenonnel. Son règne est indifféremment celui d'un 
ami ou d'un ennemi, d'un national ou diin étranger. 
H sert éf/alement, sans que rien le trahisse, Paris, 
Berlin, Jéntsalem. Cette domination, lapins absolue, 
la moins responsable de toutes, est pourtant celle qui 
j/réaufl dans les pays qui se déclarent avancés. E?i 
Amérique elle commence à peser sur la religion, qui 
ne lui échappe en Europe qu'en se plaçant sous la 
tutelle du pouvoir politique, quand il est fondé sur 
Iv Saufj. 

SauË doute, le catholicisme résiste, et seiil : c'est 



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PRÉFACE 13 

pourquoi^ cette Église est partout inquiétée, pour- 
suivie^ serrée de fort près. Chez nous, le Concordat 
r enchaîne à F État qui, lui-même, est enchaîné à F Or, 
et nos libres penseurs n^ont pas encore compris que 
le dernier obstacle à l'impérialisme de F Or, le der- 
nier fort des pensées libres est justement représenté 
par F Église qu'ils accablent de vexations ! Elle est 
bien le dernier organe autonome de F esprit pur. Une 
intelligence sincère ne peut voir affaiblir le catholi- 
cisme sans concevoir qu'elle est affaiblie avec lui : 
c'est le spirituel qui baisse dans le monde, lui qui 
régna sur les argentiers et les rois; c'est la force 
brutale qui repart à la conquête de Funivers. 

Heureusement, la force conquérante n'est pas 
unique. Le Sang et FOr luttent entre eux, L'Intelli- 
gence garde un pouvoir, celui de choisir, de nommer 
le plus digne et défaire un vainqueur. Le gardera-t-elle 
toujours ? Le gardera-t-elle longtemps ? Les idées sont 
encore des forces par elles-mêmes. Mais dans vingt 
ans? mais dans trente ans? S'il leur convient d'agir, 
de produire une action d'éclat, elles seront sages 
et prudentes de faire vite. L'avenir leur échappe, 
hélas ! 



III 



Cette position du problème gênera quelques char- 
latans qui ont des intérêts à cacher tout ceci. Ils font 
les dignes et les libres, alors qu'ils ont le mors en 



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14 AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

honthe et le harnais an dos. Ils nient la servitude 
pour en encaisser les profits, de la même manière qnHls 
poussent aux révolutions pour émarger a la caisse du 
Capital. Un critique vénal , qui dénonce la littérature 
in duslrielle et qui la pratique , m'a déjà reproché de di- 
mf/ftfcr la fonctiondes écrivains et de me montrer corn- 
p/ahant envers les pouvoirs. Il faut répondre aux 
i^ff^i'res par le mépris. Constater la puissance, ce nest 
pm la subir, c'est se mettre en mesure de lui échapper. 
Mais on la subit, au contraire, lorsqu'on la nie par 
hipncrite vanité. 

liiea n'est plus faux que la prof onde sécurité géfié- 
raif\ Les promesses de barbarie et d'anarchie com- 
pettsent largement les autres, et, la plupart de ceux qui 
tf/sf'fU le contraire étant payés pour nous mentir, il 
nr faut les entendre que pour les comprendre à rebours. 
Ah ! que r Intelligence use vite de ce qui lui reste de 
/fines! Qu'elle prenne parti! Qu'elle décide^ qu'elle 
ityutrhe entre l'Usurier et le Prince, entre la Finance 
f*i l'Épée! On Va vu :la nature des deux puissances 
en conflit lui donne à elle, à elle seule, une facilité 
surhumaine, le don féerique de créer ou de déter- 
fHinf'r une belle chose, qiielque chose de purement, 
trtunquement beau. Dans notre France des premières 
a/iitrts du XX'' siècle, l'Intelligence peut préférer, 
erjtaJfvr et par là faire triompher, aux dépens d'un 
ifiélal ou d'un papier sans âme, la Force linnineuse 
rf fa chaleur vivante, celle qui se montre et se nomme, 
(fl/r qui dure et se transmet, celle qui connaît ses 
arti's, qui les signe, qui en répond. 



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PRÉFACE 15 

Vovj divisible à r infini^ est aussi diviseur immense : 
nulle patrie vHy résista. Je ne méconnais point 
rittilité de la richesse pour Findividu. L'intérêt de 
rhomme qui pense peut être cTûvoir beaucoup d'or, 
mais Tinterêt de la pensée est de se rattacher à tme 
patrie libre, telle que la peut seule maintenir théré- 
ditaire vertu du Sang. Dans cette patrie libre, la 
pensée réclame pareillement de Pordre, celui que le 
Sang peut fonder et maintenir. Quand donc rhomme 
qui pense aura sacrifié les commodités et les plaisirs 
quil pourrait acheter à la passion de V ordre et de 
la patrie, non seidement il aura bien mérité de sea 
dieux, mais il se sera honoré devant les autres 
hommes, il aura relevé son titre et sa condition. 
Vestime ainsi gagnée rejaillira sur quiconque tient 
une plume. Devenue le génie sauveur de la cité, 
V Intelligence se sera sauvée elle-même de l'abîme où 
descend notre art déconsidéré. 

La seconde moitié de ce petit livre est un cahier 
de notes relatives à t exécution de ce dessein. 

Avant de réorganiser la France moderne, Vélite 
des esprits français doit rétablir la discipline de sa 
propre pensée. Comment? cela ne fait aucune dif- 
ficulté pour les catholiques ; ceux qui veulent guérir 
de misère logique n^ont qu'à utiliser les ressources 
que leur présente F économie intime de leur religion. 
Mais f ai résumé pour les autres la règle magnifique 
instituée par le génie d'Auguste Comte sous le nom 
de Positivisme. 



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16 AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

Parce que la rigueur de cet appareil de redressement 
peut faire dire aux esprits timides et aux cœurs 
faibles : Mieux vaut le mal, j'ai fait suivre la traduc- 
tion d'Auguste Comte de quelques études précises^ 
et faites sur le vif^ de ce mat romantique et révolu- 
tionnaire. Mes doux monstres à tête de femmes 
vl effraieront sans doute personne. Peut-être feront-ils 
réfléchir un petit nombre d'intelligences libres et de 
volontés courageuses. 

Rien nest possible sans la réforme intellectuelle 
de quelques-uns. Mais ce petit nombre d'élus doit bien 
se dire que^ si la peste se communique par la simple 
contagion^ la santé publique ne se recouvre pas de 
même manière. Leurs progrès personnels ne suffiront 
pas à déterminer un progrès des mœu7*s. Et d'ailleurs 
ces favorisés^ fussent-ils les plus sages et les plus 
puissants, ne sont que des vivants destinés à mourir 
un jour; eux^ leurs actes et leurs exemples ne feront 
jamais qu'un moment dans la vie de leur race, leur 
éclair bienfaisant n'entr' ouvrira la nuit que pour la 
refermer, s^ils n'essayent d'y concentrer en des insti- 
tutions un peii moins éphémères qu'eux le battement 
furtif de la minute heureuse quHls auront appelée 
sagesse, mérite ou vertu. Seule, Finstitution, durable 
à l'infini, fait durer le meilleur de nous. Par elle, 
rhomme s'éternise : son acte bon se continue, se 
consolide en habitudes qui se renouvellent sans cesse 
dans les êtres nouveaux qui ouvrent les yeux à la 
vie. Un beau mouvement se répète, se propage et 
renaît ainsi indéfiniment. Si ton veut éviter un 



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PRÉFACE 47 

individnalisme qui ne convient qu'aux protestants^ 

LA QUESTION MORALE REDEVIENT QUESTION SOCIALE I pOÙlt 

de modurs sans institutions. Le problème des mœurs 
doit être ramené sous la dépendance de l'autre pro- 
blème^ et ce dernier^ tout politique^ se rétablit au 
premier plan de la réflexion des meilleurs. 

Je n! ai pas essayé de résoudre ici ce problème. JeVai 
supposé résolu. J'ai supposé ma solution démontrée^ 
oUj pour mieux dire^ mes démonstrations connues^. 
Je me suis appliqué simplement à rendre confiance 
à ceux qui, admettant cette solution pour la vraie, 
concluent piteusement qu'elle n'est pas possible. Mon 
chapitre finale Mademoiselle Monk, invite le lecteur 
d. considérer la façon dont les événements se suivent 
-dans la vie du monde, et tous les merveilleux partis 
que l'industrie de l'homme peut en tirer. L'homme 
d'action n'est qu'un ouvrier dont l'art consiste à 
^'emparer de fortunes heureuses. Mais cette matière 
première lui est donnée avec abondance et fertilité 
à travers l'espace sans bornes, sur les flots sans 
noînbre du temps. 

Je comprends qu'un être isolé, n'ayant qu'un 
cerveau et qu'un cœur, qui s'épuisent avec une misé- 
rable vitesse, se décourage et, tôt ou tard, désespère 
du lendemain. Mais une i^ace, une nation sont des sub- 
stances sensiblement immortelles ! Elles disposent d'une 



1. Mon ami M. Lucien Moreau me fait l'honneur de réunir en un 
4iorps d'ouvrage, qui paraîtra bientôt, Tensembie de ces démonstra- 
tions aujourd'hui dispersées dans V Enquête sur la Monarchie de la 
Gazette de France et kV Action française. 



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r 



IS AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

réserve hu-pitisable de pensées^ de cœurs et de corps. 
Une es fiérance collective ne petit donc pas être domp- 
tée, Cluupî^ touffe tranchée reverdit plus forte et plus 
ùe/le. Tùtii désespoir en politique est une sottise 

absolue. 




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L'Avenir de l'Intellig^ence 



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L ILLUSION 



Un écrivain bien médiocre, mais représentatif, 
est devenu presque fameux pour ses crises d'en- 
thousiasme toutes les fois qu'un membre de la 
République des lettres se trouve touché, mort ou 
vif, par les honneurs officiels. Tout lui sert de pré- 
texte, remise de médaille, érection de statue, ou 
pose de plaque. Pourvu que la cérémonie ait com- 
porté des uniformes et des habits brodés, sa joie 
naïve éclate en applaudissements. 

— Y avez-vous pris garde? dit-il, les yeux serrés, 
le chef de VÉtat s'était fait représenter. Nous avions 
la moitié du Conseil des ministres et les deux pré- 
fets. Tant de généraux ! Des régiments avec dra- 
peau, des musiciens et leur bannière. Sans comp- 
ter beaucoup de magistrats en hermine et de 
professeuj's, ces derniers sans leur toge, ce qui est 
malheureux. — Et les soldats faisaient la haie? — 
Ils la faisaient. — En armes? — Vous l'avez dit. — 
Mais que disait le peuple ? — 11 n'en croyait pas 
ses cent yeux ! 

» Pareille chose ne se fût jamais vue voilà six- 
vingt ans : des tambours, du canon et le déplacement 



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22 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

des autorités pour un simple gratte-papier! Jadis, 
un bon soldat, un digne commis aux gabelles 
purent ambitionner ces honneurs; les auteurs, point. 
Ces amuseurs n'étaient pris au sérieux que d'un 
petit cercle condescendant. 

» Grâce auxdieux, la corporation écrivante se trouve 
égalée désormais aux premiers de TÉtat. Elle les 
passe même tous. Ils ne sont que des membres, et 
elle est leur tête superbe. Rien ne nous borne. Rien 
ne nous manque non plus : nous avions les plaisirs 
de la vie intellectuelle, il s'y ajoute la satisfaction 
des grandeurs selon la chair, pouvoir et richesse. 
Les Lettres et les Sciences mènent à tout. Comptez 
combien d'anciens élèves de l'Ecole normale, de 
rÉcole des Chartes ou de l'École des hautes études 
devinrent présidents d'Assemblée, ministres d'État ! 
Nulle dignité ne nous pare, et c'est nous qui la 
relevons quand nous daignons en accepter une. 

^ Comment ne régnerions-nous pas? Le plus 
certain des faits est que nous vivons sous un 
|j; ouvemement d'opinion : or, cette opinion, nous 
en sommes les extracteurs et les metteurs en 
œuvre. Nous la dégageons de l'inconscient où elle 
sommeille et nous la modelons en formules pleines 
de vie. Mieux que cela. A la lettre, nous la faisons, 
nous la mettons su monde. Par cette fille illustre, 
simple et sonore répercussion de notre pensée, une 
force des choses nous rend maîtres de tout. 

» Il faut le dire sans surprise. La puissance que 
nous exerçons est la seule bien légitime. Soyons 
plutôt surpris qu'on lui mette une borne. Mais les 
bornes disparaîtront. Le flot de notre fortune monte 
toujours. Le règne de l'Esprit sur les multitudes 



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L'ILLUSION . 23 

s'annonce, le Dieu nouveau s'installe sur son trône 
i^nmortel. Rangés sous je_s jiieds de ce monarque 
définitif, lesT^orts des anciens jours, les débris des 
|)ouvoi rs'înaté rielsdéjxuits^ ceux. qui représentaient 
^oit l'énergie brutale, soit la ruse enrichie, sôit 
rhéritâge perpétué de l'une ou de l'autre ou de leur 
fiance, les dominateurs foudroyés en sont ^attendre 
l^s_jordres que leur dicte notre .Sagesse. En lui fai- 
sant la cour, en devenant nos plus diligents servi- 
teurs, ils espèrent se laver des crimes passés. Voilà 
qui vaut mieux que le rêve des premiers poètes. Le 
fer du glaive n'est point changé en fer de charrue : 
l'instrument se met au service d'un peu de subs- 
tance pensante, il obéit aux injonctions de notre 
encre d'imprimerie. N'en doutons plus, rendonsjus- 
tice à l'aurore des temps nouveaux. » 

— Et ce n'est qu'évidence pure ! » ajoute le simple 
docteur, qui n'est point seul dans sa croyance : 
dos esprits aussi dénués de candeur que M. Georges 
Clemenceau osent écrire, peuvent écrire « que la 
souveraineté de la force brutale est en voie de 
disparaître et que nous nous acheminons, non sans 
heurts, vers la souveraineté de l'intelligence. » 

Je ne demande pas s'il faut souhaiter ce régime. 
La dignité des esprits est de penser, de penser bien, 
et ceux qui n'ont point réfléchi au véritable carac- 
tère de cette dignité sont seuls flattés de la beauté 
d'un rêve de domination. Les esprits avertis feront 
la grirtiace et remercieront. Il ne s'agit pointde cela, 
dans ce petit traité! Car, de quelque façon qu'on y 
soit sensible, qu'on sourie d'aise on qu'on soitchoqué, 
nulle conception de l'avenir n'est plus fausse, bien 
qu'on nous la présente avec autant de netteté que de 



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24 L'AVENIR DE LINTELLIGENCE 

chaleur. Sans cloute les faits qui la fondent ont une 
couleur de justesse. Mais est-ce qu'on les interprète 
bien? Les comprend-on? Les voit-on même? Les 
iiomme-t-on exactement? 

Oui, la troupe suit le convoi des auteurs célèbres ; 
on d(?core, on honore, on distingue aux frais du 
Trésor ceux d'entre nous qui semblent s'élever du 
commun. Ce sont des faits ; mais tous les faits 
veulent être éclaircis par des faits antérieurs ou 
contemporains, si Ton tient à les déchiffrer. 



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■H 



GRANDEUR ET DÉCADENCE 



1. Grandeurs passées 



Tout d'abord, précisons. Nous parlons de Tlntelli- 
gence, comme on en parle à Saint-Pétersbourg, du 
métier, de la profession, du parti, de l'Intelligence. 
Il ne s'agit donc pas de l'influence que peut, en 
tout temps, acquérir par sa puissance l'intelligence 
d'un lettré, poète, orateur, philosophe; la magie de 
la parole, la fécondité de la vie et de la pensée sont 
des forces comme les autres ; si elles sont consi- 
dérables ou servies par les circonstances, elles 
entrent dans le jeu des autres forces humaines et 
donnent le plus ou le moins suivant elles et sui- 
vant le sort. Un juriste dirait : voilà des espèces, 
Un^suisttk : des cas. Nous traitons du genre écri- 
vain. ^^ 

Un saint Bernard, pénétrant un milieu quel- 
conque, y agira toujours et, comme dit le peuple, 
il y marquera à coup sûr. Un esprit de moitié 
moins puissant que ne le fut celui de saint Ber- 
nard, mais soutenu, servi par une puissante col- 
lectivité telle que l'Eglise chrétienne, dégagera de 
même, et dans tous les cas, une influence appré- 



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26 L'AVBNm DE L'INTELLIGENCE 

cîable. Mais le sort des individus d'exception, 
fussent-ils gens de plume, et le sort des grandes 
collectivités morales ou politiques dans lesquelles 
un homme de lettres peut être enrôlé, n'est pas 
ce que nous examinons à présent. Nous^ traitons de 
la destinée commune aux hommes de lettres, du sort 
de leur corporation et du lustre que lui valut le 
travail des deux derniers siècles. 

Ce lustre n'est pas contestable ; nous fîmes tous 
fortune il y a quelque deux cents ans. Depuis lors, 
avec tout le savoir-faire ou toute la maladresse du 
monde, né bien ou mal, pauvre ou riche, entouré 
ou seul, et de quelque congrégation ou de quelque 
localité qu'il soit originaire, un homme dont on dit 
qu'il écrit et qu'il se fait lire, celui qui est classé 
dans la troupe des mandarins a reçu de ce fait 
un petit surcroit de crédit. Avec ou sans talent il 
circula, il avança plus aisément, car on s'écartait 
devant lui comme autrefois devant un gentilhomme 
ou devant un prôtre. Quelque chose lui vint qui 
s'ajoutait à lui. On le craignit, on l'honora, on Tes- 
tima, on le détesta; de tous ces sentiments fondus 
en un seul s'exhalait une sorte d'estime amoureuse, 
et jalouse pour le genre de pouvoir ou d'influence 
que sa profession semblait comporter. 11 avait 
l'auréole et, si quelque uniforme l'avait fait recon- 
naître des populations, c'est h lui qu'on aurait fait 
les meilleurs saints. 



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2. Du XVt siècle au XV IW 



L'histoire de notre ascension professionnelle a 
été faite plusieurs fois. Il n'y a, je suppose, qu'à 
en rappeler la rapidité foudroyante. Au xvii* siècle, 
les dédicaces de Corneille, les sombres réticences de 
La Bruyère, la triste et boudeuse formule du vieux 
Malherbe, qu'un poète n'est pas plus utile à l'État 
qu'un bon joueur de quilles, permettent de nous 
définir la condition d'un homme qu'élevait et clas- 
sait la seule force de son esprit. 

On fera bien d'apprendre la langue du temps 
avant de conclure d'une phrase ou d'une anecdote que 
c'était une condition toute domestique. Ni l'éclat, 
ni l'aisance, ni la décence, ni, à travers tous les 
incidents naturels à une carrière quelconque, l'hon- 
neur proprement dit n'y faisaient défaut. Le rang 
était considérable, mais subordonné. LesLettres fai- 
saient leujLfonction de p^nî^e^u inonde. Elles s'ef-^. 
forçaient d'^aàpl^ nftfetxTs ' ^"^ 

générales^ Elles étaient les interprètes et comme 
la^jvoix_Je l'amour, l'aiguillon du plaisir, l'enchan- 
tement des^ lents hivers et des longues vieillesses; 
l'homme d'Etat leur demandait ses distractions, et 
le campagnard sa société préférée : elles ne préten- 
daient rien gouverner encore. 

La Renaissance avait admis un ordre de choses 
plus souple et moins régulier; le roi Charles IX y 
passait au poète Ronsard des familiarités que 



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28 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

Louis XIV n'eût point souffertes. Cependant, au 
xvi'' siècle comme au xvii% les orateurs, les philo- 
sophes, les poètes observèrent les convenances 
naturelles et, lorsqu'ils aeitèrcnt de la meilleure 
constitution à donner à TEtat, c'était presque tou- 
jours en évitant de rechercher l'application immé- 
diate et la pratique sérieuse. Leurs esprits se 
jouaient dans des combinaisons qu'ils sentaient 
et nommaient fictives. Ils laissaient la politique 
et la théologie à ceux qui en faisaient état. Tirons 
notre exemple du plus délicat des sujets, de Tordre 
religieux : Ronsard et ses amis pouvaient se réu- 
nir pour offrir des libations à Bacchus 'et aux 
Muses, et feindre môme de leur immoler un bouc 
qu'ils chargeaient de bandelettes et de guirlandes; 
quand il conte cette histoire de sa jeunesse, et d'un 
temps où la querelle de religion n'existait pas encore,, 
le poète a bien soin de spécifier que c'était pur 
amusement; on n'avait pas songé, en se couronnant 
des fleurs de la fable, à faire vraiment les païens,, 
non plus qu'à s'écarter des doctrines de l'Évangile. 
Voilà la mesure et le„ trait. Les Lettres sont un 
noble exercice, l'art une fiction à laquelle l'es- 
prit s'égaye en liberté. Les effets sur les mœurs sont 
donc indirects et lointains. On les saisit à peine. 
L'écrivain et l'artiste ne peuvent en tirer ni vanité 
ni repentir. Ils en sont ignorants autant qu'inno- 
cents. Plaire au public, se divertir entre eux, c'est le 
but unique. La Fontaine ne savait guèrequesonlivre 
de Contes eût fait songer à mal. Ils ne se doutent 
qu'à demi de leur influence sur le public. S'ils dé- 
terminent quelque altération ou quelque réforme, 
on doit dire que c'est, en quelque sorte, à leur insu. 



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3. Les lettres deviennent rois 



^ft'c 



^Ur, c'est, tout au contraire, la réforme, le chan- 
gemeot des idées admises et des goûts établis qui 
fut le but marqué des écrivains du xviu* siècle. 

Leurs ouvrages décident des révolutions de TÉtat. 
Ce n^st rien de le constater : il faut "voir qu'avant 
d'obtenir cette autorité, ils l'ont visée, voulue, bri- 
guée. Ce sont des mécontents. Ils apportent au 
monde une liste de doléances, un plan de reconsti- 
tution. 

Mais ils sont aussitôt applaudis de ce coup d'au- 
dace. Le génie et la modestie de leurs devanciers 
du grand siècle avaient assuré leur crédit. On com- 
mence par les prier de s'installer. On les supplie 
ensuite de continuer leur ouvrage de destruction 
réeîTeV de construction imaginaire. Et la vivacité, 
l'esprit, réloquence de leurs critiques leur procure 
la vogue. Jusqu'à quel point? Cela doit être mesuré 
au degré de la tolérance dont Jean-Jacques réussit 
à bénéficier. Il faut se rappeler ses manières, ses 
goûts et toutes les tares de sa personne. Que la 
société la plus parfaite de l'Europe, la première 
ville du monde l'aient accueilli et l'aient choyé; 
qu'il y ait été un homme à la mode ; qu'il y ait 
figuré le pouvoir spirituel de l'époque ; qu'un peuple 
tributaire de nos mœurs françaises, le pauvre peuple 
de Pologne, lui ait demandé de rédiger à son usage 



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30 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

une « constitution », cela en dit plus long que tout. 
Charles-Quint ramassa, dit-on, le pinceau de Titien ; 
mais, quand Titien peignait, il ne faisait que son 
métier, auquel il excellait. Quand Rousseau écri- 
vait, il usurpait les attributs du pHnce, ceux du 
prêtre et ceux même du peuple entier, puisqu'il 
n'était même point sujet du roi, ni membre d'au- 
cun grand Etat militaire faisant quelque figure dans 
l'Europe d'alors. L'élite politique et mondaine, une 
élite morale, fit mieux que ramasser la plume de 
Jean-Jacques ; elle baisa la trace de sa honte et de 
ses folies; elle en imita tous les coups. Le bon plaisir 
de cet homme ne connut de frontières que du côté 
des gens de lettres, ses confrères et ses rivaux. 

La royauté de Voltaire, celle du monde de l'En- 
cyclopédie, ajoutées à cette popularité de Jean- 
Jacques, établirent très fortement, pour une tren- 
taine ou une quarantaine d'années, la dictature 
générale de l'Écrit. Lxïcnt^ régna non comme ver- 
tueux, ni comme juste, mais précisément comme 
écrit. Il se fit nommer la Raison. Par gageure, cette 
raison n'était d'accord ni avec les lois physiques 
de la réalité, ni avec les lois logiques de la pensée: 
contradictoire et irréelle dans tous ses termes, elle 
déraisonnait et dénaturait les problèmes les mieux 
posés. Nous aurons à y revenir : constatons que 
l'absurde victoire de l'Ecrit fut complète. Lorsque 
Tautorité royale disparut, elle ne céda point, comme 
on le dit, à la souveraineté du peuple : le succes- 
seur des Bourbons, c'est l'homme de lettres. 



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4. L'abdication des anciens princes 

Une petite troupe de philosophes prétendus croit 
spirituel ou profond de contester Tinfluence des 
idées, des systèmes et des mots dans la genèse de 
la Révolution. Comment, se disent-ils, des idées, 
pures, et sans corps, retentiraient-elles sur les faits 
de la vie? Comment des rêves auraient-ils causé 
une action? Quoiquecela se voie partout à peu près 
chaque jour, ils le menBradicalement. 

Cependant, aucun des événements publics qui 
composent la trame de Thistoire moderne n*est com- 
préhensible, ni concevable, si Ton n'admet pas qu'un 
nouvel ordre de sentiments s'était introduit dans 
les cœurs et affectait la vie pratique vers 1789 : 
beaucoup de ceux qui avaient part à la conduite 
des affaires nommaient leur droit un préjugé; ils 
doutaient sérieusement de la justice de leur cause 
et de la légitimité de cette œuvre de direction et de 
gouvernement qu'ils avaient en charge publique. 
Le sacrifice de Louis XVI représente à la perfection 
le genre de cnlifte que firent alors toutes les têtes 
du troupeau : avant d'être tranchées, elles se retran- 
chèrent; on n'eut pas à les renverser, elles se lais- 
sèrent tomber. Plus tard, l'abdication de Louis- 
Philippe et le départ de ses deux fils Aumale et 
Join ville, pourtant maîtres absolus des armées de 
terre et de mer, montrent d*autres types très nets du 



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32 L'AVENIR DÇ L'INTELLIGENCE 

même doute de soi dans les consciences gouverne- 
mentales. Ces hauts pouvoirs de fait, que Thérédité, 
la gloire, l'intérêt général, la foi et les lois en 
vigueur avaient constitués, cédaient, après la plus 
molle des résistances, à de simples échauffourées. 
La canonnade et la fusillade bien appliquées auraient 
cependant sauvé Tordre et la patrie, en évitant à 
rhumanité les deuils incomparables qui suivirent 
et qui devaient suivre. 
— Che coglione! disait le jeune Bonaparte au 

. 10 août. Ce n est pas tout à fait le mot: niLouisXVI, 
ni ses conseillers, ni ses fonctionnaires, ni Louis- 
Philippe, ni ses fils n'étaient ce que disait Bona- 
parte, ayant fait preuve d'énergie morale en 
d'autres sujets, l^aisla Révolution s'était accomplie 
dans les profondeurs de leur mentalité : depuis que 
le philosophisme les avait pétris, ce n'étaient plus 
eux qui régnaient; ce qui régnait sur eux, c'était 
la littérature du siècle. Les vrais rois, les lettrés, 
n'avaient eu qu'à paraître pour obtenir la pourpite 
et se la partager. 

/ L'époque révolutionnaire marque le plus haut 
point de dictature littéraire. Quand on veut embras- 
ser d'un mot la composition des trois assemblées 
de la Révolution, quand on cherche pour ce ramas 
de gentilshommes déclassés, d'anciens militaires, 
et d'anciens capucins, un dénominateur qui leur soit 
commun, c'est toujours à ce mot de lettrés qu'il faut 
revenir. On peut trouver leur littérature frappée 
de tous les signes de la caducité : temporellement, 
elle triompha, gouverna et administra. Aucun Gou- 
vernement ne fut plus littéraire. Des livres d'autre- 
fois aux salons d'autrefois^ des salons aux projets 



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1 



GRANDEUR ET DÉCADENCE 33 

<le réformes qui circulaient depuis 1750, de ces 
papiers publics aux « Déclarations » successives, la 
trace est continue : on arrange en texte des lois ce 
qui avait été d'abord publié en volume. Les idées 
dirigeantes sont les idées des philosophes. Si les 
maîtres de la philosophie ne paraissent pas h la 
tribune et aux affaires, c'est que, à Taurore de la 
Révolution, ils sont morts presque tous. Les survi- 
vants, au grand complet, viennent jouer leur bout 
de rôle, avec les disciples des morts. 

Le système de mœurs et d'institutions qu'ils 
avaient combiné jadis dans le privé, ils l'imposaient 
d'aplomb à la vie publique. Cette méthode eût 
entraîné un très grand nombre de mutilations 
et de destructions, alors même qu'elle eût servi 
des idées justes : mais la plupart des idées d'alors 
étaient inexactes. Nos lettrés furent donc induits à 
n'épargner ni les choses ni les personnes. Je ne 
perds pas mon temps à plaindre ceux que l'on fit 
périr ; ils vivaient, c'étaient donc des condamnés 
à mort. Malheureusement, on fit tomber avec eux 
des institutions promises, par nature, à de plus 
longues destinées. 



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5. Napoléon 



Si Ton considère en Napoléon le législateur et 
le souverain, il faut saluer en lui un idéologue. 
Il figure Thomme de lettres couronné. Comme il 
'/ s'en vante, lui qui disait : Rousseau et moi, ce 
membre de rinstitut continue la Révolution, et avec 
.elle tout ce qu'a rêvé la littérature du xvm* siècle; 
il le tourne en décrets, en articles de code. La Cons- 
titution de Fan VIII, le Concordat, rAdministratioui 
y ' bureaucratique reflètent constamment les idées à 
la mode sur la fin de l'ancien régime. Mais, par un 
miracle de sens pratique dont il faut avouer le 
prix, Napoléon tira de ces rêveries sans solidité 
une forte apparence de réalités consistantes. 

Assurément tous nos malheurs découlent de 
ces apparences menteuses : elles n'ont cessé de con- 
trarier les profondes nécessités de Tordre réel. 
Cependant nos phases de tranquillité provisoire 
n'eurent point d'autres causes que l'accord très- 
réel des fictions administratives avec les fictions 
littéraires qui agitaient et dévoyaient tous les cer- 
veaux. De la rencontre de ces deux fictions, et de 
ces deux littératures, l'une officielle, l'autre privée, 
naissait le sentiment, précaire mais réel, d'une 
harmonie ou d'une convenance relative. 

Nos pères ont appelé ce sentiment celui de 
l'ordre. Ceux d'entre nous qui se sont demandé 



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GRANDEUR ET DÉCADENCE 35^ 

comme Lamartine : cet ordre est-il V ordre ? et qui 
ont dû répondre : non^ tiennent le rêveur prodigieux 
qui confectionna ce faux ordre pour le plus grand 
poète du romantisme français. Ils ajoutent : pour 
le dernier des hommes d'Etat nationaux. Ils placent 
Napoléon I" vingt coudées au-dessus de Jean- 
Jacques et de Victor Hugo, mais plus de dix mille 
au-dessous de M. de Peyronnet. 

Il est vrai que Napoléon se présente sous un autre 
aspect, si, du génie civil, qui, en lui, fut tout 
poésie, on arrive à considérer le génie militaire. 
Rien de plus opposé à la mauvaise littérature poli- ' 
tique et diplomatique que Napoléon chef d'armée : 
rien de plus réaliste ni de plus positif; rien de 
plus national. Comme les généraux de 1792, il 
réveille, il stimule le fond guerrier de la nation; 
lil aspire les éléments du composé français, les 
assemble, heurte leur masse contre l'étranger; ainsi 
il les éprouve, les unit et les fond. Les nouvelles 
ressources du sentiment patriotique se révèlent, 
elles se concentrent et, servies par Tautorité supé- 
rieure du maître, opposent à l'idéologie des lettrés 
un système imprévu de forces violentes. De ce côté, 
Napoléon personnifie la réponse ironique et dure 
des faits militaires du xix* siècle aux songes litté 
raires du xvni*. 



c 

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6. Le XIX' siècle 

Caractère général dn,^ xix* siècle : le courant 
naturel de sa littérature cbqtinue les divagations 
de Tâge précédent; mais la suite des faits mili- 
taires, économiques et politiques contredit ces diva- 
gations une à une. 

Par exemple, considérez Thistoire des réalités 
européennes après la Révolution. La littérature ré- 
volutionnaire tendait à dissoudre les nations pour 
constituer Tunité du genre humain, et les consé- 
quences directes de la Révolution furent, hprs de 
France, comme dans notre France, de rallumer' 
partout le sentiment de chaque patrie particulière 
et de précipiter la constitution des nationalités. 
Mais les lettres allemandes, anglaises, italiennes, 
slaves servirent, chacune dans son milieu natal, 
ces violentes forces physiques, et la littérature 
française du xix*^ siècle voulut favoriser au dehors 
cet élan : mais, pour son compte, dans son esprit, 
elle demeura cosmopolite et humanitaire. Elle 
se prononçait, en France, à Tinverse de faits 
français et étrangers qu'elle avait déterminés elle- 
même ; elle n'utilisait les guerres de l'Empire 
qu'au profit des idées de la Révolution. Les faits lui 
offraient l'occasion d'un Risorgimento français : elle 
l'évita avec soin. 



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GRANDEUR ET DÉCADENCE 37 

* Autre exemple : les lettrés du xviii* siècle 
avaient fait décréter comçae éminemment raison- 
nable, juste, proportionnée aux clartés de Tesprit 
humain et aux droits de la conscience, une cer- | 
taine législation du travail d'après laquelle tout 
employeur, étant libre, et tout employé, ne Tétant 
pas moins, devaient traiter leurs intérêts communs 
d'homme à homme, d'égal à égal, sans pouvoir 
se concerter ni se confédérer avec leurs pareils, 
qu'ils fussent ouvriers ou patrons. Ce régime, qui 
n'était pas assurément le meilleur en soi, qui était 
même en soi détestable, paraissait néanmoins 
applicable ou possible dans l'état où se trouvaient 
les industries humaines aux environs de 1789 ou 
de 1802 ; c^est à peine* si la moyenne industrie 
avait fait son apparition, la grande industrie s'in-'' 
diquait faiblement, la très grande industrie n'exis- 
tait pas encore. Un fait nouveau, l'un des faits que 
Napoléon méconnut, la vapeur, stimula les trans- 
formations. La législation littéraire de la Révolu- 
tion et de Napoléon dut se heurter dès lors aux 
difficultés les plus graves ; de gênante et de péril- 
leuse pour l'avenir, ou de simplement immorale, 
elle devint un danger immédiat, pressant, et vrai- 
ment elle conspira contre l'ordre et la paix à l'in- 
térieur. Car, dans la très grande industrie, le 
patron personnel s'évanouit presque partout : il 
fut remplacé par le mandataire d'un groupement ; 
quel que fût, d'ailleurs, ce nouveau chef, il acqué- 
rait, du fait des conditions nouvelles, une puis- 
sance telle qu'on ne pouvait lui opposer sans ridi- 
cule, comme un co-contractant sérieux, comme 
un égal légal, le malheureux ouvrier d'usine perdu 



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-38 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

au milieu de centaines ou de milliers d'individus 
employés au même travail que lui, et de ceux qui 
«'offraient pour remplaçants éventuels. 

Les faits économiques, s'accumulanl ainsi, révé- 

/ laient chaque jour le fonâ aBsîirde, odieux, fra- 
gile, des fictions légales. D'autres idées» une autre 
littérature, un autre esprit, auraient secondé des 

^ feits aussi graves, mais les lettrés ne comprenaient 
-du mouvement ouvrier que ce qu'il présentait de 
révolutionnaire; au lieu de construire avec lui, ils 
le contrariaient dans son œuvre édificatrice et le 
stimulaient dans son effort destructeur. Considérant 
comme un état tout naturel l'antagonisme issu de ^ 
leurs mauvaises lois, ils s'efforcèrent de l'ai^ir et ; 
de le conduire aux violences. On peut nommer leur 
attitude générale au cours du xix* siècle un désir 
persistant d'anarchie et d'insurrection. Hugo et 
Béranger donnaient à la force militaire française 
un faux sens de libéralisme, et George Sand faus- 

< «ait les justes doléances du orolétariat. 

Ainsi tout ce qti entreprenait a utite ou de néces^ 
•saire la Force des choses, Flntelligence littéraire le 
dévo:yait ou le contestait méthodiquement. 

C'est le résumé de l'histoire du siècle dernier. 



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^^ ^c A.,> 



7. Premières atteintes 



De ces deux pouvoirs en conflit, Intelligence et 
Force, lequel a paru l'emporter au cours de ce 
même siècle? 

On n'y rencontre pas une influence comparable aux 
•dictatures plénières du siècle précédent. On avait 
dit le roi Voltaire, mais personne ne dit le roi 
•Chateaubriand, qui ne rêva que de ce sceptre, ni le y 
roi Lamartine, ni le roi Balzac, qui aspirait de 
même à la tyrannie. On n'a pas dit le roi Hugo. Celui- 
ci a dû se contenter du titre de « père », et de qui? 
des poètes, des seules gens de son métier. 

En outre, les souverains qui ont gouverné la 
France après Napoléon se sont presque tous con- 
formés à ses jugements, peu bienveillants, en 
somme, sur ses confrères en idéologie. La Restau- 
ration s'honora de la renaissance des Lettres pures; , 
elle les protégea, les favorisa d'un esprit si curieux 
et si averti que c'était, par exemple, le jeune 
Michelet qui allait donner des leçons d'histoire 
aux Tuileries. Mais le Gouvernement n'en était ' 
plus à prendre au sérieux les pétarades d'un sous- 
Voltaire. On le fît voira M. de Chateaubriand. Vil- 
lèle lui fut préféré, Villèle qui n'était ni manieur 
-de mots, ni semeur d'images brillantes, mais le 
plus appliqué des politiques, le plus avisé des 



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40 LAVExMR DE L'INTELLIGENCE 

administrateurs, peut-être le meilleur citoyen de 
son siècle. 

Quoique fort respectueux envers Topinion, Louis- 
Philippe montra une profonde indifférence envers 
, ceux qui la font. 11 ne les craignit pas assez; en 
s'appuyant sur les intérêts, il négligea impru- 
demment Tappui de ceux qui savent orner et poé- 
tiser le réel. Son fils aîné avait pratiqué ce grand 
art, et la mort du duc d'Orléans, le 13 juillet 1842,. 
fut un des malheurs qui permirent la révolution de 
Février. 

Le second Empire, qui adopta peu à peuune po- 
litique toute contraire à l'égard des lettrés, en parut 
châtié par le cours naturel des choses ; les hommes 
de main, Persigny, Maupas, Saint-Arnaud, Morny, 
marquent précisément l'heure de sa prospérité; 
quand l'empereur se met à collaborer avec les diplo- 
mates de journaux, qu'il s'enflamme avec eux pour 
l'unité italienne ou s'unit à leurs vœux en faveur de 
la Prusse, la décadence du régime se prononce^ 
la chute menace. Mais il faut prendre garde qu'un 
Emile OUivier, plus tard un Gambetta, se donnaient* 
déjà pour des patriciens : on les eût offensés en les 
mettant dans la même compagnie que Rousseau. 

Sous ces divers régimes, en effet, les lettrés purent 
bien accéder au gouvernement. Ce n'était plusf la 
littérature en personne qui devait régner sous leur 
nom. Leur ambition commune était de se montrer, 
avant tout, gens d'affaires et hommes d'aclioi). 

Un trait les marque assez souvent, plus que 
Bonaparte : c'est le profond dédain, qu'ils affichent, 
dès la première minute du pouvoir, pour leur con- 
dition de naguère ; c'est l'autorité rôgue, même un 



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GRANDEUR ET DÉCADENCE 41 

esprit d'hostilité dont ils sont animés envers leurs 
compag nons d'hier . Ils les casent assurément, car le 
cercle de leurs relations n'est étendu que de ce côté. 
Ils s'entourent d'un personnel de leur origine ; mais, 
cette origine, ils la renient volontiers, ils n'éprouvent 
aucune piété particulière pour le fait de tenir une 
plume, de mettre du noir sur du blanc. Ils se 
croient renseignés sur ce que vaut la Pensée* et 
toute Pensée, car ils se rappellent la leur. De 
quel air, de quel ton, ce Guizot devenu président 
du Conseil reçoit le pauvre Auguste Comte! Un 
ancien secrétaire de rédaction à la République 
Françake^ passé ministre des Affaires étrangères, 
dit à qui veut l'entendre qu'il fait peu de cas des 
journaux. Un journaliste, un écrivain qui a été élu 
député aux élections dernières, étudie ses intona- 
tions pour écraser d'anciens confrères : « Vous autres 
ikéoriciens!...» 



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LA DIFFICULTÉ 



8. Les anciens privilégiée^ y 

Du jour de leur élévation les nouveaux promus 
ont fait une découverte. Us s'aperçoivent que tout 
n'est pas dans les livres. Ils se disent que Texpé- 
rience, l'habitude des hommes, le maniement de 
grands intérêts sont des biens. Ils découvrent aussi 
les antiques distinctions de vie et de mœurs, la 
supériorité des manières : chez les femmes raffine- 
ment et la culture souveraine du goût. Ils en font 
aussitôt grand état et le laissent voir. Les anciens 
privilégiés ne peuvent manquer d'y prendre garde 
à leur tour et s'aperçoivent en même temps de leur 
force. Avec ce sentiment se forme en eux quelque 
dédain pour une espèce d'êtres autrefois redoutés, 
qu'ils ne regardent bientôt plus qu'en bêtes cu- 
rieuses. 

Je ne prétends pas que, pendant les cinquante ou 
soixante dernières années, le vieux monde français 
ait su cultiver le dédain avec ce vif discernement 
qui aurait égalé un profond calcul politique. La sa- 
gesse eût été de réprimer de mauvais sourires et 
de retenir des affronts qui furent souvent payés 



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LA DIFFICULTÉ 43 

cher. L'état inorganique de la société, Tinstabi- 
lité des GouvjBrnements ne permettaient, de ce 
côté, que des mouvements de passion. Ni politique 
orientée, ni tradition suivie. Confrontée avec les par- 
venus de rintelligence, la vieille France s'efforçait 
de faire sentir et de maintenir son prix ; tout en les 
accueillant parfois, elle fut loin de les subir, comme 
elle avait subi le monde de l'Encyclopédie. Ces sau- 
vages ne demandaient qu'à s'apprivoiser : ils étaient 
donc moins intéressants à connaître. Ils la cher- 
chaient: elle avait donc intérêt à se dérober; elle le 
fit, plus d'une fois h aon dommage. 

Cependant, une grande bonhomie, bien conforme 
au caractère de la race, présida longtemps encore aux 
relations, quand il s'en établit, entre les deux sphères. 
Rien n'était plus ^ais^, 'au sens complet d'un mot 
charmant, que l'accès de certaines demeures an- 
ciennes et de leurs habitants fidèles aux mœurs 
d'autrefois. La plus exquise des réciprocités, celle 
du respect, faisait le fond de la politesse en usage. 
Une vie parfaitement simple annulait, en pratique, 
la plus voyante des inégalités, qui est celle des 
biens. A l'idolâtrie, dont la fin de l'ancien régime 
avait honoré le moindre mérite intellectuel, suc- 
cédait un procédé beaucoup plus humain, qui avait 
l'avantage de convenir aux esprits délicats, 
qu'eût choqué l'excès de jadis. Un homme de 
haute intelligence, mais sans naissance et sans 
fortune, fut longtemps assuré de trouver dans les 
classes supérieures de la nation cet accueil de plain- 
pied, dont tout Français, né patricien, môme s'il est 
du petit peuple, éprouve au plus haut point la né- 
cessité, presque la nostalgie, pour peu qu'il se soit 



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44 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

cultivé. Ce que M. Bourget appelle un désir de 
sensations fines se trouvait ainsi satisfait par le 
jeu de quelques aimables conjonctures. Le roman, 
le théâtre, les Mémoires des deux premiers tiers de 
ce siècle témoignent de cet état de mœurs, devenu à 
peu près historique de notre temps, car il ne s'est 
guère conservé qu'en certaines provinces. 



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Littérature de cénacle^ ou de révolution 



Mais, d'une part, rintelligence, d'autre part, la 
Force des choses ayant continué de développer les 
principes contraires dont chacune émanait, l'intel- 
ligence française au xix** siècle poursuivait sa car- 
rière d'ancienne reine détrônée, en se séparant de ■ 
plus en plus de cette autre reine vaincue, la haute 
société française du même temps. Dès 1830, Sainte- 
Beuve Ta bien noté, les salons d'autrefois se ferment. 
C'est pour toujours. La France littéraire s'est isolée 
ou révoltée. Elle a pensé, songé, écrit, je ne dis pas 
toujours loin de la foule, mais toujours loin de son 
public naturel : tantôt comme si elle était indifférente 
à ce public et tantôt comme si elle lui était hostile. 
Le romantisme avait produit une littérature de ce- ' 
nacle ou de révolution. 

Le plus souvent, en effet, le romantisme ne se sou- 
cia que du jugement d'un très petit monde d'initiés 
faits pour goûter le rare, le particulier, l'exotique 
et l'étrange. Les inûuences étrangères, surtout alle- 
mandes ou anglaises, depuis Rousseau et M""® de 
Staël, avaient agi sur certains cercles informés, plus 
vivement que sur le reste du public. Ces nouveau- 
tés choquèrent donc à titre double et triple le très 
grand nombre des lecteurs fidèles au goût du pays, 
qui ne voulurent accepter ni l'inconvenance, ni la 
laideur. Et c'est pourquoi, de 1825 à 1857, c'est-à- 



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46 L'AVBa«R DE L'INTELLIGENCE 

dire de Sainte-Beuve et de Vigny à Baudelaire, et 
de 1857 à_i 895, c'est-à-dire de Baudelaire à M. Huys- 
mans et à Mallarmé, d'importants sous-groupes 
de lettrés se détachent du monde qui achète et qui 
lit, et se dévouent dans Tombre h la culture de ce 
qu'ils ont fini par appeler leur hf/stériéCL ^ 

~La valeur propre de celte littérature, dite de 
« tour d'ivoire », n'est pas à discuter ici. Elle exista, 
elle creusa un premier fossé entre certains écri- 
vains et Télite des lecteurs. Mais, du seul fait qu'elle 
existait, par ses outrances, souvent assez ingénieuses, 
parfois piquantes, toujours infiniment voyantes, 
elle attira vers son orbite, sans les y enfermer, beau- 
coup des écrivains que lisait un public moins rare. 
On n'était plus tenu par le scrupule de choquer 
une clientèle de gens de goût, et l'on fut stimulé par 
le désir de ne pas déplaire à un petit monde d'ori- 
ginaux extravagants. 

Plus souciènie&intelligence (c'était le mot dont 
on usait) que de jugement, la critique servait et 
favorisait ce penchant; de sorte que, au lieu de se 
corriger en se rapprochant des meilleurs modèles de 
sa race et de sa tradition, un Gautier devenait de 
plus en plus Gautier et abondait fatalement dans son 
péché, qui était la manie de la description sans 
mesure ; un Balzac, un Hugo ne s'efforçaient que 
de se ressembler à eux-mêmes, c'est-à-dire de s^ 
distinguer par les caractères d'une excentricité qui 
leur fût personnelle. L'intervalle devait s'accroître 
entre le public moyen, bien élevé, lettré, et les écri- 
vains que lui accordait le siècle. Ils commencèrent, 
presque tous par être non pas méconnus, mais 
déclarés bizarres et incompréhensibles. En tout 



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LA DIFFICULTÉ 47 

cas, peu de sympathie. Le talent pouvait intéresser 
les professionnels et le très petit nombre des connais- 
seurs; ceux-ci, sensibles aux défauts, n'ont jamais 
témoigné beaucoup d'enthousiasme, et les profes- 
sionnels ne composent pas un public, trop occupés 
de l eur œuvr e propre p ouxjdonner granotemps aux 
plaisirs^'admiration ou de critique désintéressée. 
T!elte « littérature artiste » isola donc les maîtres 
de Tintelligence. 

Mais, quand ils ne s'isolaient point, ils faisaient pis, 
ils s'insurgeaient. La communication qu'ils établis- 
saient entre leur "pensée et celle du monde se 
prononçait contre les forces dont ce monde était 
soutenu. Le succès des romans de M"*" Sand, des 
pamphlets de Lamennais, des histoires de Lamar- 
tine et de Michelet, des deux principaux romans 
de Victor Hugo, des Châtiments du même, leur 
retentissement dans la conscience publique est un 
fait évident; mais c'est un autre fait que ces livres 
s'accompagnèrent de révolutions politiques ou 
sociales, dont ils semblaient tantôt la justification 
et tantôt la cause directe. Au total, dans la même 
mesure où elles étaient populaires, nos Lettres se 
manifestaient destructives des puissances de fait, 
/^ela n'est pas de tous les âges. Ronsard et^ 
Malherbe, Corneille et Bossuet défendaient, en leur 
Vtemps, l'État, le roi, la patrie, la propriété, la 
] famille et la religion. Les Lettres romantiques 
1 attaquaient les lois ou l'État, la discipline publique 
/ ^t privée, la patrie, la famille et la propriété; une 
/ condition presque unique de leur succès parut être | 
Vde plaire à l'opposition, de travailler à l'anarchie. ; 
Le talent, le talent heureux, applaudi, semblait 



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48 L'AVENIR DE L'INTELLIGExNCE 

alors ne pouvoir être que subversif. De là, une 
grande inquiétude à Tendroit des livres français. Tout 
ce qui entrait comme un élément dans les forces 
publiques, quiconque même en relevait par quelque 
endroit, ne pouvait se défendre d^un sentiment de 
méfiance instinctive et de trouble obscur. L'Intel- 
ligence fut considérée comme un explosif, et celui 
qui vivait de son intelligence en apparut l'ennemi 
né de Tordre réel. Ces méfaits étant évidents et tan- 
gibles, la pensée des bienfaits possibles diminua. 
Les intérêts qui sont vivants se mettaient en défense 
contre les menaces d'un rêve audacieux. 

Certes on craignit ce rêve. Mais il y eut dans 
cette crainte tant de haine qu'au moindre prétexte 
elle put se changer en mésestime. 



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10. La bibliothèque du duc de Brécé 

r 

Les Lettres furent donc. sensiblement délaissées, 
|)artie comme trop difficiles et partie comme dan- 1 / 
^ereîis'es. On bâilla sa vie autrement qu'un livre à/ 
la main, Ton se passionna pour des jeux auxquels 
l'intelligence avait une part moins directe. Il arriva 
ce dont M. Anatole France s'est malignement ré- 
joui dans une page de son Histoire contemporaine, 
La bibliothèque des symboliques ducs de Brécé, qui 
^vait accueilli tous les grands livres duxvm'' siècle, 
ne posséda que la dixième partie de ceux du com- 
mencement du xix% Chateaubriand^ Guizot^ Mar- 
change/,,. ; quant aux ouvrages publiés depuis 1850 
environ, elle acquit « deux ou trois brochures dé- 
« braillées, relatives à Pie IX et au pouvoir tempo- 
« rel, deux ou trois volumes déguenillés de romans, 
« un panégyrique de Jeanne d'Arc... et quelques 
« ouvrages de dévotion pour dames du monde* ». 
On peut nous raconter que c'est la faute aux 
Jésuites, éducateurs des jeunes ducs grâce à la loi 
Falloux ; on peut crier à la frivolité croissante des 
hautes classes y pour peu que l'on raisonne au lieu 
<le gémir, il faut tenir compte de la nature révolu- 

1. Histoii'e Contemporaine, V Anneau cV Améthyste, par M. Anatole 
Frasce, p. "74, 75, 76 (Paris, Galmann Lévy). 

4 

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50 



L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 



tionnaire ou cénaculaire des Lettres du siècle der- 
nier. 

La bonne société d'un vaste pays ne peut rai- 
sonnablement donner son concours actif à un 
1 tissu de déclamations .anarchiques ou de crypto- 
grammes abstrus. Elle est faite exactement pour 
encourager tous les luxes, sauf celui-là. Le sens 
national, Tesprit traditionnel était deux fois choqué 
par ces nouvelles directions de Tintelligence : il 
n'est point permis d'oublier que les Lettres fran- 
çaises furent jadis profondément conservatrices, 
alors même qu'elles chantaient des airs de fronde ; 
favorables à la vie de société, alors qu'elles péné- 
traient le plus secret labyrinthe du cœur humain. 



BB:,' 



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li. Le progrès matériel et ses répercussions 

J^!tatelligence renci)»traîl, vers le même temps, 
son adversaire lîéfinitif dans les forces que ies-dé- 
couvertès nôuveltes^ tiraient du pays. 

Ces forces sont évidemment de Tordre matériel. 
Mais je ne sais pourquoi nos moralistes affectent le 
mépris de cette matière, qui est ce dont tout est 
formé. Le seul mot de progrès matériel les effa- 
rouche. Les développements de Tindustrie, du 
commerce et de l'agriculture, sous l'impulsion de 
la science et du machinisme, l'énorme translation 
économique qu'ils ont provoquée, l'essor financier 
qui en résulte, l'activité générale que cela repré- 
sente, l'extension de la vie, la multiplication et 
l'accroissement des fortunes, particulièrement des 
fortunes mobilières, sont des faits de la qualité 
la plus haute. On peut les redouter pour telle et 
telle de leurs conséquences possibles. Plus on 
examine ces faits en eux-mêmes, moins on trouve 
qu'il y ait lieu de leur infliger un blâme quel- 
conque ou de les affecter du moindre coefficient 
de mélancolie. 

Ca r d'ab ord ils se moquent de nos sentiments 

et de nos jugements, auxquels ils échappent par 

jiéfinîtîon'. Puis,' dans le cas où on leur prête- 

. rait une vie morale et une conscience personnelle, 

on s'aperçoit qu'ils sont innocents de la faute qu'on 



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:52 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

leurimpule.JElle ne vient pas d'eux, mais de Tordre 
mauvais sous lequel ils sont nés, des lois défec- 
tueuses qui les ont régis, d'un fâcheux état du 
pays et surtout de la niaiserie des idées à la mode. 

Combinés avec tant d'éléments pernicieux, c'est 

merveille que d'aussi grands faits n'aient point 

déterminé des situations plus pénibles. Ils ne ren- 

'Contraient ni institutions, ni esprit public. A peine 

des mœurs. L'organe mental et politique, destiné 

à les diriger, ou leur manquait totalement ou 

«'employait à les égarer méthodiquement. De là 

beaucoup de vices communs à toute force dont 

l'éducation n'est point faite, et qui cherche en 

tâtonnant ses régulateurs. Une force moindre se 

fût perdue dans cette recherche, qui continue encore 

'énergiquement aujourd'hui. L'organisation du tra- 

. vail moderne et des affaires modernes n'existe pas 

i-du tout; mais ce travail éparpillé et ces affaires en 

^désordre tj^moignent de l'activité fiévreuse du 

iiemps : orageux gâchis créateur. 

Il crée, depuis cinquante ans, d'immenses ri- 
chesses, en sorte que le niveau commun de la 
consommation générale s accroît, que l'argent cir- 
cule très vite, que les anciennes réserves de capi- 
tal se détruisent si l'on n'a soin de les renouveler. 
iLes besoins augmentent de tous côtés et ils se satis- 
font autour de nousst largement, que, surtout dans 
les villes, l'on sent une mauvaise honte à rester en 
•dehors de ce mouvement général. D'un bout à l'autre 
de la nation, la première simplicité de vie disparait. 
Qui possède est nécessairement amené à prendre 
^apart des infinies facilités d'usufruit qui le tentent. 
€e n'est pas simple désir de jouir, ni simple plaisir 



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LA DIFFICULTÉ 53- 

à jouir ; c'est aussi habitude, courant de vie, en- 
traînante contagion. Ce progrès dans le sens de^ 
l'abondance ne pouvait d'ailleurs se produire sans, 
de nombreuses promotions d'hommes nouveaux. 
aux bénéfices de la vie la plus large, ces promus 
ne pouvaient manquer aux habitudes de faste un 
peu insolent qui, de tout temps, les ont marqués. 

Mais, trait bien propre à ce temps-ci, le faste n'est 
plus composé, comme autrefois, d'un certain nombre^ 
de superfluités faciles à dédaigner ni les objets du 
luxe proprement dit. Le nouveau luxe en son prin- 
cipe fut un accroissement du confortable, un amé- 
nagement plus intelligent de la vie, le moyen de- 
valoir plus, d'agir davantage, la multiplication des 
facilités du pouvoir. Pour prendre un exemple, com- 
parez donc un riche d'aujourd'hui en état de se 
déplacer à sa guise à cet homme prisonnier du 
coin de son feu par économie ou par pauvreté; la. 
faculté de voyager instituera bientôt des différences^ 
personnelles : bientôt, au bénéfice du premier, que 
de supériorités écrasantes ! 

On se demande ce que fût devenue l'ancienne 
société française si elle s'en était tenue à ses 
vieilles mœurs. 

Ou seTésorber dans les rangs inférieurs, ou se 
plier à Ta coutume conquérante, elle ne put choi- 
sir qu'entre ces deux partis. Pour se garder et pour- 
conserver crédit ou puissance, il lui fallut adopter 
à bien des égards la manière éclatante des par- 
venus. Le mariage, l'agriculture, certaines indus- 
tries, et quelquefois telle spéculation heureuse se^ 
chargèrent de pourvoir aux besoins qui devenaient 
disproportionnés. Le Turcaret moderne disposait de 



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54 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

l'avantage du nombre et d'autres supériorités qu'il 
fit sonner et qui le servirent. Il arriva donc que 
l'argent, qui eut jadis pour effet de niveler les 
distinctions de classe et de société, accentua les 
anciennes. séparations oujglutôt^^^n creusa de toutes 
nouvelles. Il s'établit notamment de grandes dis- 
tances entre l'Intelligence française et les repré- 
sentants dejlntérôt français, de la Force française, 
ceux de la veille ou ceux du jour. Une vie aristo- 
cratique et sévèrement distinguée était née de 
lalliance de certaines forces d'argent avec la plu- 
part des noms de la vieille France : incorporelle 
de sa nature, incapable de posséder ni d'adminis- 
trer l'ordre matériel, l'Intelligence pénètre en visi- 
teuse cette nouvelle vie et ce monde nouveau, elle 
peut s'y mêler, et même y fréquenter ; elle coni- 
mence à s'apercevoir qu'elle n'en est point. 



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12. Le barrage 



Voici donc la situation. 

LTnÏÏusïrieet son machinismeont fait abonder lari- 
chesse, et Ta rîcTiesse acompliqué la vie matérielle des 
ha utes classes fr ançaises. Cette vie est donc devenue 
de plus en plus différente de la vie des autres classes. 
Différence qui tend encore à s'accentuer. Les besoins 
satisfaits établissent des habitudes et engendrent 
d'autres besoins. Besoins nouveaux de plus en plus 
coûteux, habitudes de plus en plus recherchées, et 
qui finissent par établir des barrages dont l'impor- 
tance augmente. Tantôt rejetés en deçà de cette 
limite, tantôt emportés par dessus, les individus 
qui y passent se succèdent avec plus ou moins 
de rapidité; en dépit de ces accidents personnels, 
les distances sociales s'allongent sans cesse. Ni au- 
jourd'hui ni jamais, larichesse ne ^MÏ&ih classer un 
homme : mais, aujourd'hui plus que jamais, la pau- 
vreté le déclasse. Non point seulement s'il est pauvre, 
mais s'il est de petite fortune et que le parasitisme 
ou la servitude lui fasse horreur, le mérite intellect 
4uel se voit rejeté et exclu .d'un certain cercle de 
vie. 

Il n'en doit accuser ni les hommes^ ni les idées, 
fii les sentî:ments. Aucun préjugé n'est coupable, ni 
aucune tradition. C'est la vie générale qui marche 
d'un tel pas qu'il est absolument hors de ses moyens 



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56 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

de la suivre, pour peu qu'il veuille y figurer à sou 
honneur. Il la visite en étranger, à litre de cu- 
rieux ou de curiosité*. Absent pour l'ordinaire, on 
le traite en absent : c'est-à-dire que des mœurs qui 
se fondent sans lui font abstraction de sa personne, 
de son pouvoir, de sa fonction. On Tignore, et c'est 
en suite de l'ignorance dans laquelle il a permis- 
de le laisser qu'on en vient à le négliger. De la 
négligence au dédain, ce n'est qu'une nuance que 
la facilité et les malignités de la conversation ont 
fait franchir avant que personne y prenne garde. 

Au temps où la vie reste simple, la distinction de 
l'Intelligence affranchit et élève môme dans Tordre 
matériel; mais, quand la vie s'est compliquée, le 
jeu naturel des complications ôte à ce genre de 
mérite sa liberté, sa force : il a besoin pour se pro- 
duire d'autre chose que de lui-môme et, justement,, 
de ce qu'il n'a pas. 

Les intéressés, avertis par les regards et par les ru- 
meurs, en conviennent parfois entre eux. Mais leur 
découverte est récente, parce que d'autres phéno- 
mènes, plus anciens et tout contraires en apparence, 
empêchaient de voir ceJui-ci. 

Examinons ces apparences qui ne trompent plus. 

i. C'est la condition des écrivains mariés qui permettrait d'ap- 
précier avec la rigueur nécessaire le sens de cette distinction. La 
Bruyère disait, ce qui cessa peut-être d'être absolument vrai dan& 
une courte période, à Tapogée de l'Intelligence, et ce qui redevient 
d'une vérité chaque jour plus claire : « Un homm« libre et qui n'a 
point de femme, s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de 
sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus 
honnêtes gens : cela est moins facile à celui qui est engagé : il 
semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. » Et, si 
cela redevient vrai, il faut donc que des ordres tendent à se con- 
solider ? Tout l'indique. 



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13. Vindiisùne littéraire 

Pour les mieux voir, supposons-nous plus jeunes- 
d-un siècle et demi environ. Supposons que, dans 
la seconde moitié du xviii'' siècle, le monde des ducs^ 
de Brécé, avec la clientèle à laquelle ils donnaient 
le ton de la mode, se fût détourné des plaisirs de 
littérature et de philosophie. Celte défaveur se serait 
traduite tout aussitôt par ce que nous appellerions 
aujourd'hui une crise de librairie. Constatons que 
rien de pareil ne s'est produit de nos jours, sauf 
depuis une dizaine d'années et pour des causes qui 
n'ont guère à voir avec tout ceci ; dans la seconde 
moitié du xix" siècle, les personnes de qualité ont 
pu renoncer au livre ou se mettre à lire plus molle- 
ment sans que fa librairie ^n fût impressionnée. 
Ces personnes ne forment donc plus qu'un ilôt négli- 
geable dans rénorme masse qui lit. 

Et celte masse lit parce qu'elle a besoin de lire, 
d'abord en vertu des conditions nouvelles de la vie 
qui l'ont obligée à apprendre à lire. Ayant appris à 
lire, elle a dû chercher dans cette acquisition nou- 
velle autre chose que le moyen de satisfaire à la 
nécessité immédiate; elle a demandé à la lecture 
des émotions, des divertissements, de quoi sortir 
du cercle de ses travaux, de quoi se passionner et 
de quoi jouer. Le genre humain joue toujours avec 
ses outils. Et, du fait de ce jeu, ce qu'on appelle 



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58 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

le public s'est donc trouvé soudainement et infini- 
ment étendu. L'instruction primaire, la caserne, le 
petit journal paraissent des institutions assez solides 
pour qu'on soit assuré de la consistance et de la 
perpétuité de ce public nouveau. Il s'étendra peut- 
être encore. Dans tous les cas, aussi longtemps que 
la civilisation universelle subsistera dans les grandes 
lignes que nous lui voyons aujourd'hui, la lecture 
ou une occupation analogue est appelée à demeurer 
l'un de ses organes vitaux. On pourra simplifier et 
généraliser les modes de lecture, au moyen de 
graphophones perfectionnés. L'essentiel en demeu- 
rera. II subsistera, d'une part, une foule attentive, 
ce qui ne veut pas dire crédule ni même croyante, 
et, d'autre part, des hommes préposés à la rensei- 
gner, à la conseiller et à la distraire. 

Un débouché immense fut ainsi offert à la nation 
des écrivains. Bien avant le milieu du siècle, ils 
se sont aperçu qu'on pouvait fonder un commerce, 
et la littérature dite industrielle s'organisa. On usa 
dé sa plume et de sa pensée, comme de son blé ou 
de son vin, de son cuivre ou de son charbon. Vivre 
en écrivant devint « la seule devise », observait le 
clairvoyant Sainte-Beuve*. Le théâtre et le roman 

1. Bien qu'un peu polémique de ton, l'article de Sainte-Beuve 
sur la Littérature industrielle contient des vues de prophète. On 
le trouvera au deuxième volume des Portraits contemporains (Paris, 
Calmann Lévy). « De tout temps, la littérature industrielle a existé. 
Depuis qu'on imprime surtout, on a écrit pour vivre. . En général 
pourtant, surtout en France, dans le cours duxviretdu xviir siècle, 
des idées de liberté et de désintéressement étaient à bon droit atta- 
chées aux belles œuvres.» On avait sous la Restauration gardé des 
a habitudes généreuses ou spécieuses », un « fonds de préjugés un 
peu délicats » ; « mais, depuis, l'organisation purement mercantile 
a prévalu, surtout dans la presse». « Ensemble dont l'impression est 
douloureuse, dont le résultat révolte de plus en plus. y> La pensée 



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LA DIFFICULTE 59 

surtout passèrent pour ouvrir une fructueuse car- 
rière. Mais la poésie elle-même distribua ce qu'on 
appelle la richesse, puisqu'elle la procura simul- 
tanément à Lamartine et à Hugo. Ni Alexandre 
Dumas, ni Zola, ni Ponson du Terrail, dont les 
profits furent donnés pour fantastiques, n'ont dépassé 
sur ce point les deux grands poè tes. J-^ vraie gloire 
étant évaluée en argent y j£s^. su ccès d'argent, en 
reçurent^ pap-une e5pèce-tle-«eflet> Jes^ faussfis cou- 
leurs de la gloire. 

est «altérée », l'expression en est « dénaturée », voilà le sentiment 
de Sainte-Beuve, dès 1839. 



j 



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14. Très petite industrie 

En tout cas, ces succès permirent à Thomme de 
, lettres de se dire qu'il assurait désormais son indé- 
pendance, ce qui est théoriquement possible, quoique 
de pratique assez difficile; mais, quand il se flattait 
de maintenir ainsi la prépondérance de sa personne 
et de sa qualité, il se heurtait à. Timpossible. 
/La faveur d'un salon, d'un grand personnage, 
I d'une classe puissante et organisée, constituait jadis 
^ une force morale qui n'était pas sans solidité ; cela 
1 représentait des pouvoirs définis, un concours éner- 
'vgique, une protection sérieuse. Au contraire, que 
signifient les cent mille lecteurs de M. Ohnet, sinon 
la plus diffuse et la plus molle, la plus fugitive et 
la plus incolore des popularités? Un peu de bruit 
matériel, rien de plus, sinon de l'argent. 

Comptons-le, cet j|,rgent. Nous verrons qu'il est 
loin de constituer une force qui permette à son pos- 
sesseur d'accéder à la vie supérieure de la nation, de 
manière à ne rencontrer, dans sa sphère nouvelle^ 
que des égaux. 11 se heurtera constamment à des 
puissances matérielles infiniment plus fortes que la 
sienne. Les sommes d'argent que représente son 
gain peuvent être considérables, soit à son point 
de vue, soit à celui de ses confrères. Mais l'argen- 
tier de profession, qui est à la tête de la société 



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LA DIFFICULTÉ 61 

moderne, ne peut que les prendre en pitié ^ 
Un moraliste qui se montre pénétrant toutes 
les fois que, laissant à part ses systèmes, il se place 
devant les choses, M. Georges Fonsegrive, a remar- 
qué que le plus gros profit de Tinduslrie litté- 
raire de notre temps est revenu à M. Emile Zola. 
Mais ce profit, évalué au chiffre de deux ou trois 
millions, est de beaucoup inférieur à la moyenne 
des bénéfices réalisés dans le même temps, et à 
succès égal, par les Zola du sucre, du coton, du 
chemin de fer. C'est par dizaines de millions que 
se chiffre en effet la fortune du grand sucrier, ou 
^ du grand métallurgiste. En tant qu'affaire pure, 
J\, la littérature est donc une mauvaise affaire et les 
^^^ A-littérateurs sont de très petits fabricants. 11 est même 
V- certain que, les Zola des denrées coloniales et de 
^ la pharmacie réalisant des bénéfices dix et cent 
fois supérieurs k ceux des Menier et des Géraudel 
de la littérature, ces derniers sont condamnés à 
subir, toujours au point de vue argent, ou le dé- 
dain, ou la protection des premiers. La hauteur à 
laquelle les parvenus deTindustrie proprement dite 
auront placé leur vie normale dépassera toujours 
le niveau accessible à la maigre industrie littéraire. 
L^ médiocrité est le partage des meilleurs mar- 
chands de copie. S'ils s'en contentent, ils gagnent 
de rester entiers, mais ils se retirent d'un monde 
où leur fortune ne les soutient plus. Ils s'y laissent 
donc oublier et perdent leur rang d'autrefois. Ils le 
perdent encore s'ils se décident à rester, malgré 



1. La page qu'on va lire a été publiée en 1903; j'ai cru devoir n'y 
rien changer. 



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62 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

l'infériorité de leurs ressources : ils reviennent à la 
servitude, au parasitisme, à la déconsidération, bref 
à tout ce qu'ils se flattaient d'éviter en vivant des- 
produits de leur industrie : mais ils n'y auront plus, 
le rang honorable des parents pauvres que l'on 
aide, ce seront des intrus qu'on subventionne par 
sottise ou par terreur. 

Et voilà bien, du reste, ce que craignent les plus- 
indépendants; ils mettent toute leur habileté, toute 
leur souplesse à s^en défendre. Pendant que l'on envie 
l'autorité mondaine ou le rang social conquis d'une 
plume féconde, ces heureux parvenus de la littéra- 
ture ne songent souvent qu'au problème difficile de- 
concilier le souci de leur dignité et le montant de 
leur fortune avec les exigences d'un milieu social 
qu'il leur faut parfois traverser. Exercice assez 
comparable à celui qui consiste à couvrir d'encre 
noire les grisailles d'un vieux chapeau et qui n'est 
ni moins laborieux ni moins compliqué. Oblique- 
prolongement de la vie de bohème. 



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^ 



15. Le socialisme 



On me dit que le socialisme arrangera tout. 

Lorsque le mineur deviendra propriétaire de la 
mine, Thomme de lettres recevra la propriété des 
instruments de publicité qui sont affectés à. son 
industrie ; il cessera d'être exploité par son libraire; 
son directeur de journal ou son directeur de revue 
ne s'engraisseront plus du fruit de ses veilles, 
le produit intégral lui en sera versé. 

Devant ce rêve, il est permis d'être sceptique ou 
d'être inquiet. Je suis scept ique, si la division_du 
travail est maintenue : car, de tout temps, les Ordres 
gj ctifSy ceux qui achètent, vendent, rétribuent et 
encaiss ent, se sont très largement payés des peines 
qji!i_ls ont prises pour faire valoir les travaux des 
jauvres Ordres contemplatifs ; s'il y a des libraires 
ou des directeurs dans la chiourme socialiste, ils- 
feront ce qu'ont fait leurs confrères de tous les- 
tjemps : avec justice s'ils sont justes, injustement 
dans l'autre cas, qui n'est pas le moins naturel. 

Mais, si l'on m'annonce qu'il n'y aura plus ni 
libraires ni directeurs, c'est pour le coup que je 
me__sfîntirai inquiet : car qu'est-ce qui va m'ar- 
river? Est-ce quelle ^^ spcjalisme m'obligera à 
devenir mon propreubraire^? Serai-je en même 
temps écrivain, directeur de journal, directeur de 
Irevue, et, dieux du ciel ! maître-imprimeur? J'honore- 



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^4 . L'AVENIR DE LINTELLIGENCE 

-ces professions. Mais je ne m'y connais ni aptitude, 
ni talent, ni goût, et je remercie les personnes qui 
veulent bien tenir ma place dans ces fonctions et 
s*y faire mes intendants pour Theureuse décharge 
que leur activité daigne me procurer; la seule 
-chose que je leur demande, quand traités sont si- 
gnés et comptes réglés, est de faire au mieux leurs 
affaires, pour se mêler le moins possible de la 
mienne qui n'est que de mener à bien ma pensée 
ou ma rêverie. 

Ces messieurs ne feraient rien sans nous, assu- 
rément! Mais qu'est-ce que nous ferions sans eux? 
L'histoire entière montre que, sauf des exceptions 
aussi merveilleuses que rares, les deux classes, les 
•deux natures d'individus sont tranchées et irréduc- 
tibles l'une à l'autre* Ne les mêlons pas. Un véri- 
table écrivain doué pour faire sa fortune sera toujours 
bien distancé par un bon imprimeur ou un bon 
marchand de papier également doué pour le même 
destin. Le régime socialiste ne peut pas changer 
grand'chose à cette loi de la nature : il y a là, non 
point des quantités fixées qui peuvent varier avec 
les conditions économiques et politiques, mais un 
rapport psychologique qui se maintient quand les 
-quantités se déplacent. 

Qu'espèrent les socialistes de leur système ? Un 
peu plus de justice, un peu plus 'd'égalité? je le 
veux. Mais, que la justice et l'égalité abondent ou 
bien qu'elles se raréfient dans la vie d'un État, le 
<îommerçant reste commerçant, le poète, poète : pour 
peu que celui-ci s'absente dans son rêve, il perd un 
peu du temps que l'autre continue d'utiliser h 
•courir l'or qu'ils cherchent ensemble. L'or socia- 



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LA DIFFICULTÉ 65 

liste demeure donc aux doigts du commerçant socia- 
liste dont le poète socialiste reste assez démuni. 

Il faut laisser la conjecture économique, qui 
ne saurait changer les cœurs, en dépit des braves 
prophéties de Benoît Malon. 11 faut revenir au 
présent. 



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16. Uhomme de lettres 



Devenue Force industrielle, Tlntelligence a donc 
été mise en contact et en concurrence avec les 
Forces du même ordre mais qui la passent de beau- 
coup comme force et comme industrie. Les intérêts 
que représente et syndique Tlntelligence s'éva- 
luant par millions au grand maximum, et les inté- 
rêts voisins par dizaines et par centaines de mil- 
lions, elle apparaît, à cet égard, bien débordée. 
Ce n'est point de ce côté-là qu'elle peut tirer avan- 
tage, ni seulement égalité. 

Tout ce que Ton observe de plus favorable en ce 
sens, c'est que, de nos jours, uji écrivain adroit et 
fertile ne manquera pas de son pain. Gomme oii dit 
chez les ouvriers, l'ouvrage est assuré. 11 a la vie 
à peu près sauve et, s'il n'est pas trop ambitieux 
de parvenir, de jouir ou de s'enrichir, si, né im- 
pulsif, tout pétri de sensations et de sentiment, 
son cœur-enfant de qui dépend l'effort cérébral quo- 
tidien, est assez fort poui" se raidir contre les ten- 
tations ou réagir contre les dépressions ou contre 
les défaites, il peut se flatter de rester, sa vie du- 
rant, propriétaire de sa plume, maître d'expri- 
mer sa pensée. 

Je ne parle que de sa condition présente en 1905. 
Elle peut devenir beaucoup plus dure avec le temps. 
Aujourd'hui, elle est telle : débouchés assez vastes 



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ii. 



LA DIFFICULTÉ 67 

pour assurer sa subsistance, assez variés, pour n'être 
point troji^vUe^^^^^îïfifîftâ^ mensonge et à Tin- 
tcxgue a limenta ires. Aucun grand monopole n'est 
encore fondé du côté des eniployeurs ; du côté des 
employés, aucun syndicat n'a acquis assez de puis- 
sance pour imposer une volonté uniforme. Mais ^ 
g'are à demain. 



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t 



ASSERVISSEMENT 



17. Conditions de P indépendance 



Non contentes, en effet, de vaincre l'Intelligence 
par la masse supérieure des richesses qu'elles pro- 
créent, les autres Forces industrielles ont dû songer 
à l'employer. C'est le fait de toutes les forces. 
Impossible de les rapprocher sans qu'elles cherchent 
à s'asseryir.l'un^ l'autre. 

Une sotlîcilalion permanente s'établit donc, comme 
une gaçde, aux approches de l'écrivain, ^en vue dC' . 
le contraindre à échanger un peu dé"son frànc-parïer 
contre de l'argent. Et l'écrivain ne peut manquer ^^j 
d'y céder en quelque mesure, soit qu'il se nornè^à "" ( 
gre>^èr légèrement l'avenir par des engagements 
outrés, soit qu'il laisse ff^îïir son goût, ses opi- 
nions devant la puissance financière de son journal, 
de sa revue ou de sa librairie: mais, qu'il sacrifie les 
exigences et la fantaisie de son art ou qu'il alièn<£pùne 
parcelle de sa foi, l'orgueilleux qui se proposait de 
mettre le monde à ses pieds se trouve aussitôt 
4)rosterné aux pieds du monde. L'Argent vient de 
le traiter comme une valeur et de le payer; mais il 
vient, lui, de négocier comme une valeur ce qui ne 



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ASSERVISSEMENT 69 

saurait se chiffrer en valeurs de cette nature ; il est 
donc en train de perdre sa raison d'être, le secret 
de sa force et de son pouvoir, qui consistent à n'être 
déterminés que par des considérations du seul ordre 

intellectuel. Sa pensée cessera^ dlôtre le pur 

miroir du niquSe et_j)ariiç.ipera de ces simples 
é^Hanges d'g,ctijQn et de passion, qui forment la vie 
du vulgaire. La seule liberté qui soit sera donc 
menacée en lui; en lui, l'esprit humain court un 
grand risque d'être pris. 

11 peut même lui arriver de se faire prendre par 
un fallacieux espoir de se délivrer : les sommes 
qu'on lui offre ne sont-elles point le nerf de sa li- 
berté? Riche, il sera indépendant. Il ne voit pas que 
ce qu'il nomme la richesse sera toujours senti par 
lui, en comparaison avec son milieu, comme 
étroite indigence et dure pauvreté. Il peut être con- 
duit, par ce procédé, d'aliénation en aliénation 
nouvelle, à l'entière vente de soi. 

J^'indépendance littéraire n'est bien réalisée, si 
l'on y réfléchit, que dans le type extrême du grand 
seigneur placé par la naissance ou par un coup 
de la fortune au-dessus des influences et du besoin 
(un La Rochefoucauld, un Lavoisier, si l'on veut), et 
dans le type correspondant du gueux soutenu de pain 
noir, désaltéré d'eau pure, couchant sur un grabat, 
chien cojpame Diogène ou ange comme saint Fran- 
çois, mais trop occupé de son rêve, et se répétant 
trop sjon unum nece.ssarium pour entrevoir qu'il 
manque des commodités de la vie. JPour des rai- 
sons diverses, ils sont libres, étant sans besoins, 
tous^ les deux, lis pensent pour penser et écrivent 
pour leur plaisir. Ils ne connaissent aucune autre 



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70 L'AVENIR DE L'INTBLUGENCE 

/ joie profonde. Po«r ceox-là, les seuls dan» le vrai, 

écrire est pent-être un métier. Ce ne sera jamais 
ujie profesâion. 

Ces ftmes rraiment affranchies comprennent assez 
mal ce qu'on veut eiiiendre par les mots de traité, 
de marché ou de convention en littérature. Qu'on 
échange un livre ccmikre de lor, la commune me- 
sïire qui préside à ce troc n'apparaît guère; à leur 
jugement. Elles ont, une fois pour toutes, dis- 
tingué de la vie pratique l'existence spéculative, 
celle-ei à son point pajifait. 

Belles vies, qui sont menacées de plus en plus ! 
Moins encore par cette faiblesse des caractères 
qu'on ne saurait être étonné de trouver chez des 
hommes qui font profession de rêver, que par la 
souple activité des industriels qui battent leur mon- 
naie avec du talent. Du moment que l'InteHigence 
est devenue un capital et qu'on peut l'exploiter avec 
beaucoup de fruit, des races d'hommes devaient 
naître pour lui faire la chasse, car on y a le plus 
magnifique intérêt. 



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18. Vautre marché v 

S. S 

Bien des lettrés ressentent un charme vaniteux 
à se dire qu'ils soD.tr©bjiet d^ussr viv«s poîSTsuites. 
Ces profondes coquettes s'imaginent tiriompher de 
nos pronostics, /i^ kf 

— Comment nierez^ous sans gageure Timpor- 
tance d'une profession si courue? Comment oser 
parler de la décadence d'un titre qui est « de- 
mandé » au plus haut cours? Certes nous valons 
mieux que tous les chiffres alignés ; mais, même de ce 
point de vue, notre valeur marchande ne laisse pas 
de nous rassurer contre l'avenir. 

... Ce qui revient à dire : 

— Valant très cher,^ nous sommes à l'abri de 
la vente; étant fort recherchés, n'étant exposés h 
nous vendre qu'à ées prix fous, nous sommes 
défendus du soupçon de vénalité... 4 . , , i' f; 

Eh! c'est cette recherche de la denrée intellec- 
tuelle sur un marché économique qui fait le vrai 
géril de l'Intelligence contemporaine. Péril qui 
paraît plus pressant quand on observe qu'elle est 
aussi demajidée de pJus^ en plus et répandue de 
mieux en mieux sur un autre marché : le marché 
de la politique. 



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19. Ancilla ploutocratiœ 



En effet, par suite de cent ans de Révolution, la 
masse décorée du titre de public s'estime revêtue 
de la souveraineté en France. Le public étant roi 
de nom, quiconque dirige Topinion du public est 
le roi de fait^Ç'est l'orateur, c'est Técrivain, dira-t-orT 
au premier abord. Partout où les institutions sont 
devenues démocratiques, une plus-value s'est pro- 
duite en faveur de ces directeurs de l'opinion. 
Avant l'imprimerie, et dans les États d'étendue 
médiocre, les orateurs en ont bénéficié presque 
seuls. Depuis l'imprimerie et dans les grands États, 
les orateurs ont partagé leur privilège avec les 
publicistes. Leur opinion privée fait l'opinion 
publique. Mais, cette opinion privée, reste à sa- 
voir qui la fait. 

La conviction, la compétence, le patriotisme, 
répond ra-t-on, pour un certain nombre de cas. Pour 
d'autres, plus nombreux encore, l'ambition person- 
nelle, Tesprit de parti, la discipline du parti. 
En d'autres enfin, moms nombreux qiCon ne le dit 
et plus nombreux quon ne le eroit, la cupidité. 
Dans tous les cas sans exception, ce dernier 
facteur est possible, il peut être évoqué ou insinué. 
Nulle opinion, si éloquente et persuasive qu'on la 
suppose, n'estabsolument défendue contre le soup- 



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11... 



ASSERVISSEMENT 73 

çon de céder, directement ou non, à des iilfluences 
d'argent. Tous les faits connus, tous ceux qui se dé- 
couvrent conspirent de plus en plus à représenter 
la puissance intellectuelle de Torateur et de l'écri- 
vain comme un reflet des puissances matérielles. 
Le désintéressement personnel se préjuge parfois; 
il ne se démontre jamais. Aucun certificat ne 
rendra à Tlntelligence et, par suite, à TOpinion 
Tapparence de liberté et de sincérité qui permet- 
trait à Tune et à Tautre de redevenir les reines du 
monde. On doute de leur désintéressement, c'est 
un fait, et, dès lors, rinfAlligAnpAi^tr Opinion p euvent 
ensemble procéder à la contrefaçon des actes 
royaux : c'en est fait pour toujours de leur royauté 
intellectuelle et morale. 

\ Elles seront toujours exposées à paraître ce 
qu'elles ont été, sont et seront souvent, les organes 
de l'Industrie, du Commerce, de la Finance, dont 
le-.concours est exigé de plus en plus pour toute 
œuvre de publicité, de librairie, ou de presse. Plus 
donc leur influence nominale sera accrue par les 
progrès de la démocratie, plus elles perdront 
d'ascendant réel, d'autorité et de respect. Un écri- 
vain, un publiciste donnera de moins en moins 
son avis, dont personne ne ferait cas: il procédera 
par insinuation, notation de rumeurs « tendan- 
cieuses », de nouvelles plus ou moins vraies. On 
l'écoutera par curiosité. On se laissera persuader 
machinalement, mais sans lui accorder l'estime. On 
soupçonnera trop qu'il n'est pas libre dans son 
action et qu'elle est « agie » par des ressorts in- 
férieurs. Le représentant de l'Intelligence sera 
tenu^our serf, et de maîtres infâmes. Un pénétrant 



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\ 



74 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 



f critique notait^ au milieu du siècle écoulé, que la 

tf li,^'- tête semblait perdre de plus en plus le gôuverneffîent 

• , des choses. Il dirait aujourd'hui que les hofiàmes 

J sont de plus en plus tirés par leurs pieds. 



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20. Vénahtéfou trahison \ 



Un fajfeatisEBe intempéré pose vite ses coaclu- 
sioKis. Tout ce qui lui échappe ou lui déplaît s'ex- 
plique avec limpidité par les présents du roi de 
Perse. L'étude des faits donne souvent raison à 
cette formule simpliste, qui a le malheur de 
s'appliquer à tort et à travers. Lors même qu'elle 
est juste, cette explication n'est pas toujours suffi- 
sante. 

Deux exemples, choisis dans une même période 
historique, peuvent éclaircir cette distinction. 11 
esj certain que les campagnes de presse faites en 
France pour l'unité italienne furent stimulées 
par de larges distrihutions d'or anglais ; mais, si 
caractéristique que soit le fait au point de vue de 
la politique européenne, il mérite à peine un 
regard de l'historien philosophe, qui se demandera 
simplement quel intérêt cœait C Angleterre à ceci. 
Tout ce que nous savons de la direction de l'esprit 
pnblic en France, de 1852 à 1859, et des disposi- 
tions personnelles de Napoléon 111, montre bien 
que, même sans or anglais, l'opinion nationale se 
serait agitée en faveur de « la pauvre Italie ». Les 
germes de l'erreur étaient en suspension dans l'at- 
HQtosphère du temps ; le problème, une fois posé, 
ne pouvait être résolu que d'une façon par la France 
dti milien du siècle. On peut aller jusqu'à penser 



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76 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

que la finance, anglaise faillit commettre un gaspil- 
lage : cette distribution accomplie au moment pro- 
pice, appliquée aux meilleurs endroits, n'eut d autre 
effet que de ifaciliter leur expression aux idées, aux 
sentiments, aux passions qui s'offraient de tous les 
côtés. Peut-être aussi la cavalerie de Saint-Georges 
servit-elle à mieux étouffer la noble voix des 
Veuillot et des Proudhon, traités d'ennemis du 
progrès. L'opinion marchant toute seule, on n'avait 
qu'à la soutenir. 

Elle fut bien moins spontanée, lors de la guerre 
austro-prussienne. Certes, la presse libérale gardait 
encore de puissants motifs de réserver toute sa 
faveur à la Prusse, puissance protestante en qui 
revivaient, disait-on, les principes de Voltaire et 
de Frédéric. Le germanisme romantique admirait 
avec complaisance les efforts du développement 
berlinois. Cependant le mauvais calcul politique 
commençait d'apparaître : il apparaissait un peu 
trop. Plusieurs libéraux dissidents, qu'il était diffi- 
cile de faire appeler visionnaires, sentaient le péril, 
le nommaient clairement à la tribune et dans les 
grands journaux. Ici, le fonds reptilien formé par 
M. de Bismarck s'épancha. La Prusse eut la paix 
tant qu'elle paya, et, quand elle voulut la guerre, 
elle supprima les subsides. Rien n'est mieux établi 
que cette participation de publicistes français, nom- 
breux et influents, au budget des Affaires étrangères 
prussiennes. 

Fût-ce un crime absolument? Ne forçons rien 
et, pour comprendre ce qu'on put allier de sottise 
à ce crime, souvenons-nous de ce qu'était la Prusse, 
surtout de ce qu'elle semblait être, entre 1860 



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lâL- 



ASSERVISSEMENT 77 

et 1870. Le publiciste français qui en ce moment 
loucherait {c'esile mot propre) à Tanibassade d'Alle- 
magne ou d'Angleterre se jugerait lui-môme un 
traître. Mais une mensualité portugaise ou hollan- 
daise ou, comme naguère encore, transvaalienne, 
serait-elle affectée du même caractère dans une 
conscience qu'il faut bien établir au niveau moyen 
de la moralité d'aujourd'hui? Peut-être enfin que 
recevoir une mensualité du tsar ou du pape lui 
paraîtrait, je parle toujours suivant la môme 
moyenne, œuvre pie ou patriotique. Et le Japon? 
Doit-on recevoir du Japon? Cela pouvait se discu- 
ter Tannée dernière. La Prusse de 1860 était une 
sorte de Japon, de Hollande, en voie de grandir. 
Beaucoup acceptèrent ses présents avec plus de 
légèreté, d'irréflexion, de cupidité naturelle que de 
scélératesse. 

C'est un fait qu'ils les acceptèrent; si le mora- 
liste incline à l'excuse, le politique constate avec 
épouvante que de simples faits de cupidité privée 
retentirent cruellement sur les destinées nationales. 
On peut dire : la vénalité de notre presse fut un 
•élément de nos désastres français. L'étranger pesa 
sur l'Opinion française par Tintermédiaire de l'In- 
telligence française. Si cette Opinion ne réagit point 
/ït'an^Sadowa, si, après Sadowa, elle n'imposa point 
une politique énergique à l'empereur, c'est à l'Intel- 
ligence mue par l'argent, parce qu'elle était sensible 
à l'argent, qu'en remonte toute la faute. Non seu- 
lement l'Intelligence ne fit pas son métier d'éclairer 
<ît d'orienter les masses obscures : elle fit le con- 
traire de son métier, elle les trompa. 



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21 . Responsabilités divisées 

On se demande seulement jusqu'à quel point 
rinlelligenee d'un pays est capable de discerner, 
par elle-même, en quoi consistent son métier et 
ses devoirs. On peut déclamer contre la Pre8^ 
sans Patrie. Mais c'est à la Patrie de se faire 
une Presse, nullement à la Presse, simple entre- 
prise industrielle, de se vouer au service de la 
Patrie. Ou plutôt, Patrie, Presse, tout cela est de la 
pure mythologie! Il n'y a pas de Presse, mais des 
hommes qui ont de Tinfluence par la Presse, et 
nous venons de voir que, étant hommes et simples 
particuliers, ils sont menés en général par des 
intérêts privés et immédiats. 

Beaucoup d'entre eux purent traiter avec les amis 
de Bismarck, comme ils traiteraient aujourd'hui avec 
les envoyés du roi de Roumanie ou de la reine de 
Hollande. L'étourderie, le manque de sens politique 
suffisait à les retourner presque à leur insu contre 
leur pays. Si l'on dit quele patriotisme les obligeait 
à ne pas faire les étourdis et à se garder vigilants, 
je répondrai que le patriotisme ne se fait pas éga- 
lement sentir à tous les membres d'une même 
Patrie. Pour quelques-unts, il est le centre même 
de la vie physique et morale; pour d'autres, c'en 
est un accessoire à peine sensible : il faut des maux 
publics immenses pour en avertir ces derniers. 



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ASSERVISSBaiENT 79 

Le devoir patriotique ne s'impose à tous et ton- 
jours qne daais les manuels ; il s'y impose en théorie, 
et non pas comme sentiment, comme fait. Dès que 
nous parlons fait, nous touchons à de grands mys- 
tères. Une patrie destinée à vivre est organisée de 
manière à ce que ses obscures néces^tés de fait 
soient senties promptement dans uaa organe appro- 
prié^ cet organe étant mis en mesure d-exécuter 
les actes qu'elles appellent; si vous enlevez cet 
organe, les peuples n'ont plus qu'à périr. 

L'illusion de la politique française est de croire 
que de bons sentiments puissent se maintenir, se 
perpétuer par eux-mêmes et soutenir ainsi d'une 
façon constante l'accablant souci de l'État. Les 
bons sentiments, ce sont de bons accidents. Ils ne 
valent gu^e que dans le temps qu'ils sont sentis : 
à moins de procéder d'organes et d'institutions, 
leur source vive qu'il faut alors défendre et main- 
tenir à tout prix, ils sont des fruits d'occasion, 
ils naissent de circonstances et de conjonctures 
heureuses. 11 faut se hèter de saisir conjonctures, 
circonstances, occasions, pour tâcher d'en tirer 
quelque chose de plus durable. C'est quand les 
simples citoyens se sont fait, pour quelques instants, 
une âme royale, qu'ils sont bons à faire des rois. 
L'invasion normande au ix*' siècle, l'invasion an- 
glaise au xv° n'auraient rien fait du tout si 
elles s'étaient bornées à susciter ou à consacrer le 
sentiment national en France : leur o&uvre utile 
aurait été, pour la première, de susciter et, pour la 
seconde, de consacrer la dynastie des rois capétiens. 
Les revers de l'Allemagne en 1806 lui donnèrent le 
sentiment de sa vigueur. Ce sentiment n'eût servi 



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80 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

de rien sans les deux fortes Maisons qui Tutili- 
sèrenl, lune avec Metternich, et Tautre avec Bis- 
marck. 

Nous ne manquions pas de patriotisme. 11 nous 
manquait un État bien constitué. Un véritable Etat 
français aurait su faire la police de sa Presse et 
lui imprimer une direction convenable; mais, en 
sa qualité d'Etat plébiscitaire, l'empire dépendait 
d'elle à quelque degré. Il ne pouvait ni la surveil- 
ler ni la tempérer véritablement. Elle était deve- 
nue force industrielle, machine à gagner de l'argent 
et à en dévorer, mécanisme sans moralité, sans 
patrie et sans cœur. Les hommes engagés dans 
un tel mécanisme sont des salariés, c'est-à-dire des 
serfs, ou des financiers, c'est-à-dire des cosmopolites. 
Mais les serfs sont toujours suffisamment habiles 
pour se tromper ou se rassurer en conscience quand 
l'intérêt leur a parlé; les financiers n'ont pas à 
discuter sur des scrupules qu'ils n'ont plus. Ce 
n'est pas moi, c'est M. Bergeret qui en a fait la 
remarque :« les traitants de jadis» différaient en un 
point de ceux d'aujourd'hui ; « ces effrontés pillards 
dépouillaient leur patrie et leur prince sans du moins 
être d'intelligence avec les ennemis du royaume » ; 
« au contraire », leurs successeurs vendent la 
France à « une puissance étrangère » : « car il est 
vrai que la Finance est aujourd'hui une puissance 
et qu'on peut dire d'elle ce qu'on disait autrefois 
de l'Eglise, qu'elle est parmi les nations une illustre 
étrangère* ». 



1. Le Mannequin d'osier^ par Anatole France, p. 240. — Anno 1897. 
— (Paris, Calmann Lévy.) 



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22. A l'Étranger 



/ Force aveugle et flottante, pouvoir indifférent, 

également capable de détruire l'État et de le servir, 

y vers le milieu du siècle, C Intelligence nationale pou- 

\vait être tournée contre F Intérêt national y quand T or 

[étranger le voulait, 

11 n'en fut pas tout à fait de même dans les pays 
oîi rOpinion publique ne dispose pas d'une autorité 
sans bornes précises. Ces gouvernements militaires 
nommés royautés ou empires et renouvelés par la 
seule hérédité échappent en leur point central aux 
prises de l'Argent. En Allemagne ou en Angleterre, 
l'Argent ne peut pas constituer le chef de l'État, 
puisque c'est la naissance et non l'opinion qui le 
crée. Quelles qiie soient les influences financières, 
voilà un cercle étroit et fort qu'elles ne pénétreront 
pas. Ce cercle a sa loi propre, irréductible aux forces 
de l'Argent, inaccessible aux mouvements de l'opi- 
nion : la loi naturelle du Sang. La dift'érence d'ori- 
gine est radicale. Les pouvoirs ainsi nés fonc- 
tionnent parallèlement aux pouvoirs de l'Argent; 
ils peuvent traiter et composer avec eux, mais ils 
peuvent leur résister. Us peuvent, eux aussi, diri- 
ger rOpinion, s'assurer le concours de l'Intelligence 
et la disputer aux sollicitations de l'Argent. 

Changeons ici notre point de vue. Regardons 
chez nous du dehors, avec des yeux d'Allemand ou 

6 



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82 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

d'Anglais : si la France du second empire, gouver- 
nement d'opinion, eut un rôle passif vis-à-vis de 
l'Argent et se laissa tromper par lui, l'Angleterre 
et l'Allemagne, gouvernements héréditaires, exer- 
cèrent sur lui un rôle actif et l'intéressèrent au 
succès de leur politique. Elles se servirent de lui, 
elles ne le servirent pas. En le contraignant à peser 
sur l'Intelligence française, qui pesa à son tour sur 
l'Opinion française, elles le firent l'avant-garde de 
leur diplomatie et de leur force militaire. Avant- 
garde masquée, ne jetant point l'alarme, et d'autant 
plus à redouter. 

Même à l'intérieur de l'Allemagne ou de l'Angle- 
terre, J['ar^ent guidé pa£^ la puiss ance ^polUique 
héréditaire obtint la même heureuse influence sur 
irOpiliioft. M. de Bismarck eut ses journalistes, 
sans lesquels il eût pu douter du succès de ses 
coups les mieux assénés. Le coup de la dépêche 
d'Ems suppose la complicité enthousiaste d'une 
presse nombreuse et docile : il donna ainsi le modèle 
de la haute fiction d'Etat jetée au moment favo- 
rable, et calculée pour éclater au point sensible du 
public à soulever. 

Les journalistes démocrates, qui répètent d'un 
ton vainqueur qu'on n'achète pas l'Opinion, de- 
vraient étudier chez Bismarck comment on la 
trompe. 



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23. VÉtat esclave^ mais tyran 



Heureux donc les peuples modernes qui sont 
pourvus d'une puissance politique distincte de 
l'Argent et de l'Opinion ! Ailleurs, le problème 
n'est peut-être que d'en retrouver un équivalent. 
Mais ceci n'est pas très facile en France, et Ion 
voit bien pourquoi : 

^ant. qiift notre État se fut fait collectif et ano- 
nymej_s2m_S3lltre.s Jnaîtres que rOpinîon et l'Ar- 
gcnt, tous deux plus ou naoins déguisés aux cou- 
leurs de. i intelligence, il était investi de pouvoirs 
très étenffus^suV la masse des citoyens. Or, ces pou- 
voirs anciens, IlÉtat nouveaji n^ les a-^as~dépo^ 
bien au contraire. ^ Les nïaîtres invisibles avaient 
intérêt àete]p:cire et à redoubler des pouvoirs qui ont , 
étiliJegdxrS" ël redoublés en effet. Plus l'État s'ac-^-^^-v, 
croissaiLâi^^^peiis Ses parficuliers, plus l'Argent, 
jnaître de l'État, voyait s'étendre ainsi le champ / 
de sa propre influence ; ce grand mécanisme central 
Eiisèrvait d'intermédiaire : par là, il gouvernait, il 
dirigeait, il modifiait une multitude d'activités dont 
TaTtibert^ou l'extrême délicatesse échappent à l'Ar- 
gent, mais n'échappent point à l'État. Exemple : 
une fois maître de TÉtat, et l'État ayant mis la 
main sur le personnel et sur le matériel de la reli- 
gion, l'Argent pouvait agir par des moyens d'État 
sur la conscience des ministres des cultes et, de 



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84 L'AVENIR DE L'INTELLIGExNCE 

là, se débarrasser de redoutables censures. La reli- 
gion est, en effet, le premier des pouvoirs qui se 
puisse opposer aux ploutocraties, et surtout une 
religion aussi fortement organisée que le catholi- 
cisme : érigée en fonctiop. d'Etat, elle perd une 
grande partie de son indépendance et, si l'Argent 
est maître de TEtat, elle y perd son franc-parler 
contre l'Argent. Le pouvoir matériel triomphe 'sans 
contrôle de son principal antagoniste spirituel. 

Si rÉtat vient à bout d'une masse de plusieurs 
centaines de milliers de prêtres, moines, religieux 
et autres bataillons ecclésiastiques, que deviendront 
devant l'Etat les petites congrégations flottantesde la 
pensée dite libre ou autonome? Le nombre et l'im- 
portance de celles-ci sont d'ailleurs bien diminués, 
grâce à l'Université, qui est d'Etat. Avec les moyens 
dont rÉtat dispose, une obstruction immense se crée 
dans le domaine scientifique, philosophique, litté- 
raire. Notre Université entend accaparer la littéra- 
ture, la philosophie, la science. Bons et mauvais, ses 
produits administratifs étouffent donc, en fait, tous 
les autres, mauvais et bons. Nouveau monopole in- 
direct auprofi^tde l'Etat. Par ses subventions, l'État 
régente ou du moins surveille nos différents corps et 
compagnies littéraires ou artistiques ; il les relie ainsi 
à son propre maître, l'Argent; il tient de la même 
manière plusieurs des mécanismes parlesquels se pu- 
blie, se distribue et se propage toute pensée. JEn der- 
nier lieu, ses missions, ses honneurs, ses décorations 
lui permettent de dispenser également des primes à 
la parole et au silence, au service rendu et au coup 
retenu. Les partis opposants, pour peu qu'ils soient 
sincères, restent seuls en dehors de cet arrosage 



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ASSERVISSEMENT 85 

systématique et continuel. Mais ils sont peu nom- 
breux, ou singulièrement modérés, respectueux, 
diplomates : ce sont des adversaires qui ont des 
raisons de craindre de se nuire à eux-mêmes en 
causant au pouvoir quelque préjudice trop grave. 
L'Etat français est uniforme et centralisé : sa 
bureaucratie atteignant jusqu'aux derniers pupitres 
d'école du dernier hameau, un tel Etat se trouve 
parfaitement muni pour empêcher la constitution de 
tout adversaire sérieux, non seulement contre lui- 
même, mais contre la ploutocratie dont il est l'expres- 
sion. . , , ^ r 

JL/Etat- Aident administre, a)s)re et décore Tlntel- 
ligence ; mais il la musèfé^et Tetflfort. Il peut, s'il le 
veut, rjfrîp^K lïer^de c onnaître une^érîïé politique 
et, si elle voit cette vérité, de la dire^ et, si elle la 
dit, d'être écoutée et entendue. Comment un pays 
connaîtrait-il ses besoins, si ceux qui les connaissent 
peuvent être contraints au silence, au mensonge ou 
à l'isolement? 



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24. L'esprit révolutionnaire et l'Argent 



Je sais la réponse des anarchistes : 

— Eh bien, on le saura, et on le dira ; TOpinion 

libre fournira des armes contre TOpinion achetée. 

L'Intelligence se ressaisira. Elle va flétrir cet Argent 

qu'elle vient de subir. Ce n'est pas d'aujourd'hui 

que la ploutocratie aura tremblé devant les tribuns. 

Nouvelle illusion d'une qualité bien facile! 

Si des hommes d'esprit ne prévoient aucune 

autre revanche contre l'Argent que la prédication 

de quelque Savonarole laïque, les gens d'aff'aires ont 

pressenti l'événement et l'ont prévenu. Ils se sont 

" assuré la complicité révolutionnaire. En ouvrant 
la plupart des feuilles socialistes et anarchistes et 
en nous informant du nom de leurs bailleurs de 
fonds^nous vérifions que les plus violentes tirades 
contre les riches sont soldées par la ploutocratie des 
deux mondes. A la littérature officielle, marquée des 
timbres et des contre-seings d'un État qui est le 
prête-nom de l'Argent, répond une autre littérature, 
qui n'est qu'officieuse encore et que le même Argent 

v/ commandite et fait circuler. Il préside ainsi aux 

1. V Humanité^ de M. Jean Jaurès; V Action^ de M. Henry Beren- 
ger, etc. Dans un autre ordre d'idées, qui confine à celui-ci, le 
« Château du peuple », propriété du groupe « anarchiste » la 
Coopération d'idées, est dû à la générosité d'un riche capitaliste, 
demi-juif lyonnais, M. V... 



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ASSERVISSEMENT 87 

attaques et peut les diriger. Il les dirige en effet 
contre ce genre de richesses qui, étant engagé dans 
le sol ou dans une industrie définie, garde quelque 
chose de personnel, de national et n'est point la 
Finance pure. La propriété foncière, le patronat 
industriel offrent un caractère plus visible et plus 
offensant pour une masse prolétaire que l'amas 
invisible de millions et de milliards en papier. Les 
détenteurs des biens de la dernière sorte en profitent 
pour détourner contre les premiers les fières impa- 
tiences qui tourmentent tant de lettrés. 

Mais le principal avantage que trouve l'Argent à 
subventionner ses ennemis déclarés provient de ce 
que rintelligence révolutionnaire sort merveilleu- 
sement avilie de ce marché. Elle y perd sa seule 
source d'autorité, son honneur: du même coup, ses 
vertueuses protestations retombent à plat. 

La Presse est devenue une dépendance de la 
finance. Un révolutionnaire, M. Paul Brulat, a parlé 
récemment de sauver V indépendance de la Pensée 
hiwiaine. Il la voyait donc en danger. « La combinai- 
son financière a tué l'idée, la réclame a tué la cri- 
tique. » Le rédacteur devient un « salarié ». « Son 
rôle est de divertir le lecteur pour l'amener jusqu'aux 
annonces de la quatrième page ». « On n'a que 
faire de ses convictions. Qu'il se soumette ou se 
démette. La plupart, dont la plume est Tunique 
gagne-pain, se résignent, deviennent des valets. » 
Aussi, partout « le chantage sous toutes ses formes, 
les éloges vendus, le silence acheté... Les éditeurs 
traitent; les théâtres feront bientôt de même. La 
critique dramatique tombera comme la critique 
littéraire. » 



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88 L'AVENm DE L'INTELLTGENCE 

M. Paul Brulat ne croît pas à la liberté de la 
Presse, qui n'existe même point pour les bailleurs 
de fonds des journaux : « Non, même pour ceux-ci, 
elle est un leurre. Un journal, n'étant entre leurs 
mains qu'une affaire, ne saurait avoir d'autre souci 
que de plaire au public, de retenir l'abonné ^ » 
Sainte-Beuve, en observant, dès 1839, que la litté- 
rature industrielle tuerait la critique, commençait h 
sentir germer en lui le même scepticisme que 
M. Paul Brulat. Une même loi « libérale », disait-il, 
la loi Martignac, allégea la Presse « à Vendi^oit de 
lapolioe et dt lapoUtiqiie », « accrut la charge indus- 
trielle des journaux ». 

Ce curieux pronostic va plus loin que la pensée 
de celui qui le farmulait. Il explique la triste his- 
toire de la déconsidération de la Presse en ce siècle-ci. 
En même temps que la liberté politique, chose toute 
verbale, elle a reçu fe servitude économique, dure 
réalité, en vertu de laquelle toute foi dans son in- 
dépendance s'efface, ou s'effacera avant peu. Cela 
à droite comme à gauche. On représentait à un per- 
sonnage important du monde conservateur que le 
candidat projw!>sé pour la direction d'un grand jour- 
nal cumulait la réputation 4e pédéraste, d'escroc 
et de maître-clianteur : «Oh! » murmura ce person- 
nage en haussant les épaules, « vous savez bien qu'il 
ne faut pas ^r«e trop difficile en fait de journa- 
listes ! » L'autearde ce mot n'est cependant pasduc 
et pair! H peignait la situatiMi. On discuta jadis de 
la conviction et de l'honorabilité des directeurs de 
journaux. On discute de leur surface, de leur sol- 

1. Cet article de M. Brulat a paru dans V Aurore du 9 janv. 1903, 



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ASSERVISSEMENT ^^ 

vabilité et de leur crédit. Une seule réalité éner- 
gique importe donc en journalisme, l'Argent, avec 
l'ensemble des intérêts brutaux qu'il exprime. Le 
temps paraît nous revenir où l'homme sera livré a la 
Force pure, et c'est dans le pays où cette force a été 
tempérée le plus tôt et le plus longtemps, que^se 
rétablit tout d'abord, et le plus rudement, cette do- 
mination. 



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25. Udge de fer 



Une certaine grossièreté passe dans la vie. La 
situation morale du lettré français en J905 n'est 
plus du tout ce qu'elle était en 1850. La réputation 
de réc rivain est perdue. Écrire partout, tout 
signer, n'assumer que la responsabilité de ce que 
Ton signe, s'appliquer à donner l'impression qu'on 
n'est pas Forgane d'un journal mais l'organe de sa 
propre pensée, cela défend à peine du discrédit 
commun. Si Ton ne cesse pas d'honorer en parti- 
culier quelques personnes, la profession de journa- 
liste est disqualifiée. Journalistes, poètes, roman- 
ciers, gens de théâtre font un monde où l'on vit 
entre soi; mais c'est un enfer. Les hautes classes, 
de beaucoup moins fermées qu'elles ne Tétaient 
autrefois, beaucoup moins difficiles à tous les 
égards, ouvertes notamment à l'aventurier et à 
l'enrichi, se montrent froides envers la supériorité 
de l'esprit. Tout échappe à une influence dont la 
sincérité et le sérieux font le sujet d'un doute 
diffamateur. 

Mais l'écrivain est plus diffamé par sa condition 
réelle que par tous les propos dont il est l'objet. 
Ou trop haut ou trop bas, c'est le plus déclassé des 
êtres : les meilleurs d'entre nous se demandent si 
le salut ne serait point de ne nous souvenir que de 
notre origine et de notre rang naturel, sans .frayer 



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ASSERVISSEMENT 91 

avec des confrères, ni avoir souci des mondains, 
ï/expédient n'est pas toujours pratique. Renan disait 
que les femmes modernes, « au lieu de demander 
aux hommes des grandes choses, des entreprises 
hardies, des travaux héroïques », leur demandent 
« delà richesse, afin de satisfaire un luxe vulgaire ». 
Luxe vulgaire ou bien désir, plus vulgaire encore, 
de relations. 

L'ancien préjugé favorable au mandarinat intel- 
lectuel conserve sa force dans la masse obscure et 
profonde du public lisant. Il ne peut le garder 
longtemps. La bourgeoisie, où l'amateur foisonne 
presque autant que dans l'aristocratie, s'affranchit 
de toute illusion favorable et de toute vénéra- 
tion préconçue. Son esprit positif observe qu'il y 
a bien quatre ou cinq mille artistes ou gens de 
lettres à battre le pavé de Paris en mourant de faim. 
Elle calcule que, des deux grandes associations 
professionnelles de journalistes parisiens, Tune 
comptait en 1896 plus du quart, et l'autre plus du 
tiers de ses membres sans occupation ^ Elle pré- 
voit un déchet de deux ou trois mille malheureux 
voués à l'hospice ou au cabanon. Les beaux enthou- 
siasmes des lecteurs de Hugo et de Vacquerie pa- 
raissent donc devoir également fléchir dans la 
classe moyenne. 

Ils se perpétuent au dessous, dans cette partie du 
gros peuple où la lecture, Técriture et ce qui y res- 
semble, paraît un instrument surnaturel d'élévation 
et de fortune. Par les moyens scolaires qui lui 
appartiennent, l'État s'applique à prolonger une 

1. J'emprunte cette donnée au iivre de M. Henry Berenger, la 
Conscietice nationale (Paris, Colin). 



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92 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

situation qui maintient le crédit de cette Intelli- 
gence, derrière laquelle il se dissimule, pour mieux 
dissimuler cet Argent par lequel il est gouverné. 
Mais il provoque le déclassement, par là même 
qu'il continue à le revêtir de teintes flatteuses. En- 
combré de son prolétariat intellectuel, l'État démo- 
cratique ne peut en arrêter la crue, il est dans la 
nécessité de la stimulera Les places manquent, 
et rÉtat continue à manœuvrer sa vieille pompe 
élévatoire. Les finances en souEfrent quand il veut 
tenir parole, et le mal financier aboutit aux ré- 
volutions. Mais, s'il retire sa parole, c'est encore à 
des révolutions qu'il est acculé : la société plouto- 
cratique s'est assurée tant bien que mal contre ce 
malheur; elle espère le canaliser, le détourner 
d'elle ; mais l'État s'effraie pour lui-même, et ses 
premières inquiétudes se font sentir. 

1. M. Henry Berenger, qui a les doctrines de l'État, semble 
convenir tout à la fois que ce mouvement d'ascension est funeste 
et que l'on n'a pas le « droit » de le ralentir. 



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1^;. 



V 



26. Défaite de r Intelligence 



Il faut bien se garder de croire que ces turbulences 
puissent ruiner de fond en comble les intérêts fon- 
damentaux, les forces organiques de la vie civili- 
sée. La Finance, rac tiviié-JiyL'^lle sjLmboUse^ doit 
vain cre, associant peut-être à son , tri.Qmphe, les ^ 
meilieurs èlémentsUu prolétariat manuel, ces ou- 
vriers d'état qui se forment en véritable aristocra- 
tie du travail, sans doute aussi des représentants 
de l'ancienne aristocratie, dégradée ou régénérée 
par cet teTalliançe i-Le_Sang_ et l'Ôr seront recom- 
Binés dans une proportion inconnue. Mais Tln- 
telligence, elle, sera 4s^^i? "^our longtemps; 
notre monde lettré, qui parait si haut aujourd'hui, 
aura fait la chute complète, et, devant la puissante 
oligarchie qui syndiquera les énergies de Tordre 
matériel, un immense prolétariat intellectuel, une 
classe de mendiants lettrés, comme en a vu - le 
naoyen~ïge, traînera sur les routes de malheureux 
janaBeauxBe ce qu'auront été notre pensée, nos 
littératures, nos arts. 

Le^peujjle enqui l'on met une confiance insensée 
se sera détaché de tout cela, avec une facilité qu'on 
ne peut calculer mais qu'il faut prévoir. C'est sur 
un bruit qui court que le peuple croit à la vertu 
de l'intelligence; ceux qui ont fait cette opinion ne 
seront pas en peine de la défaire. 



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94 L'AVENIR DE L'INTELUGENGE 

Quand on disait aux petites gens qu'un petit 
homme, simple et d'allures modestes, faisait mer- 
veille avec sa plume et obtenait ainsi une gloire 
immortelle, ce n'était pas toujours compris litté- 
ralement, mais le grave son des paroles faisait en- 
tendre et concevoir une destinée digne de respect, 
et ce respect tout instinctif, ce sentiment presque 
religieux étaient accordés volontiers. L'éloge est 
devenu plus net quand, par littérature, esthétique 
ou philosophie, on a signifié gagne-pain, hautes 
positions, influence, fortune. Ce sens clair a été 
trouvé admirable, et il est encore admiré. Pa- 
tience, et attendez la fin. Attendez que Menier et 
Géraudel aient un jour intérêt à faire entendre 
au peuple que leur esprit d'invention passe celui 
de Victor Hugo, puisqu'ils ont l'art d'en retirer de 
plus abondants bénéfices! Le peuple ne manque 
pas de générosité naturelle. 11 n'est pas disposé à 
tout évaluer en argent. Mais luia-t-ondit de le faire, 
il compte et compte bien. Vous verrez comme il 
saura vous évaluer. Le meilleur, le moins bon, et 
le pire de nos collègues sera classé exactement 
selon la cote de rapport. Jusqu'oii pourra des- 
cendre, pour regagner Testime de la dernière lie 
du peuple, ce qu'on veut bien nommer « l'aris- 
tocratie littéraire », il est aisé de l'imaginer. Le 
lucre conjugué à la basse ambition donnera ses- 
fruits naturels. 

Littérature deviendra synonyme d'ignominie. ûn_^ 
entendra par là un jeu qui peut être plaisant^ 
mais dénué de gravité, comme de noblesse. Endurci 
par la tâche, par la vie au grand air et le mélange 
du travail mécanique et des exercices physiques^ 



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ASSERVISSEMENT 95 

r homme d'action rencontrera dans cette commune 
bassesse des lettres et des arts de guoi justifier son 
dédain, né de Tignorance. S'il a de la vertu^ il 
nommera aisément des dépravations les raffine- 
ments du goût et de la pensée. Il concTûra à la 
grossièreté et à Timpolitesse, sous prétexte d'austé- 
rité^ C'en sera fait dès lôrs (Te la souveraine délica- 
tesse de l'esprit, des recherches du sentiment, 
d^es graves soins dé la logique et de Férudition. Un 
sot moralisme jugera tout. Le bon parti aura ses 
Vallès, ses Mirbeau, hypnotisés sur une idée du 
bien et du mal conçue sans aucune nuance, appli- 
quée fanatiquement. Des têtes d'iconoclastes à la 
Tolstoï se dessinent sur cette hypothèse sinistre, 
plus d'à demi réalisée autour de nous... Mais, si 
rhomme d'action brutale qu'il faut prévoir n'est 
point vertueux, il sera plus grossier encore : l'art, 
les artistes se plieront à ses divertissements les 
plus vils, dont la basse littérature des trente ou qua- 
rante dernières années, avec ses priapées sans goût 
ni passion, éveille l'image précise. Cet homme 
avilira tous les ôtres que l'autre n'aura pas abrutis. 
Le patriciat dans l'ordre des faits, mais une bar- 
barie vraiment démocratique dans la pensée, voilà 
le partage des temps prochains : le rôveur, le spécu- 
latif pourront s'y maintenir au prix de leur dignité 
ou de leur bien-être; les places, le succès ou la 
gloire récompenseront la souplesse de l'histrion: 
plus que jamais, dans une mesure inconnue aux 
âges de fer, la pauvreté, la solitude, expieront la 
fierté du héros et du saint : jeûner, les bras croisés 
au-dessus du banquet, ou, pour ronger les os, se 
rouler au niveau des chiens. 



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L AVENTURE 



A moins que... 

Je ne voudrais pas terminer ces analyses un peu 
lentes, mais, autant qu'il me semble, réelles et 
utiles, par un conte bleu. Cependant il n'est pas 
impossible de concevoir un autre tour donné aux 
mouvements de l'histoire future. Il suffirait de 
supposer qu'une lucide conscience du péril, unie à 
quelques actes de volonté sérieuse, suggère mainte- 
nant à rintelligence française, qui, depuis un siècle 
et demi, a causé beaucoup de désastres, de rendre 
un service signalé, qui sauverait tout. 
,-<\} ^ ' ;,Elle s'est exilée à l'intérieur, elle s'est pervertie, 
elle a couru tous les barbares de Funivers : sup- 
posez qu'elle essaye de retrouver son ordre, sa pa- 
trie, ses dieux naturels. 

Elle a propagé la Révolution : supposez qu'elle 
enseigne, au rebours, le Salut public. 

Imaginez qu'un heureux déploiement de cette 
tendance nouvelle lui regagne les sympathies et 
l'estime, non certes officielles, ni universelles, mais 
qui émaneraient de sphères respectées et encore 
puissantes. 

Imaginez d'ailleurs que l'Intelligence française 
comprenne bien deux vérités : — ni elle n'est, ni 



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L'AVENTURE 97 

elle ne peut être la première des Forces nationales, 
— "gt^ëp T rêvant cet irn^osiiblet^elle^se Ij^e pra- 
tiquement aii^jjlus_durjies_^aîtres, à l'Argent. 
Veut-elle fuir ce maîtnv ^l Q do it co n cl ure alliance 



avec quelque autre élément du pouvoir matériel, 
avec^^Tâûrfës Forces^ mais celles-ci personnelles, 
nominatives et responsables, auxquelles les lu- 
mières qu'elle a en propre montreraient le moyen 
de s'affranchir avec elle de la tyrannie de TArgent. 

Concevez, "dîs-je,* la^édération ^oli^fè :et4>u^^^ 
desjg^ilkuis^ élémeiits^de J^^ avec Içs 

éléments les plus anciens de la nation; l'Intelli- 
gence s'efforcerait de respecter et d^appuyer nos 
vieilles traditions philosophiques et religieuses, de 
servir certaines institutions comme le clergé et 
l'armée, de défendre certaines classes, de renforcer 
certains intérêts agricoles, industriels, même finan- 
ciers, ceux-là qui se distinguent des intérêts d'Ar- 
gent proprement dits en ce qu'ils correspondent à 
des situations définies, à des fonctions morales. Le 
choix d'un tel parti rendrait à Tlntelligence fran- 
çaise une certaine autorité. Les ressources afflue- 
raient, avec les dévouements, pour un effort en ce 
sens. Peut-être qu'une fois déplus la couronne d'or 
nous serait présentée comme elle le fut h César. 

Mais il faudrait la repousser. Et aussi, en repous- 
sant cette dictature, faudrait-il l'exercer provisoire- 
ment. Non point certes pour relever un empire 
reconnu désormais fictif et dérisoire, mais, selon la 
vraie fonction de l'Intelligence, pour voi?' et faire 
voir quel régime serait le meilleur, pour le choisir 
d'autorité et, même, pour orienter les autres Forces 
de ce côté; pareil chef-d'œuvre une fois réussi, le 

7 



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98 L'AVENIR DE L'INTELLIGENCE 

raiig ultérieurement assigné à l'Intelligence dans 
la hiérarchie naturelle de la nation importerait bien 
peu, car il serait fatalement très élevé dans l'échelle 
des valeurs morales. L'Intelligence pourrait dire 
comme Romée dans le Paradis : 

€ CIO gli fece 

Romeo y persona iimile e peregrina 

« et Romée fit cela, 

« personne humble et errant pèlerin ». 

En fait d'ailleurs, et sur de pareils états de ser- 
vices, le haut rôle consultatif qui lui est propre lui 
reviendrait fatalement par surcroît. 

Les difficultés, on les voit. Il faudrait que l'Intel- 
ligence fît le chef-d'oeuvre d'obliger l'Opinion à 
sentir la nullité profonde de ses pouvoirs et à «igner 
Tabdication d'une souveraineté fictive : il faudrait 
demander un acte de bon sens à ce qui est privé de 
sens ; mais n'est-il pas toujours possible dé trouver 
des motifs absurdes pour un acte qui ne l'est point? 

Il faudrait atteindre et gagner quelques-unes 
des citadelles de l'Argent et les utiliser contre leur 
propre gré, mais là encore espérer n'est point ridi- 
cule, car l'Argent diviseur et divisible à l'infini 
peut jouer une fois le premier de ces deux rôles 
contre lui-même. 

Il faudrait rassembler de puissants organes maté- 
riels de publicité, pour se faire entendre, écouter, 
malgré les volontés et les intérêts d'un Etat résolu 
à ne rien laisseT grandir contre lui ; mais cet État, 
s'il a un centre, est dépourvu de tête. Son incohé- 
rence et son étourderie éclatent à chaque instant : 



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L'AVENTURE 99 

c'est lui qui, par sa politique scolaire, a conservé à 
rintelligence un reste de prestige dans le peuple ; 
par ses actes de foi dans la raison et dans la 
science, il nous a coupé quelques-unes des verges 
dont nous le fouettons. 

Les difficultés de cette entreprise , fussent-elles plus 
fortes encore, seraient encore moindres que la diffi- 
culté défaire subsister notre dignité, notre honneur, 
sous le règne de la ploutocratie qui s'annonce. Cela, 
ce n'est pas le difficile; c'est Timpossible. Ainsi- 
exposée à périr sous un nombre victorieux, la 
qualité intellectuelle ne risque absolument rien à 
tenter l'effort; si^ elle s'aime, si elle aime nos der- 
niers reliquats d'influence et de liberté, si elle 
a ÏÏes vues d'avenir et quelque ambition pour la 
France, il lui appartient de mener la réaction du 
désespoir. Devant cet horizon sinistre, l'Intelligence 
nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire 
quelque chose de beau avant de sombrer. Au 
nom de la raison et de la nature, conformément 
aux vieilles lois de l'univers, pour le salut de 
l'ordre, pour la durée et les progrès d'une civilisa- 
tion menacée, toutes les espérances flottent sur le 
navire d'une Contre-Révolution. 



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Aug:uste Comte 



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Auguste Comte* 

19 JANVIER 1798 — 5 SEPTEMBRE 1857 



Quelquefois, au milieu des paisibles nuits de 
travail, une crise d'incertitude, causée par la 
fatigue, jette Tesprit dans le trouble et la confu- 
sion. La plume échappe, les idées cessent de se 
suivre régulièrement. On se lève, on secoue l'es- 
pèce de torpeur que donna Timmobilité; mais, ni 
la promenade, ni le repos physique ne rendrait à 
l'esprit l'assurance perdue ; il lui faut un secours 
qui soit spirituel et qui Fémeuve avec des images 
dignes de lui. Ce n'est pas le moment de recourir 
aux poètes, ni d'ouvrir quelque l'épertoire de 

1 . Il existe à Pari« deux sources bien distinctes de renseigne- 
ments sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte, toutes deux 
précieuses : le célèbre immeuble de la Société positiviste, rue 
Monsieur-le-Prince, 10, et le local de l'Exécution testamentaire, 
41, rue Dauphine. Ce dernier rendez- vous est le plus ignoré. C'est 
•de là cependant que part la propagande la plus active. L'Appel aux 
Conservateurs, le Testament, la Synthèse, un volume de Lettres, 
ces dernièi^es absolument inédites, ont été publiés rue Dauphine 
en très peu de temps. En tout cas, il ne faut jamais perdre de vue 
que tel livre de Comte, épuisé rue Monsieur-le-Prince, abonde 
parfois rue Dauphine, et réciproquement. 



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i04 AUGUSTE COMTE 

science; la science toute pure semblerait froide, la 
poésie paraîtrait d'un vide infini. J'estime heureux 
les. hommes de ma génération qui, sans être posi- 
tivistes au sens propre du terme, peuvent, en pareil 
cas, se souvenir de la morale et de la logique de 
Comte. 

S'il est vrai qu'il y ait des maîtres, s'il est faux 
que le ciel et la terre, et le moyen de les interpréter, 
ne soient venus au monde que le jour de notre 
naissance, je ne connais aucun nom d'homme 
qu'il faille prononcer avec un sentiment de recon- 
naissance plus vive. Son image ne peut être évo- 
quée sans émotion. 

Ce petit vieillard émacié, aux yeux doux, dont le 
masque rappelle Baudelaire et Napoléon, a réuni 
de grandes et précieuses ressources contre nos fai- 
blesses soudaines et les trahisons du destin. Je ne 
suis pas de ceux qui se récitent quelques-unes des 
formules de Comte en les accompagnant de signes 
de cabale et de religion ; mais, familiarisé avec 
elles depuis longtemps, je ne puis donner à aucune 
un sens indifférent. Les plus abstraites en appa- 
rence me touchent, en passant, d'une magnétique 
lumière. 

A demi-voix, dans le silence de la nuit, il me 
semble que je redis des syllabes sacrées : 

(( Ordre et Progrès. 

(( Famille, Patrie, Humanité. 

« L'Amour pour principe et l'Ordre pour base ; 
le Progrès pour but. 

(( Tout est relatif, voilà le seul principe absolu. 

(( Induire pour déduire, afin de construire. 

« Savoir pour prévoir, afin de pourvoir. 



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AUGUSTE COMTE lOo 

« L'espritdoit toujours être le ministre du cœur, 
et jamais sou esclave. 

« Le progrès est le développement de Tordre. 

(( La soumission est la base du perfectionne- 
ment. 

« Les phénomènes les plus nobles sont partout 
subordonnés aux plus grossiers. 

« Les vivants seront toujours et de plus en plus 
gouvernés nécessairement par les morts. 

(( L'homme doit de plus en plus se subordonner 
à l'Humanité. » 

Le poids même de ces sentences, leur austérité, 
leur rudesse, y ajoutent un charme d'une vigueur 
naïve. On ne le sent complètement qu'après le 
temps et le loisir de l'initiation. Mais un habitué 
de Comte finit par s'étonner d'entendre critiquer 
l'aridité de son langage philosophique. Il ne peut 
s'empêcher d'égaler de telles sentences aux plus 
beaux vers moraux et gnomiques d'un Lysis, 
d'un Virgile, d'un Pierre Corneille. Il les trouve 
gonflées de consolations pénétrantes, et d'encou- 
ragements subtils, comme toutes les vérités qui 
défient le doute. Douceur, tendresse, fermeté, cer- 
titudes incomparables, c'est tout ce que renferme 
pour l'élève de Comte ce terrible mot, si peu com- 
prisi, de Positivisme ! 

Nous ne comprendrions rien au maître, si nous 
ne nous formions d'abord une idée nette de son 
disciple. C'est par celui-ci qu'il faut commencer. 

1. Le positivisme passe, en général, pour n'admettre que ce qui 
se voit et se touche I 



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L ANARCHIE AU XIX' SIÈCLE 



Dans les derniers jours de Tannée 1847 ou les 
premiers de 1848, un jeune homme à peine majeur 
entendait au Collège de France je ne sais qui pro- 
noncer du haut d'une chaire ces paroles, peut-être 
souillées d'applaudissements : « Le vainqueur, 
« dans la grande lutte à laquelle nous assistons 
« encore, c'est le principe de Fexamen ; le vaincu, 
« c'est le principe de l'autorité. Ainsi le Gouver- 
« nement de l'avenir sera le Gouvernement de 
« l'Examen. Je ne dis pas que ce soit un bien, j'en 
« reconnais tous les inconvénients, mais je le cons- 
« tate comme un fait. » Voilà les paroles du 
siècle. Tous les enfants du siècle dernier furent 
plus ou moins asservis à la constatation de ce pré- 
tendu fait. 

Bien qu'il fût né dans cette période de crise, lo 
jeune Charles Jundzill (ainsi se nommait l'audi- 
teur du Collège de France) s'était contraint d'assez 
bonne heure à donner un sens aux mots dont il se 
servait. II s'efforça en vain de trouver une signi- 
fication quelconque à ces termes « gouvernement 
de l'Examen », et nul esprit normal, dans un des 



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L'ANARCHIE AU XIX» SIÈCLE 107 

Ages normaux de Thumanité, ne trouverait cette 
signification, qui n'existe pas. Celui qui examine ne 
gouverne pas encore ; celui qui gouverne n'examine 
plus. L'acte propre du gouvernement, Tacte propre 
de Texamen s'excluent. Un gouvernement peut 
commencer par s'entourer des lumières de l'exa- 
men; du moment qu'il gouverne, il a pris son 
parti, l'examen a cessé. De môme, l'exaineu peut 
aboutir, par hasard, au gouvernement : tant qu'il 
reste lui-même, l'examen ne gouverne pas. 

Et, sans doute, Charles Jundzill voyait bien que 
l'habitude d'examiner était établie dans son siècle 
«t dans sa propre intelligence ; mais il ne voyait pas 
comment tirer de cette habitude une direction, et 
son expérience lui montrait en eflet. qu'on en tire 
tout le contraire. 

« Etrange gouvernement que celui de Texamen! » 
se dit-il. « Etrange situation mentale et sociale que 
celle qui consiste à examiner toujours, puis à exa- 
miner encore! Etranges esprits qui se décernent 
mutuellement, ou qui s'attribuent eux-mêmes, les 
titres de philosophe et de penseur, et dont la vue 
est à ce point bornée, qu'ils prennent le moyen 
pour le but, qiiih regardent comme le résultat de la 
crise ce qui nest que la crise elle-même !.,. » Charles 
Jundzill traduisait ici l'étonnement, le scandale 
que lui causait cette gageure que son siècle tout 
entier soutenait en matière politique ; mais il en 
souffrait à beaucoup d'autres égards. 11 en souffrait 
dans l'organisation de sa vie, car le principe d'exa- 
men ne fournit non plus aucun moyen d'ordonner 
la conduite privée ; il en souffrait encore dans la 
marche de sa pensée : examiner n'apprend ni à 



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108 AUGUSTE COMTE 

choisir, ni à classer les idées utiles et les idées 
vraies. 

Il en souffrait. J^aurais dû dire qu'il en avait 
souffert, car le malaise personnel de Charles Jund- 
zill se trouvait déjà dissipé, quand il l'exposait à 
Auguste Comte dans une lettre* que je résume et 
développe d'après les vraisemblances de son état 
d'esprit. Ce malaise préliminaire, dont la disci- 
pline positiviste avait eu raison, était éminemment 
typique et significatif. Il représente avec beaucoup 
de netteté le malaise qu'ont éprouvé presque tous 
les esprits qui, nés dans la tradition catholique, sont 
devenus étrangers à la foi catholique. Charles Jund- 
zill, originaire de Pologne, était de naissance et de. 
formation purement romaines : avant sa dix-neu- 
vième année, il avait constaté jusqu'à l'évidence son 
inaptitude à la foi, et surtout à la foi en Dieu, 
principe et fin de l'organisation catholique. 

Était-ce la philosophie, était-ce la science quil'avait 
réduit à cette impossibilité de croire? Quelle que 
fût l'influence subie par le jeune homme, tel était 
le fait. Il ne croyait plus, et de là venait son souci. 
On emploierait un langage bien inexact si l'on disait 
que Dieu lui manquait. Non seulement Dieu ne 
manquait pas à son esprit, mais son esprit sentait, 
si l'on peut s'exprimer ainsi, un besoin rigoureux 
de manquer de Dieu : aucune interprétation théolo- 
gique du monde et de l'homme ne lui était plus 
supportable. Je n'examine pas s'il avait tort ou rai- 
son, ni s'il avançait, ni s'il reculait. Il en était là. Seu- 
lement, Dieu éliminé, subsistaient les besoins intel- 

1. Auguste Comte a placé cette lettre en t?»te de la Synthèse sub- 
jective. 



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L'ANARCHIE AU XIX« SIÈCLE 109 

lectuels, moraux et politiques qui sont naturels atout 
homme civilisé, et auxquels Tidée catholique de Dieu 
a longtemps correspondu avec plénitude. 

Charles Jundzill et ses pareils n'admettent plus 
de Dieu, mais il leur faut de Tordre dans leur 
pensée, de Tordre dans leur vie, de Tordre dans la 
société dont ils sont les membres. Cette nécessité 
est sans doute jcommune à tous nos semblables ; 
elle est particulièrement vive pour un catholique, 
accoutumé à recevoir sur le triple sujet les plus 
larges satisfactions. Un nègre de TAfrique ne sau- 
rait désirer bien vivement cet état de souveraine 
ordonnance intellectuelle et morale auquel il n'eût 
jamais accès. Un protestant, fils et petit-fils de 
protestants, s'est de bonne heure entendu dire que 
Texamen est le principe de Taction, que la liberté 
d'examen est de beaucoup plus précieuse que 
Tordre de Tesprit et Tunité de Tâme, et cette tra- 
dition, fortifiée d'un âge à l'autre, a eiffacé de son 
esprit le souvenir du splendide tout catholique; 
bien que sujet aux mêmes appétits d'unité et d'ordre 
que les autres pensées humaines, il n'est pas 
obsédé de l'image d'un paradis perdu : de son 
désordre même il tire un orgueil bien naïf ! * 

Mais, chez les catholiques éloignés de la foi, cette 
espèce de nostalgie devient parfois si consciente, 
que les apologistes de leur religion en ont formé un 
argument d'une extrême vivacité. La vie humaine 
disent-ils, n'a qu'un axe, faute duquel elle se dissocie 
et s'écoule. Sans Tunité divine et ses conséquences 
de discipline et de dogme, Tunité mentale, Tunité mo- 
rale, Tunité politique disparaissent en môme temps ; 
elles ne se reforment que si Ton rétablit la première 



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110 AUGUSTE COMTE 

imité. Sans Dieu, plus de vrai ni de faux; plus de 
loi, plus de droit. Sans Dieu, une logique rigou- 
reuse égale la pire folie à la plus parfaite raison. 
Sans Dieu, tuer, voler sont des actes d'une inno- 
cence parfaite ; il n'y a point de crime qui ne 
devienne indifférent, ni de révolution qui ne soit 
légi(ime; car, sans Dieu, le principe de Texamen 
subsiste seul, principe qui peut tout exclure, mais 
qui ne peut fonder rien. Le clergé catholique 
donne le choix entre son dogme, avec la haute orga- 
nisation qu'il comporte, et ce manque absolu de 
mesure et de règle qui annule ou qui gaspille l'ac- 
tivité. Dieu ou rien, c'est l'alternative proposée 
aux esprits tentés de douter. 

Quelques-uns qui l'acceptent choisissent nette- 
ment le rien. Plutôt que d'admettre un point de 
départ auquel leur esprit se refuse, ils se résignent 
à la déchéance des institutions et des mœurs. Tel 
est le cas des natures les moins heureuses, pour les- 
quelles l'idée de Dieu apparaissait plutôt un frein 
et une gêne qu'un principe excitateur et régulateur. 
Tel est aussi le cas de natures débiles, promptes au 
désespoir, chez lesquelles toute ferme habitude, une 
fois perdue, ne peut plus être remplacée. Charles 
Jundzill, dont je continue à vous décrire le cas, 
n'était ni des uns ni des autres. Tout en donnant 
raison aux prêtres catholiques contre les imbéciles 
et contre les malades qui profitent du doute philo- 
sophique pour troubler l'ordre ou pour consentir aux 
perturbations, il devait nécessairementsc prononcer 
contre cette troisième et cette quatrième classe d'es- 
prits qui, sans se résigner au néant ni au mal, 
quittaient le Dieu catholique sans le quitter. 



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L'ANARCHIE AU XIX" SIÈCLE Hl 

C'étaient d'abord ces marguilliers de l'Examen qui, 
ayant usé une fois de la Liberté intellectuelle contre 
l'idée de Dieu, s'entraînaient à penser que cette 
Liberté, placée sur le trône de Dieu, leur fournis- 
sait un bon modèle de pensée, de moralité et 
de civilisation : autant espérer de la hache les 
services de la boussole ou du niveau. C'était 
ensuite cette dernière catégorie d'anarchistes qui 
ont bien quitté le dogme catholique, mais qui en 
ont maintenu subrepticement toutes les déductions 
et conséquences d'ordre moral. 

Nous connaissons en France, en Angleterre et 
en Russie beaucoup d'athées chrétiens qui cons- 
truisent une morale, mais craignent de la motiver. 
Ils prescrivent aux hommes une discipline, et celte 
discipline est « indépendante » de toute conviction, 
un ensemble de devoirs, et ces devoirs ne sont rat- 
tachés à aucune foi, un système de dépendances 
humaines, et l'homme n'y dépend d'aucun système 
du monde. Mais il faudrait pourtant choisir: 
ou bien chaque homme est souverain, et n'estassu- 
jetti qu'à sa volonté propre, ou, s'il est sujet d'dne 
dette, il faut qu'on lui dise pourquoi. Mais la 
morale libérale refuse énergiquement dejustifier ses 
caprices impérieux. « Impératifs hypothétiques! » 
dit-elle avec dédain. Elle croit nous dicter un Impé- 
ratif catégorique et absolu. Son bâtiment ne dure 
qu'au moyen de quelques calembours honorables, 
qui recouvrent tant bien que mal les liens réels et 
forts pur lesquels ces esprits tiennent, sans le savoir, 
à la doctrine qu'ils se flattaient d'abandonner. Si 
quelques têtes faibles nous ont fourni la preuve de 
leur mollesse en acceptant le désordre en haine de 



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112 AUGUSTE COMTE 

Dieu, celles-ci manifestent un genre équivalent 
d'impuissance : après avoir rompu avec l'idée de 
Dieu, elles n'ont su ni presser ni examiner toutes 
celles de leurs idées qui s'appuyaient sur cette idée 
centrale ou qui en dérivaient. Il n'y a point d'ac- 
cord entre leur négation fondamentale de l'Absolu 
divin et leur affirmation non moins fondamentale 
de la Conscience morale absolue, qui n'est elle- 
même qu'un Dieu anonyme et honteux. Ils quittent 
le Dieu des théologiens et ne prennent pas garde 
qu'en acceptant, selon Rousseau et les Allemands, 
la souveraineté de leur Conscience individuelle, ils 
ne font que s'adjuger à eux-mêmes les anciens attri- 
buts de Dieu. 

— Si vous croyez à l'Absolu, soyez franchement 
catholiques, criait à ces gens-là un Charles Jundzill. 

« Si vous n'y croyez pas, il faut tenter, comme 
nous le tentons, de tout reconstruire sans l'Absolu : 
à moins, toutefois, que le prêtre n'ait raison contre 
nous, comme il a raison contre vous, et que cette 
réorganisation ne soit une pure chimère... 



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II 

L^ORDRE POSITIF d'après COMTE 



Était-ce une chimère? 

Quand Juntfeill écrivit à Comte, il y avait exac- 
tement vingt-cinq années que le philosophe pour- 
suivait son programme de réorganiser^ en effet, sans 
Dieu ni roi^. 

Plus que Jundzill et plus sans doute que personne, 
le jeune Auguste Comte avait senti les blessures de 
Tanarchie et les tares qu'elle nous laisse inévitable- 
ment : rien ne marque mieux la noblesse de cet 
•esprit et le sang latin de sa race que la vigueur de 
sa réaction contre un si grand mal. Comme il le 
<lit dans son Testament, il était né à Montpellier, 
sous le Peyrou de Louis XIV, « d'une famille 
éminemment catholique et monarchique » ; mais 
-depuis le milieu de son adolescence, avant même 

i , Les mots de m^jauté et de j^oi ont chez Comte une aceeption 
bien définie ; ils veulent dire i^oi et royauté de droit divin. A pro- 
prement parier, ni Louis XVIII, ni Louis XïV, ni Henri IV, ni 
Louis XI ne sont pour lui des rois. l\ les appelle plusieurs fois 
des dictateurs, pour marquer qu'il n'y a rien de commun entre leur 
^enre d'autorité et la souveraineté théologique des princes du 
moyen âge. Les positivistes qui m'ont fait là-dessus une aigre 
<juerelle ont montré qu'ils ne connaissaient pas leur auteur. Voyez 
V Appendice n» //. 

8 



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114 AUGUSTE COMTE 

d'entrer à l'Ecole polytechnique, il avait répudié le 
théologisme en politique aussi bien qu'en religion. 
Mais il n'avait pas concédé pour cela aux idées de libre 
examen ou d'égalité, qui lui avaient servi à atteindre 
cette négation radicale, les qualités de l'Etre divin 
ni celles du Souverain absolu. Ces idées ont bien pu 
être acceptées comme des « dogmes », et « dogmes 
absolus », du temps qu'elles étaient nécessaires à 
ruiner le théologisme : cette acceptation ne peut 
être que provisoire ; elles n'ont pas de valeur propre ; 
elles ne peuvent ni dominer ni régner et, en tant 
que principes, elles sont condamnées à mort. 

Par exemple, on ne peut conserver, en politique, 
une Doctrine « qui représente le Gouvernement 
comme étant, par sa nature, l'ennemi nécessaire 
de la société, contre lequel celle-ci doit se consti- 
tuer soigneusement en état continu de suspicion et 
de surveillance » (on a reconnu le Libéralisme); une 
Doctrine d'après laquelle il faut « examiner tou- 
jours sans se décider jamais» (on a reconnu le Pro- 
testantisme) ; une Doctrine contredisant ou mécon- 
naissant ce (( progrès continu de la civilisation », 
qui « tend par sa nature à développer extrême- 
ment » les « inégalités intellectuelles et morales ^ » 
(on a reconnu la Démocratie). Cette doctrine morale 
et politique ne pouvait que pousser au comble une 
anarchie dont le jeune Auguste Comte, qui en sen- 
tait le vif dégoût, voulait s'aflranchir atout prix. 

Platon a remarqué que certaines questions poli- 
tiques nous posent en gros caractères des problènies 
écrits en traits menus et fins dans les cas indivi- 

1. Cours de philosophie positive^ i. IV. 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 115 

duels. Auguste Comte aurait peut-être été moins 
clairvoyant si les événements auxquels il assista ^ 
n'avaient pas posé devant lui, en des termes poli- 
tiques et sociaux très pressants, sous une forme 
révolutionnaire et sanglante, ce qu'il appelle, dans 
la plus stricte et la plus émouvante de ses formules, 
rimmense question de fordre. 

Pour trouver Tordre, Tordre intellectuel et Tordre 
moral autant que Tordre politique, il circonscrivit 
du mieux qu'il put le domaine de Tanarchie. 

Un fait originel le frappa. 

Si Tanarchie tenait : 1*" la société presque entière, 
2° diverses provinces du cœur, et 3*" plusieurs dé- 
partements de l'intelligence, il observa pourtant 
qu'il existait des régions sereines dans lesquelles 
cette anarchie ne régnait pas ou ne régnait plus. 
On trouve dans un de ses opuscules de 1822 cette 
remarque digne d'une longue mémoire, car elle 
inaugure une époque : « 11 n'y a point de liberté 
« de conscience en astronomie, en physique, en 
« chimie, en physiologie même, en ce sens que 
« chacun trouverait absurde de ne pas croire de 
« confiance aux principes établis dans ces sciences 
« par des hommes compétents. S'il en est autre- 
(( ment en politique, c'est uniquement parce que, les 



1 . On trouverait, en dépouillant la correspondance d'Auguste 
Comte, les traces de l'émotion profonde que lui causaient les troubles 
contemporains. 11 en éprouvait un étonnement douloureux, etles vic- 
toires de l'ordre lui causaient une admiration plus vive encore. 
« A voir les attitudes actuelles », écrivait-il, « on se demande ce que 
« deviendrait le monde social, si les vivants, malgré leur révolte 
« moderne, n'étaient pas, et même de plus en plus, gouvernés par 
« l'ensemble des mortSy heureusement impassibles au milieu de nos 
« vaines . paniques de rétrogradation ou d'anarchie ». {Lettres 
d'Auguste Comte, à divers, t. I, première partie.) 



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116 AUGUSTE COMTE 

« anciens principes étant tombés et les nouveaux 
« n'étant point encore formés, il n'y a point encore, 
« à proprement parler, de principes établis ». Éta- 
blir des principes politiques nouveaux^ et les établir 
de manière à ce qu'ils soient inébranlables, c'est- 
à-dire les fonder sur les mOmes bases qui supportent 
les sciences inébranlées, voilà le projet que roulait 
ce cerveau de vingt-quatre ans quand il méditait 
son « Plan des travaux scientifiques nécessaires pour 
réorganiser la société » . 

« Pour réorganiser », c'était son idée principale : 
il se marquait ainsi son but. 

« Les travaux scientifiques » étaient « néces- 
saires » : il marquait son moyen et le définissait. 

Ce mot de scientifique est à prendre dans un 
sens strict. L'astronomie, la physique, la chimie, 
la physiologie cherchent et trouvent les lois des 
apparences* qu'elles étudient : il faut examiner 
comment elles s'y prennent pour cela et, cette étude 
faite, fonder de la même manière une science de 
la vie supérieure de Thomme. Cette science sera, 
comme les autres, relative à des apparences; mais 
ces apparences seront, comme les autres, reliées 
par des lois. Substituer à la recherche des causes 
et des substances, qui, réelles ou imaginaires, nous 
demeurent insaisissables, la simple recherche des 
lois : ce fut la méthode nouvelle. Cette méthode était 
destinée à fournir la doctrine nouvelle qui serait 
le principe d'une nouvelle autorité, destinée elle- 

1. Comte disait des p^enomè/ie^. On a traduit ici le terme grec 
par son équivalent littéral français, pour faire sentir à quel point 
cette doctrine, affirmative et positive comme la science, imite la 
circonspection de la science, et n'affirme des choses que ce qui en 
apparaît. 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 117 

même à vaincre l'esprit d'examen et à remplacer 
notre anarchie transitoire par l'ordre nouveau. 

Mais l'esprit d'examen nest pas le seul fauteur 
de l'anarchie intellectuelle. 11 détermine une absence 
d'ordre qui est presque aussi pernicieuse que cet 
esprit lui-même. Nos notions acquises, et même les 
mieux établies, sont mal classées entre elles. A l'inté- 
rieur de chaque science, on divise et on subdivise à 
l'excès. Un esprit cohérent n'yretrouve jamais l'unité 
dont il garde le modèle et l'amour. Mathéma- 
ticien de profession, Auguste Comte s'efforça tout 
d'abord d'organiser chaque embranchement de la 
science qu'il enseignait. Mais le même ouvrage 
d'organisation était à construire dans chacune des 
autres sciences. Dans chacune, en effet, les spécia- 
lités luttaient pour la vie, et leurs empires éphé- 
mères, succédant à leurs confuses disputations, la 
balançaient de l'anarchie mortelle à la stérile 
tyrannie. Les spécialistes s'érigent en seigneurs et 
en maîtres dans chaque branche ; le souci du détail 
qui les intéresse noie la conception de l'ensemble, 
et l'esprit du détail asservit pt immobilise l'esprit 
humain. 

Mais celui qui s'est élevé jusqu'à désirer que l'en- 
semble prévale enfin sur le détail est ici contraint 
de chercher quel est, en général, dans ïordre scien- 
tifique, le détail et quel est l'ensemble, quelle est 
la sphère la plus vaste et la sphère subordonnée, 
quelle est donc la science-reine et quelles sont les 
sciences servantes : or, ces déterminations du rapport 
des sciences ou n'existent pas ou n'ont jamais été 
posées avec rigueur. Au démon de la liberté qui 
agite et divise chaque science s'est ajouté de l'une à 



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118 AUGUSTE COMTE 

Fautre le démon de l'égalité. Pour le chasser, il faut 
les examiner successivement, leur assigner le rang 
et la dignité qui conviennent. Ainsi s'obtient la 
hiérarchie des sciences. 

Cette hiérarchie est un des chefs-d'œuvre de 
l'esprit humain. Le philosophe a voulu naturelle- 
ment qu'elle correspondit aux rapports intrinsèques 
des objets auxquels s'applique chaque science. 
Mais il exigeait aussi, d'une part, qu'elle aidât au 
développement futur des sciences en stimulant et 
en dirigeant les esprits, d'autre part, qu'elle reflétât 
l'ordre historique dans lequel ces sciences ont été 
successivement inventées par l'esprit de l'homme. 
Pour satisfaire au premier point et correspondre 
aux objets de la connaissance, Auguste Comte a 
disposé les sciences dans l'ordre de la généralité 
décroissante ou de la complication croissante : ma- 
thématique, astronomie, physique, chimie, biologie, 
sociologie et morale. Chaque science se trouve ainsi 
déterminée et circonscrite, selon son objet propre 
et ses lois particulières. Mais, c'est un fait d'histoire 
que les sciences les plus générales et les moins 
compliquées sont réellement nées les premières : 
elles étaient et elles restent la condition d'exis- 
tence des sciences plus compliquées, nées en effet 
postérieurement à elles. Toutefois, les cadettes ne 
sont pas inutiles aux aînées, car elles leur 
tracent une piste, elles leur indiquent la direction 
dans laquelle se fait normalement le progrès de 
l'esprit humain. Comte dit : elles leur fournissent 
des « destinations » précises. Comme la mathéma- 
tique est indispensable à l'astronomie, l'astronomie 
à la physique, la physique à la chimie, la chimie 

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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 119 

à la biologie, la biologie à la sociologie, la socio- 
logie à la morale, ainsi, inversement, la morale ex- 
plique, perfectionne, dirige la sociologie; la socio- 
logie, la biologie ; la biologie, la chimie ; la chimie, 
la physique; la physique, l'astronomie; et l'astro- 
nomie, la mathématique. 

Si Ton veut un exemple bien particulier, les rap- 
ports de l'astronomie et de la mathématique nous 
le fournissent. On ne peut faire d'astronomie sans 
calcul, mais les observations de plus en plus déli- 
cates des astres obligent à des calculs de plus en 
plus compliqués. Le calcul permet donc à Tastto- 
nomie de se constituer, mais les progrès de l'astro- 
nomie obligent le calcul h se perfectionner. 

Le même jeu d'influences d'avant en arrière et 
d'arrière en avant se reproduit nécessairement à 
l'autre bout de la chaîne. La morale, cette poli- 
tique suprême, cette espèce de religion à laquelle 
il faudra bien que l'homme donne sa foi quand il 
sentira qu'une telle foi, lui étant démontrée, de- 
meure toujours démontrable, la morale n'existe 
point à l'état de science, tant que la sociologie 
n'est point avancée; mais, à son tour, pour avancer, 
la sociologie a besoin de la morale, qui pose les 
cas à résoudre, les questions à élucider, les fins 
précises à atteindre. Enfin, toutes les deux, la socio- 
logie et la morale, ne peuvent être conçues conve- 
nablement sans le secours de toutes les sciences an- 
técédentes, la mathématique comprise ; mais la plus 
éloignée, la première, la plus ancienne mathéma- 
tique elle-même est aussi attirée et comme aspirée 
par le développeme^it de la sociologie, qui seule, 
d'après Comte, peut la régénérer, la systématiser 



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i20 AUGUSTE COMTE 

et Futiliser. La mathématique fournit à la sociologie 
les conditions d'existence; elle en reçoit les règles 
de ses derniers mouvements. 

Par cette vue belle et profonde, qu'il n*a cessé 
de préciser et de développer jusqu'à sa mort, Comte 
introduit dans les sciences un élément nouveau, 
qui leur semblerait étranger. Subordonner la ma- 
thématique à la science des sociétés, n est-ce pas- 
subordonner la science elle-même à son utilité pra- 
tique et retomber ainsi sous la critique de Tutilita- 
risme, telle qu'Auguste Comte l'avait lui-même for- 
mulée ? 

11 avait écrit en 1830 : 

« Les applications les plus importantes dérivent 
« constamment des théories formées dans une 
« simple intention scientifique et qui souvent ont 
« été cultivées pendant plusieurs siècles sans pro- 
« duire aucun résultat pratique. On peut en citer 
« un exemple bien remarquable dans les belles 
« spéculations des géomètres grecs sur les sections 
« coniques, qui, après une longue suite de généra- 
« tions, ont servi, en déterminant la rénovation de 
« l'astronomie, à conduire finalement l'art de la 
^< navigation au degré qu'il a atteint dans ces der- 
« niers temps et auquel il ne serait jamais parvenu 
« sans les travaux si purement théoriques d'Archi- 
« mède et d'Apollonius ; tellement que Condorcet 
« a pu dire avec raison à cet égard : « Le matelot 
« qiiime exacte observation de la longitude préservé 
« du naufrage doit la vie à une théorie^ conçue^ 
« deux mille ans auparatmnt^ par des hommes de 
« génie qui avaient en vue de siinples spéculations 
« géotnétriques. » 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 121 

Cette difficulté qu'Auguste Comte s'était ainsi 
opposée à lui-même peut se résoudre par une obser- 
vation bien simple, La situation des géomètres 
grecs était bien différente de celle des mathémati- 
ciens modernes. De leur temps la science des socié- 
tés était réduite à Un empirisme assez vague, et 
l'utilité sociale dont on pouvait s'aviser alors était 
très bornée : la Science des sociétés est fondée 
aujourd'hui ; aux lois statiques découvertes par 
Aristote se sont ajoutées d'autres lois statiques, et 
les lois dynamiques, complètement inconnues autre- 
fois, viennent d'être saisies. Toutes ces découvertes 
dont Auguste Comte est l'auteur changent la 
face du problème: la sociologie est constituée, elle 
avance. Une science parvenue à son degré d'organi- 
sation est devenue digne de son objet. Quand on se 
subordonne à elle, on ne sort pas de la sphère scienti- 
fique, on ne fait pas de l'empirisme utilitaire, on su- 
bit la loi générale des connaissances humaines, qui 
est la soumission de l'analyse à la synthèse et du 
détail à l'ensemble : la synthèse, l'ensemble étant 
l'explicateur unique et l'unique révélateur. 

Mais classer véritablement les sciences, c'est 
aussi classer les objets de la science. Si toutes les 
sciences convergent à la science des sociétés, c'est 
que l'homme en société représente le corps entier 
de la nature. Il le résume et le couronne. Nombre 
mathématique, membre du système solaire, élément 
physique, élément chimique, être vivant, l'homme 
est, de plus, un être sociable : c'est par cette der- 
nière qualité qu'il est homme; le meilleur type de 
l'homme, celui qui sera le plus normal et le plus 
humain, sera donc le plus éminemment sociable. 



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122 AUGUSTE COMTE 

Ce sera Thomine chez lequel la sociabilité s'impo- 
sera et régnera. 

Dans le plexus de nos instincts, cette préémi- 
nence de Tinstinct social établit un nouveau prin- 
cipe de classement, grâce auquel Tanarchie morale 
peut être éliminée, comme l'anarchie mentale Ta 
été grâce à la classification des sciences. La socia- 
bilité, instinct des instincts, joue le même rôle que la 
sociologie, science des sciences : elle se subordonne 
complètement le reste. Comme nous savons l'ordre 
dans lequel l'homme doit penser, nous atteignons 
ici à Tordre selon lequel il doit sentir. 

Peut-il sentir comme il le doit? Un être comme 
l'homme, qui estéminemment social, c'est-à-dire qui 
tire presque tout ce qu'il est de la société, sa substance 
et son milieu, un être qui ne vit que d'autrui et par 
autrui, peut-il vivre aussi en autrui et pour autrui? 
Peut-il vivre de plus en plus hors de lui-même? 
On ne saurait nier qu'il y prenne souvent plaisir et 
que le désintéressement, le dévouement et le sacri- 
fice appartiennent au genre humain. Les pou- 
voirs naturels de l'homme vont certainement jusque- 
là. Il y eut de tout temps, partout, sous toutes les 
disciplines de morale ou de religion, des esprits et 
des cœurs, dont le naturel atteignit au sublime 
quand ils se renonçaient eux-mêmes et préfé- 
raient autrui. Mais, comme dit Comte, « le saint 
problème humain » consiste à « instituer » d'une 
manière continue et permanente, d'une manière 
« habituelle », cette « prépondérance », ordinaire- 
ment temporaire et accidentelle ou fort exception- 
nelle « de la sociabilité sur la personnalité ». Il 
s'agit de subordonner constamment « l'homme à 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 123 

rhumanité », de perfectionner rhomme en le ren- 
dant plus digne de lui, plus humain. 

Comment faire ? C'est là un problème nouveau. 

La sociologie a fait saisir sur le fait la nature 
éminemment sociable de l'homme ; la morale vient 
de préciser quelle est la règle qui doit prévaloir 
pour développer le meilleur élément, l'élément 
sociable de la nature humaine. Grâce h ces deux 
sciences, nous connaissons ce qu'il faut faire. Il ne 
reste que la pratique. Reste à découvrir les moyens 
d'assurer l'avantage au meilleur type humain ; ces 
moyens trouvés, reste encore à trouver la force 
qui les mette en usage. 

Auguste Comte est un des rares moralistes qui 
n'aient pas confondu ces deux ou trois points de 
vue très distincts. Dès 1826, il écrivait : « Ni 
l'individu, ni l'espèce ne sont destinés h consu- 
mer leur vie dans une activité stérilement rai- 
sonneuse en dissertant continuellement sur la 
conduite qu'ils doivent tenir. C'est à l'activité qu'est 
appelée) essentiellement la niasse des hommes. » 
Or, de bons sentiments ne suffisent pas à diriger 
l'activité. « Les meilleures impulsions sont ha- 
bituellement insuffisantes pour diriger la con- 
duite privée ou publique, quand elle reste toujours 
dépourvue des convictions destinées à prévenir ou 
à coi'riger ces déviations ^ » Il faut des convic- 
tions, c'est-à-dire une foi, c'est-à-dire un dogme. 
La « règle volontaire » doit toujours reposer sur 
« une discipline involontaire », et cette discipline 
doit être « chérie ». « Toute consistance est inter- 

1. Synthèse subjective^ 1856. 

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124 AUGUSTE COMTE 

dite aux senliments qui ne sont point assistés 
par des convictions^, » En d'autres termes, il 
faut un dogme : un dogme aimé. Et, pour être 
présentées aux imaginations, pour retentir dans 
les cœurs, ces convictions exigent un ensemble de 
pratiques habituelles. Le dogme appelle un culte. A 
cette condition seulement la religion sera complète, 
et la religion est indispensable à toute morale qui 
veut être pratiquée et vécue. Sans religion, point de 
morale efficace et vivante : or, il nous faut une mo- 
rale pour mettre fin à l'anarchie des sentiments, 
comme il a fallu une classification des sciences pour 
mettre fin à Tanarchie des esprits. 

Auguste Comte institua donc une religion. Si la 
tentative prête à sourire, je sais bien-, par expé- 
rience, qu'on n'en sourit que faute d'en avoir péné- 
tré bien profondément les raisons. 

Le dogme catholique met à son centre l'être le 
plus grand qui puisse être pensé, id quo inajiis 
cogitari nonpotest -, l'être par excellence, l'être des 
êtres et celui qui dit: sum qui sum. Le dogme posi- 
tiviste établit à son centre le plus grand être qui 
puisse être connu, mais connu « positivement », 
c'est-à-dire en dehors de tout procédé théologique 
ou métaphysique. Cet être, les sciences positives 
l'ont saisi et nommé au dernier terme de leur 
enchaînement, quand elles ont traité de la société 
humaine : c'est le même être que propose à tout 
homme, comme son objet naturel, Tinstinctive 
révélation de l'amour dans la silencieuse solitude 



1. Appel aux Conservateurs, 1855 . 

2. Saint Thomas, résumant saint Augustin et saint Anselme- 
{Sum. tfieoL, prima primae, q. II, art. 1, 2). 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE i25 

<i'uTi cœur, qui ne cherche janiais que lui : être 
semblable et différent, extérieur à nous et présent 
•H\i fond de nos âmes, proche ek lointain, mysté- 
rieux et manifeste, tout à la fois le plus concret 
-de tous les Etres, la plus haute des abstrac- 
tions, nécessaire comme le pain et misérablement 
ignoré de ce qui n'a la vie que par lui! Ce que dit la 
synthèse, ce que la sympathie murmure, une syner- 
gie religieuse de tous nos pouvoirs naturels le 
répétera: le Grand-Être estPHumanité. 

Comme le fait très justement remarquer Tun des 
meilleurs disciples de Comte, M. Antoine Bau- 
mann, htimanitê ne veut aucunement dire ici l'en- 
semble des hommes répandus de notre vivant sur 
cette planète, ni le simple total des vivants et des 
morts. C*est seulement l'ensemble des hommes qui 
ont coopéré au grand ouvrage humain, ceux qui se 
prolongent en nous, que nous continuons, ceux 
dont nous sommes les débiteurs véritables, les 
autres n'étant parfois que des « parasites » ou des 
« producteurs de fumier ». Cette nombreuse élite 
humaine n'est pas une image vaine. Elle forme 
€e qu'il y a de plus réel en nous. Nous la sen- 
tons dès que nous descendons au secret de notre 
nature. Sujets des faits mathématiques et astrono- 
miques, sujets des faits physiques, des faits chi- 
miques^ et des faits de la vie, nous sommes plus 
sujets encore des faits spéciaux à la famille humaine. 
Nous dépendons de nos contemporains. Nous dépen- 
dons bien plus de nos prédécesseurs. Ce qui pense 
en nous, avant nous, c'est le langage humain, qui 
est, non notre œuvre personnelle, mais l'œuvre de 
l'humanité ; c'est aussi la raison humaine, qui nous 



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i26 AUGUSTE COMTE 

a précédés, qui nous entoure et nous devance; c'est 
la civilisation humaine, dans laquelle un apport 
personnel, si puissant qu'il soit, n'est jamais qu'une 
molécule d'une énergie infime dans la goutte d'eau 
ajoutée par nos contemporains au courant de ce 
vaste (leuve. Actions, pensées ou sentiments, ce 
sont produits de l'âme humaine: notre âme person- 
nelle n'y est presque pour rien. Le vrai positiviste 
répèU' à peu près comme saint Paul : in eâ vivimtis, 
7nov/'mur et sumiis, et, s'il a mis son cœur en har- 
monie avec sa science et sa foi, il ne peut qu'ajouter, 
en un acte d'adoration, la parole un peu modifiée 
du Psalmiste : — Nonnobis, Domina^ non nobis^sed 
numim luo da gloriam ! 

Assurément la religion ainsi conçue n'est bonne 
que pour nous : elle n'a de rapport qu'avec la race 
humaine et le monde où vit cette race. L'infini et 
l'absolu lui échappent, mais il faut observer ici que 
cette condition ne s'impose pas moins à la science 
la plus rigoureuse. « Rien n'empêche, dit Comte*, 
d'imaginer, hors de notre système solaire, des 
mondes toujours livrés à une agitation inorganique 
entièrement désordonnée, qui ne comporterait pas 
seulement une loi générale de la pesanteur. » Cette 
imagination du désordre sert d'ailleurs à nous faire 
apprécier mieux et même chérir (le mot revient 
souvent) les bienfaits de l'ordre physique qui règne 
autour de nous * et dont nous sommes l'expression 
la plus complète. 



1. «r L'homme est tellement disposé à l'affection qu'il l'étend 
« snns effort aux objets inanimés, et même aux simples règles 
« ftbïtraïtea, pourvu qu'il leur reconnaisse un lien quelconque avec 
* sa propre existence. » {Système de politique positive y t. II.) 



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lli 



L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 127 

Ce point bien médité, inutile de s'arrêter aux 
curiosités spéculatives. La logique humaine, ou 
philosophie, n'est que « l'ensemble des moyens 
propres à nous révéler les vérités qui nous con- 
viennent * ». Les vérités qui nous conviennent. 
Non les autres. Qu'en ferions-nous? Comte ne 
cessa de formuler son indifférence- à l'égard de ces 
dernières, en même temps que d'élargir et de préci- 
ser la sphère de « ce qui nous convient ». Mais, en 
s'élargissant ainsi, sa philosophie approchait des 
confins de la religion qu'elle ne tardait pas à 
rejoindre. La définition que l'on vient de lire est 
de 1851. 11 la corrigea cinq ans plus tard^. La vraie 
logique ne lui parut plus bornée à « dévoiler les 
vérités » qui nous conviennent : elle embrassa le 
domaine de l'action. Elle le systématisa et le régla ; 
« car nous devons autant systématiser nos conjec- 
tures que nos démonstrations, les unes et les autres 
devant être mises au service de la sociabilité, seule 
source de la véritable unité ». La vraie logique se 
définit donc « le concours normal des sentiments, 
des images et des signes pour nous inspirer » (au 
lieu de dévoiler) « les conceptions » (au lieu de vérités) 
« qui conviennent à nos besoins moraux, intellec- 
tuels et physiques ». Cette philosophie, cette logique 
veut envelopper et soulever toute l'âme. 

Donc, sachant les besoins humains , nous leur four- 
nirons, en vue de les satisfaire, tout ce que nous 



1. Système de politique positive^ i. II. 

2. Au reproche d'utilitarisme, même réponse que ci-dessus. 
Comte dirait que la sphère de ce qui nous convient est, grâce à 
lui, organisée : la morale est une science. 

3. Synthèse subjective. 



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i 28 AUGUSTE. COMTE 

aurons : vérité, quand nous posséderons une vérité; 
fables, lorsque les vérités feront défaut ; Tesprit 
humain ni Tàme humaine n'attendent poirït. Celui 
qui meut le soleil et les autres étoiles dans le Can- 
tique de Dante, Tamour, qu'Auguste Comte appelle 
<vle moteur» detoute activité, cetamour,cedésirnous 
jette en avant. Prenons garde de rien mépriser qui 
nous appartienne. La poésie est « plus large » et 
({ non moins vraie » que la philosophie. Ce que le 
philosophe peut exiger de la poésie, c'est seulement 
de ne pas contredire ce que la science révèle de 
i^ertain sur la nature humaine. Sous cette condition, 
que la poésie ait champ libre ! Elle ne pourra 
qu'ajouter par ses ornements à la magnificence de 
la religion. Veut-elle attribuer aux corps des qua- 
lités imaginaires? Il suffit qu'elles ne soient point 
<i en opposition avec les qualités constatées ». Veut- 
etle concevoir des titres absolument fictifs? Il suffira 
qu'ih sorventle Grand-Être et contribuent à rendre 
la synthèse aussi émouvante que vraie. 

Atigusfe Comte en a donné l'exemple. Puisque le 
Grand-I'^tre nous manifeste, aussi réellement que 
posî;îbh\ « l'entière plénitude du type humain, oîi 
Inintelligence assiste le sentiment pour diriger l'ac- 
tivîté y^, pourquoi ne pas associer aux hommages 
rendus au Grand-Etre cette Planète, avec le système 
entier qui lui sert de demeure? Pourquoi s'arrêter 
là et ne point ajouter à ce couple de dieux l'Es- 
pace qui enveloppe notre système? Que la Terre 
et que les planètes se meuvent, rien n'empêche d*y 
voir un acte de volonté. Que l'Espace se laisse fran- 
chir, rien n'empêche d'expliquer que ce libre par- 
cours ait été laissé au chœur de nos astres par l'acte 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 129 

continu de sympathies immenses. Rien n'empêche 
non plus de rêver que, si l'Espace fut, c'est pour que 
la Terre, son satellite, ses compagnes et son soleil y 
puissent fleurir ; il n'est pas difficile non plus d'ima- 
giner supplémentairement que la Terre, qui était 
indispensable à « la suprême existence », ait voulu 
concourir en efl'et au Grand-Être. Le poète a le droit 
de ne pas tenir la concordance pour fortuite. Comme 
le savant explique les hommes par la loi de l'Hu- 
manité, l'attrait de ce Grand-Être rendra compte 
au poète de la subtile bienveillance des innom- 
brables flots de l'Espace éthéré^ et du courage que 
la Terre (et aussi le soleil et la lune « que nous 
devons spécialement honorer ») a déployé et dé- 
ploiera pour le commun service de l'Humanité 
triomphante. 

Ici, le philosophe, peut-être soucieux à l'excès 
de sa philosophie de l'histoire, et voulant, comme 
il dit, incorporer le fétichisme en même temps qu'un 
certain degré de polythéisme à sa religion de l'hu- 
manité, eut le tort déplorable de gâter, en leur don- 
nant un nom malheureux, ces rêveries qui sont fort 
belles. Mais, avant de rire du Grand- Fétiche, — 
c'est le nom qu'il osa décerner à la Terre-mère, — 
j'aimerais que l'on consultât, moins sur le mot que 
sur la chose, les esprits compétents, et je veux 
dire les poètes. Je ne le demanderai pas à M. Sully- 
Prudhomme,qui n'a presque rien d'un positiviste^. 
Mais M. Charles de Pomairols, qui a parlé de la 
Terre avec des inflexions d'une grâce pieuse, sait 



1. Ou Grand Milieu. 

2. Le poète de la Justice procède évidemment de Kant. 



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130 AUGUSTE COMTE 

fort bien le sens des termes dont il s'est servi, car il 
fut très bon philosophe et comtisle aussi orthodoxe- 
que poète élégant et pur. 

Le Grand-Fétiche anime la cadence de ces beaux. 
Ycrs : 

.,* J'ignorais tout de toi, vierge, ô blanche voisine l 

Mai^ notre pays même avec grâce et douceur 

M'a Gonduit vers le bien qui manquait à mon cœur, 

Et, m'étant approché du parfum des prairies. 

Invité par Téclat des pelouses fleuries, 

Un jour, il m'a suffi, le plus doux de mes jours. 

De faire sous mes pas plier leur fin velours. 

De suivre à l'abandon le ruisseau qui serpente, 

De me laisser aller, comme lui, sur la pente. 

D'entendre d'un esprit docile le conseil 

Que la forme du sol, sous l'éternel soleil. 

Avait déposé là, dès l'origine ancienne, 

Vierge! et je t'ai irouvée et je t'ai faite mienne! 

Les poètes de tous les temps ont dû reconnaître- 
à Cybcle un corps vivant, un esprit, une volonté,. 
des désirs. Mais cette attribution, ordinairement 
due au souffle de l'instinct, est chez M. de Pomai- 
rols systématique ^ et telle que lesprit de Comte 
Teùt souhaitée. 

Prenons bien garde au caractère principal de 
ce système, qui est le naturel : Tauteur de la 
SfjnUuhe subjective ne se flattait pas de créer ses 
matériaux. A peine eût-il osé dire comme Pascal : 
« L'ordre est de moi. » L'ordre, en effet, était lui-^ 
mOme inscrit dans la nature des choses. Comte s'est 
borné h l'y découvrir, et il a composé dans une 
suile rigoureuse des sentiments, des idées et des- 

\. Cb. de Pomairols, Regards intimes (Lemerre, éditeur). 



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I 



L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 131 

habitudes qui, avant lui, avaient toujours plus ou 
moins existé à Tétat flottant. Voilà ce qullne faut 
pas oublier si Ton veut connaître, comprendre, 
apprécier ce que cet homme, qui passe pour 
orgueilleux et qui fut si humble, avait dans la pen- 
sée quand il fondait sa religion. Le dogme en est si 
peu arbitraire que TOlympe de Comte a toujours 
fait Tobjet du culte des sensibilités délicates et 
des imaginations exaltées, à quelque genre de re- 
ligion qu'elles appartinssent. 

Il a pareillement classé, nommé, qualifié toutes 
les autres vénérations instinctives. Il a organisé et 
pour ainsi dire, ajusté en moraliste, mais aussi en ma- 
thématicien, avec précision et finesse, les plus nobles 
ressorts de Thomme moderne : honneur, gloire, 
pudeur, enthousiasme, dignité, intégrité. Il ne s'est 
jamais flatté de les inventer. Les formules de ce 
système et de cet ordre peuvent être trouvées sur- 
prenantes ou choquantes. Avant de les railler ou de 
les censurer, il faut voir si elles ne correspondent 
pas à des faits reconnus. 

C'est un fait que, dans beaucoup d'esprits, la vie 
religieuse est devenue affaire de tradition plus que 
de foi, de point d'honneur personnel ou domestique 
plus que de certitude individuelle. 

C'est un fait que le culte des morts se développe 
dans les grandes villes du monde occidental. 

C'estunautrefaitquelesjugements delà postérité, 
les visions de l'avenir impressionnent et déterminent 
les grandes âmes. Avant que Comte eût pu parler 
d'immortalité subjective, le fier Danton avait lancé 
au Tribunal révolutionnaire sa réponse : « Ma de- 
u meure ? Demain dans le néant, et mon nom au 



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132 AUGUSTE COMTE 

« Panthéon de r histoire ^l » Comte observe ce qui 
nous émeut et ce qui nous règle : il le médite, 
l'analyse, le généralise et le codifie. 

Le culte qu*il ajoute au dogme et à la morale 
de sa religion n*est que le développement du culte 
catholique, et c'est sans doute ce qui en fait, au 
premier abord, la bizarrerie. Ces invocations, ces 
confessions, ces effusions, ces neuf sacrements, ce 
calendrier dans lequel les jours et les mois de 
Tannée sont consacrés aux « grands types de l'hu- 
manité », prennent tantôt l'aspect d'un décalque 
tout pur et tantôt celui d une charge. De même, les 
anges gardiens (la mère, la fille, Tépouse, qui sont 
aussi nommées déesses domestiques), l'utopie de la 
Vierge-Mère, le sacerdoce, le temple de l'Huma- 
nité. De môme, l'établissement du pouvoir spiri- 
tuel présidé par un grand-prêtre de l'Humanité, pape 
de l'avenir. Eh! le rituel du catholicisme ne doit-il 
pas aussi au rituel des religions qui l'ont précédé? 
Toutes les institutions religieuses qui ont vécu ont 
tiré leur substance de devanciers immédiats. Celui 
qui regarde de près les rêves d'Auguste Comte sai- 
sit promptement les raisons de chaque rite ou de 
chaque observance. Ici, la critique se borne à cette 
observation qu'il n'y a guère exemple d'un culte 
ainsi organisé d'un jet dans une seule tête ; encore 
y a-t-il réponse à cela : les prémisses de Comte une 
fois posées, on ne peut s'écarter beaucoup des con- 
séquences qu'il a déduites. 

Le culte rendu à l'Humanité sert proprement 
d'excitateur continuel et régulier aux puissances 

1. Emile Antoine, Revue occidentale du 1" mars 1893. 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 133 

d'enthousiasme et d'énergie accumulées dans le 
dogme. Ou l'Humanité ne sera qu'un terme vague, 
général et sans efficacité, ou nous devrons préciser 
rigoureusement ce qu'il faut vénérer en elle : mo- 
ment, lieu et personnes. Il faudranommer les grands 
hommes, leur consacrer des jours, des semaines, 
des mois. Il faudra vous montrer l'élément reli- 
gieux, la poussière d'Humanité qui flotte autour 
de vous et, comme toujours, la classer et l'or- 
ganiser. Vous la verrez dans la famille : vous lui ^ 
élèverez l'autel domestique. Vous la verrez dans 
la patrie, et le patriotisme en aura ses rites 
particuliers. La femme que vous aimerez vous 
sera aussi, de toute nécessité, une image sensible, 
vive et puissante, de la flamme d'amour qui 
chasse l'homme de lui-même et lui révèle qu'il 
est fait pour d'autres que lui. Mais, si le fonda- 
teur de votre culte aima avant vous, pourrez-vous 
refuser à son élue le rang de patronne et de bien- 
heureuse? Elle figurera la Femme dans l'Humanité. 
Avec une exactitude qui touchera même vos sens, 
elle signifiera le règne du cœur^, mais d'un cœur 
assisté de toutes les clartés de l'intelligence, d'un 
cœur réorganisé et régénéré : elle épanouira le 
triomphe de l'âme arrivée à sa plénitude sur une 
raison sèche et nue. — Rien d'inorganique, rien 
d'impersonnel, ni rien de confus ne peut être souf- 
fert dans les prescriptions du positivisme. C'est une 

! . l\ faut s'entendre, en effet, quand on écrit que la morale de 
Comte établit le règne du sentiment. Avec quel dédain il écrit 
d'une personne qui lui déplaît : « Emanée d'un père stupide et 
anarchique, cette jeune dame croit et dit que la vie n'a jamais 
besoin d'être systématiquement réglée, et que le sentiment suffit 
pour nous conduire ». (90- lettre au D' Audiffrend, 26 Aristote, 69). 



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134 AUGUSTE COMTE 

philosophie extrêmement vivante, figurée avec la 
dernière précision. La couleur et la vie qui lui sont 
naturelles sont avivées encore par cette force et 
celte clarté du dessin. 

Tous les détails minutieux auxquels Comte des- 
cend s'expliquent de même. Ou la religion, la mo- 
rale, la politique, la poésie se donneroïit la main ; 
ou la synthèse positive formée dans les esprits 
n'agira point sur la conduite. Un positiviste peut 
s'abstenir, par aridité naturelle, de répéter les cé- 
lèbres formules établies par Auguste Comte avec 
les fragments des poètes qu'il préférait : 

Vergine Madré, figlia del tuo figlio, 
Quella cKemparadisa la mia mente 
Ogni basso pensier dal cor rnavulse! etc. 

Mais ce positiviste est exactement dans le même 
cas que le catholique dénué de mysticité. Leur 
culte n'est pas complet, précisément parce que 
leur type est inachevé. Pure infirmité personnelle, 
qui ne peut arrêter notre jugement. Les différentes 
parties du positivisme de Comte concourent à tirer 
de l'anarchie l'esprit ou le cœurqu'elle fait souffrir; 
mais l'œuvre entière ou quelque œuvre conçue sur 
un plan aussi général que celle-ci sera seule ca- 
pable d'organiser complètement, définitivement, 
tête et cœur, personne et Etat. L'influence de cette 
œuvre peut être infinie : ce n'est pas vainement que, 
dans un langage digne de la plus haute algèbre, 
d'une poésie sans égale, Auguste Comte se flatta de 
rendre l'homme « plus régulier que le ciel^ ». 

\. Système de politique positive^ tome IV. 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 435 

Régulier, nullement esclave. Du jour oii s'établit 
cette Religion Positive, Tordre, devenu la condition 
•du progrès, impose le respect spontané de la tradi- 
tion, bien mieux, « Tartiour » de ce « noble joug du 
passé », et, d'une façon plus générale, le sentiment 
<iela supériorité de Tobéissance et de la soumission 
sur la révolte. Tout le monde subit la loi, le sage 
la connaît, maisThomme pieux Taffectionne. Si donc 
le culte du Grand-Être humain se propageait et 
s'imposait, les relations de dépendance universelle 
«et d'universelle hiérarchie seraient précisément 
l'objet de ces exaltations, de ces enthousiasmes et 
•de toutes les agitations sensitives qui s'exercent 
aujourd'hui en sens opposé : ce grand facteur 
révolutionnaire, l'humeur individuelle, le senti- 
ment, l'Amour serait Tauxiliaire de la paix gé- 
nérale. 

Qui a de grands devoirs doit disposer de grands 
pouvoirs, même matériels, même pécuniaires; on 
ne chicq.ne plus aux Gouvernements ni aux autres 
forces sociales, qui sont chargées de plus lourdes 
responsabilités, les capitaux matériels et moraux qui 
leur sont nécessaires pour en porter la charge. Le >. 
régime électif est remplacé, en sociocratie positive, ) 
par une sorte d'adoption qui donne aux « dignes / 
chefs » le droit de désigner leurs successeurs. Les 1 
forts se dévoueilt aux faibles, les faibles vénèrent 
les forts. Un puissant patriciat s'est constitué; les 
prolétaires se groupent autour de lui, toute « source 
•envieuse des répugnances démocratiques » étant 
bien tarie : maîtres et serviteurs se savent tous 
formés les uns en vue des autres. Les dirigeants se 
règlent sur les avis du sacerdoce, pouvoir spirituel 



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136 AUGUSTE COMTE 

qui se garde bien d'usurper, sachant que sa fonc- 
tion n'est que de conseiller, non d'assumer en au- 
cun cas le commandements 

La discussion stérile est finie à jamais, Tintelli- 
gence humaine songe à être féconde, c'est-à-dire à 
développer les conséquences au lieu de discuter les 
principes. Les dissidences sont de peu. Les con- 
quêtes de l'ordre éliminent nécessairement les 
derniers partisans des idées de la Révolution, qui 
forment « le plus nuisible et le plus arriéré des 
partis- ». Tous les bons éléments du parti révolu- 
tionnaire abjurent le principe du libre examen, de 
la souveraineté du peuple, de l'égalité et du com- 
munisme socialiste : « dogmes révolutionnaires que 
toute doctrine vraiment organique doit préalable- 
ment exclure », et pour lesquels on voudrait impo- 
ser « aujourd'hui matéxiellement un respect légal ». 
Ces dogmes subversifs vont mourir de faiblesse. 
Les bons éléments du parti rétrograde abjurent, 
tout au moins en politique, la théologie et le droit 
divin. Les positivistes font avec les premiers une 
* alliance politique, avec les seconds l'alliance reli- 
gieuse. Car les premiers ont de l'ardeur et de la vie, 
semences ignées du progrès, et les seconds possèdent 
une discipline du plus grand prix. « Sans devoir 
devenir pleinement positivistes, les vrais conserva- 
teurs peuvent en faire sagement des applications •'^. » 
L'homme abdique ses prétendus droits, mais il 
remplit des devoirs qui le perfectionnent. L'esprit 



1. Si cette usurpation pouvait se produire, on aurait, selon 
Comte, la pédantocratie^ ou le plus affreux des régimes. 

2. Appel aux Conservateurs. 

3. Appel aux Conservateurs. 



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L'ORDRE POSITIF D'APRÈS COMTE 137 

d'anarchie se dissout, Tordre ancien se confond 
peu à peu avec Tordre nouveau. 
I Au catholicisme, que Comte ose appeler « le 
/ polythéisme du moyen âge », se substitue sans 
secousse le culte de THumanité, au moyen de la 
transition ménagée par la Vierge-Mère, cette 
<( déesse des Croisés », « véritable déesse des cœurs 
méridionaux », « suave devancière spontanée de 
THumanité* ». Le conflit entre Tenthousiasme poé- 
tique et Tesprit scientifique est pacifié-. Paix dans 
les âmes. Paix au monde. La violence aura dis- 
paru avec la fraude. Avec la guerre civile, la guerre 
étrangère s'apaisera sous le drapeau vert d'une 
République occidentale, présidée par Paris, étendue 
autour du « peuple central » (Ja France), à l'Italie, 
à l'Espagne, à TAngleterre et à l'Allemagne. Le 
Grand-Être, qui n'est pas encore. Comte Tavoue^ 
le Grand-Être sera enfin : les hommes baigneront 
dans la délicieuse unité des cœurs, des esprits, des 
nations. 



1. Passim : Système de politique positive^ t. III ; Appel aux Con- 
servateurs et Synthèse subjective. 

2. Synthèse subjective, 

3. Système de politique positive^ t. II. 



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III 



VALEUR DE L ORDRE POSITIF 



>t. Pierre Laffitte, qui a dirigé le positivisme 
depuis la mort de son maître jusqu'à ces derniers 
temps', eut coutume de dire que Comte s*est trompé 
sur la vitesse des transformations prévues par son 
génie. Une critique exacte des méprises de Comte 
n'a pas été faite encore et les proportions de son 
çntryclopédie la rendent difficile. On peut douter de 
certains points très importants. La sociologie est- 
«41e aussi avancée que le soutient Comte^? La loi 
<le dynamique sociale, sa chère loi d'après laquelle 
l'humîmité passe nécessairement par les trois états 
d'aflirmation théologique, de critique métaphysique 
et de science ou de religion positive, doit-elle être 
tenue pour démontrée^? Enfin, la division des ins- 
tincts en altruistes et en égoïstes a-t-elle l'évidence 
que Ton souhaiterait? 

1. II est mort en janvier 1903. M. Charles Jeannolle lui a succédé. 

2. « La biologie n'est pas faite», lui objecte très justement 
M. Anatole France, dans le Jardin d'Epicure. 

3. Tl faudrait un livre entier pour l'examiner convenablement. 
M. Michel Salomon va trop loin, quand il déclare cette grande loi 
« arbitrairement affirmée >. Les efforts des métaphysiciens, MM. Bou- 
troux, Liard, Ravaisson, pour la rattacher à la métaphysique 
ne sont pas décisifs non plus. 



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VALEUR DE L'ORDRE POSITIF 139 

Quelque graves que soient ces doutes, ils n'at- 
teignent pas la doctrine, dont les grands traits 
subsistent. 

— L'histoire de l'Europe contemporaine, celle 
qui va des environs de 1854 à 1904, donne égale- 
ment un démenti aux rêveries pacifiques de la reli- 
gion de l'Humanité; mais ce démenti de détail 
communique au système total une vigueur, un inté- 
rêt que Ton peut nommer actuels : le positivisme 
paraît d'autant plus vrai et d'autant plus utile que 
ses meilleures espérances sont déjouées ^ C'est qu'il 
est, par-dessus tout, une discipline. 

Pas plus qu'il ne diminuait la famille au profit 
de la patrie, Comte n'affaiblissait la patrie au profit 
de l'humanité :1a constitution de l'unité italienne et 
de l'unité allemande, l'extension de l'empire bri- 
tannique et de l'empire américain, nos défaites 
de 1870 auraient probablement inspiré à Comte, s'il 
eût atteint, suivant son rêve, à la longévité de 
Fontenelle, des retouches très sérieuses, mais très 
faciles, at que plusieurs de ses disciples n'ont pas 
craint d'accomplir, sur l'article de la Défense fran- 
çaise et du renforcement de notre nationalité^. Jus- 
qu'à nouvel ordre, pour fort longtemps peut-être, 
la pairie représentera le genre humain pour chaque 
groupe d'hommes donné, et cet « égoïsme national 
ne laissera pas de les disposer à l'amour uni- 
versel* », Auguste Comte l'a observé de lui-même. 

1. Notons bien que c'étaient des espérances conditionnelles. 

2. Il serait aisé de trouver dans la Revue occidentale de M. Pierre 
Laffitte des traces expresses de ces retouches nécessaires. De son 
côté, M. Antoine Baumann, qui n'appartient pas à l'obédience de 
M. Laffitte, a (plus profondément) accusé les mêmes tendances. 

1. Système de politique positive, t. II. 



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140 AUGUSTE C»MTE 

Sous ces réserves et moyennant ces compléments, 
les uns et les autres bien secondaires en un sujet 
qui tient à Tensemble même des choses, la critique 
doit avouer qu'Auguste Comte a résolu, quant à 
l'essentiel, le problème de la réorganisation posi- 
tive. S'il n'a pas réglé le présent « d'après t avenir 
t/Mmi du passé ^ », on peut dire qu'il a, comme il 
sVn vante, convenablement et « pleinement systé- 
mathé le bon sens- ». 

Il Ta fait avec un bon sens incomparable. Les 
utopifis que Ton rencontre dans son œuvre y sont 
appelées en toutes lettres des utopies, les fictions 
de» fictions, les théories des théories; encore se 
défîe-t-il des théories pures, jeux d'esprit qu'il ren- 
voie aux académiciens. « La dégénéralion acadé- 
mique », dit-il'^ Ce qu'il théorise, c'est la pratique^. 
El, chose admirable, chose unique peut-être dans 
la succession des grands hommes de sa famille, ce 
lh<*oricien de l'altruisme et qui a désiré le bien si 
passionnément, n'a pas été un optimiste, il n'a pas 
cru que ce qu'il proposait ou conseillait se trouvât 
dès lors accompli : il a sans cesse, comme il dit, 
appelé « les impidsions personnelles au secours des 
affeclions sociales'^ », se gardant ainsi de dénaturer 
l*> mécanisme de l'homme pour l'améliorer en ima- 
ginalion. 



1, Système de politique positive^ t. III. 

Sî. Cûurs de philosophie positive, t. VI. 

!L Sz/nlème de politique positive, t. 111. 

4, 11 a le sens du détail et de l'exception, lui qui ne cesse de 
soumettre le détail à Fensemble. Par exemple, adversaire acharné 
du divorce, il n'hésite pas à Vadmettre en certains cas. 11 Tadmet 
pour l<î cas de Clotilde de Vaux. Il ne l'admet^ pas pour lui-même. 

a. Système de politique positive, t. II. 



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VALEUR DE L'ORDRE POSITIF i 41 

Trait non moins rare et sur lequel il est aussi 
sans rival, Maistre et Bonald ne lui ayant que mon- 
tré la voie, il a senti profondément ce qu'il y avait 
d'anarchique et de « subversif » à concentrer « la 
sociabilité sur les existences simultanées », c'est-à- 
dire à croire que nous ne formons de société qu'avec 
nos contemporains, à méconnaître « l'empire néces- 
saire des générations antérieures* », et enfin à faire 
prévaloir la solidarité dans l'espace sur la conti- 
nuité, qui est la solidarité dans le temps : en 
renversant un rapport si défectueux, en rendant 
aux hommes morts et aux hommes à naître la pre- 
mière place dans la réflexion des meilleurs, il a 
fondé vraiment sa philosophie et sa gloire. 

1. Système de politique positive, t. II. 



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IV 



LE FONDATEUR DU POSITIVISME 



Ce bon sens était donc la faculté maîtresse de 
Comte. Elle a réglé souverainement ses autres puis- 
sances, si Tonexcepte une périoded'un an (1826-1827). 
La crise d'aliénation qui alla jusqu'à la folie furieuse 
pourrait témoigner elle-même de l'extraordinaire 
violence de l'imagination et de la sensibilité aux- 
quelles cet esprit eut la charge de présider. La per- 
sistance des images était chez lui si forte, sa mémoire 
était si parfaite qu'il avait coutume de composer 
de tôle, phrase par phrase, les sept ou huit cents 
pages de ses traités. La méditation ainsi conduite 
jusquau dernier mot du dernier feuillet, il la rédi- 
geait louL d'un trait, presque sans rature; ses im- 
primeurs ne pouvaient le suivre dans la rapidité de 
sa rédaction. 

Claire et forte dans ses opuscules de jeunesse, on 
trouvera l'expression diffuse et longue dans les 
livres de sa maturité ; mais les derniers, principa- 
lement le Système de politique positive^ accusent un 
progrès immense. La phrase, raccourcie et grave^ 



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LE FONDATEUR DU POSITIVISxMjE 143 

chante les saintes lois. U s'était imposé, dans la 
composition pour la rédiger, une sorte de rythme ; 
il aggrava ce rythme de nouveaux artifices mathé- 
matiques, dont l'explication tiendrait trop de place, 
quand il écrivit la Synthèse subjective. Ce régime 
austère qu'il eût voulu imposer à la poésie de son 
temps, comme à son art particulier, tendait, dit-il, 
« à concentrer la composition, esthétique ou théo- 
rique, chez les âmes capables d'en apprécier t effi- 
cacité sans en redouter la rigueur ». Les cadres 
immuables de ce régime « ne conviennent d'ailleurs 
qu'aux grandes intelligences fortement préparées où 
ces formes secondent la convergence et la conci- 
sion ». 

Il se rendait justice en se classant parmi les 
grandes intelligences : ainsi Dante se met entre les 
grands poètes. Si la mémoire lui fournissait un 
nombre infini de matériaux de tout ordre, puisés 
dans la science, l'histoire, la poésie, les langues ou 
même dans l'expérience de chaque jour, ce trésor 
était employé par une raison critique et une puis- 
sance de systématisation qui n'y étaient pas inégales. 
Mais le travail se fit d'autant plus énergiquement 
qu'il était activé par une âme plus véhémente. 
Peu de sensibilités seraient dignes d'être com- 
parées à celle de Comte. Elle ne cessa de sentir 
l'aiguillon des médiocrités de la vie. 

Mais les forts ne souffrent pas inutilement. Au- 
guste Comte débuta comme la plupart des jeunes 
gens. U se complut longtemps dans les erreurs delà 
jeunesse. Pareil au grand poète qu'il préférait à tous 
les autres etquej'aimeà citer à propos de lui. Comte 
aurait pu avouer que, « presque au commencement 



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144 AUGUSTE COMTE 

de la montée de sa vie », la panthère au corps 
souple bondissait devant lui : 

Temp'era dal pnncipio del mattino 
El solmontava,., 

« C'était l'heure du commencement du matin, et 
le soleil montait. » La fougue ardente de son sang 
méridional l'attachait au bel animal bigarré qui 
symbolise la luxure de la jeunesse. Les lettres 
adressées plus tard à Clotilde de Vaux nous ren- 
seignent sur l'aventureuse existence qui se juxta- 
posait à tant de labeurs ^ Cherchant l'amour, 
trouvant la débauche, le mariage lui parut con- 
cilier l'un et l'autre de ces deux biens avec le 
soin de sa tranquillité. C'est ainsi que sa jeune maî- 
tresse, Caroline Massin, devint M""® Comte. 

Il en a trop gémi, il Ta trop flétrie par la suite, 
la voix de ses disciples a trop accompagné la sienne 
pour qu'il soit indiscret de dire aujourd'hui la 
vérité. Ce mariage, contracté en des circonstances 
affreuses, l'unit à son mauvais démon. Sans man- 
quer d'esprit, Caroline fut une sotte. Aussi longtemps 
que l'âge le permit, elle eut, au su de son mari, la 
tenue d'une fille publique : Bovary parisienne qui, 
lorsqu'elle n'était pas dominée par d'autres ardeurs, 
ne pouvait songer qu'à transformer son époux en 
« machine académique, lui gagnant de l'argent, 
<( des titres et des places - ». Ignorante d'ailleurs 
de la valeur intellectuelle de Comte, au point de 
lui déclarer un jour devant témoins qu'elle plaçait 

1. Quelques pages de Volupté de Sainte-Beuve pourraient donner 
une idée juste de cette vie. 

2. Testament. 



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LE FONDATEUR DU POSITIVISME 145 

Armand Marrast bien au-dessus de lui^ ses sottises 
^t ses folies durent contribuer à la crise mentale 
de 1826. Quatre fois, pour des périodes fort longues, 
^lle quitta le toit domestique 2. Comte jugeait que 
« rhomme doit nourrir la femme » : il ne fut jamais 
^complètement délivré de sa compagne, lors mêoie 
qu'il se sépara d'elle, après dix-sept ans de mariage, 
•en 1842. En 1870, la mégère, secondée par Littré 
ou le secondant, s'attachait encore à poursuivre la 
•cendre de cet infortuné philosophe et mari. 

Pour lui, bien avant de mourir, il avait trouvé 
lune paix sur laquelle Litlré ni M"* Comte ne 
pouvaient rien. C'est en 1845, au mois d'avril, comme 
dans les sonnets des poètes de la Renaissance, 
•qu'Auguste Comte rencontra celle qu'il devait appe- 
« 1er sa véritable épouse », « sa sainte compagne », 
•<( la mère de sa seconde vie »,« la vierge positiviste »., 
^< sa patronne », « son ange*», et enfin « la média- 
trice » entre THumanité et lui. Ce langage de mythe 
ne nous abuse pas. Le pauvre Comte commença par 
•être épris le plus terrestrement du monde. Clotilde 
de Vaux surexcita une nature dont il ne laissait pas 
d'avouer la faiblesse et les vivacités. Mélancolique 
•et pauvre amour d'un homme de quarante-sept ans 
pour une jeune femme de trente ! Celle-ci, brisée 
par une aventure extraordinaire^, avait aimé, 
•était peut-être disposée à aimer encore; mais enfin 
«lie n'aimait point et n'était pas femme à se donner 
«ans amour. 



1. Testament. 

2. Ibid, 

3. Son mari avait été condamné à la prison perpétuelle peu de 
iemps après leur mariage. 

10 



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146 AUGUSTE COMTE 

Son intelligence était digne du philosophe. Comte 
s'exagérait la valeur des compositions littéraires, 
prose ou vers, qu'elle lui avait communiquées, 
mais nous pouvons citer des maximes touchantes 
tombées des lèvres ou de la plume de Clotilde, 
celle-ci notamment fort belle : « // est indigne des 
grands cœurs de répandre le trouble qu'ils ressentent. » 
Elle avait éprouvé l'influence comtiste et le mon- 
trait, en écrivant, par exemple, de la société : « Ses 
institutions sont respectables^ comme le labeur des 
temps, » Mais une influence aussi pure ne conten- 
tait pas le philosophe, dévoré, brûlé d autres feux. 
Sa disgrâce, qui serait plaisante au théâtre, fait 
songer dans le livre aux gémissements les plus 
pathétiques. On oublie le lai d^Aristote; Ton ose 
même rêver de la Vie nouvelle. Le P. Gruber, dans 
son excellente biographie de Comte, plaisante le 
pauvre docteur : « Il «st malheureux lorsqu'une 
lettre éprouve un léger retard à la poste. Il numérote 
toutes les lettres; il les conserve comme des reliques; 
il les relit sans cesse pour mieux goûter ce qu'elles 
renferment. » Le R. P. Gruber en parle à son aise. 
Comte n'est pas si ridicule ! La rigueur même des 
formules qu'il emploie pour se définir à lui-même 
ses épreuves ne peut éveiller qu'un sourire compa 
tissant, lorsque, par exemple, il rassure M"^ de Vaux 
sur les sentiments qu'il lui a voués : « A vingt ans,, 
dit-il, je vous eusse respectée comme une sœur... 
Pourquoiserais-je aujourd'hui moins délicat, /^za.çç'MC" 
je suis au fond plus pur qii alors ^ et même plus tendre^ 
sans être moins ardent ^ ? » La pauvre femme se 

1.' Testament. Lettre du 5 décembre 1845. 



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LE FONDATEUR DU POSITIVISME 147 

défendit, puis finit par céder Tombre d'une pro- 
messe. Elle était mourante. Dans son agonie elle 
regretta, nous dit Comte *, de « n'avoir pas accordé » 
à l'amour « un gage ineffable ». <c Ce regret spon- 
tané », ajoute le philosophe que Tamour avait 
transformé en prêtre et en poète, « me laissera tou- 
jours un souvenir plus précieux que n'aurait pu 
l'être désormais la mémoire trop fugitive d'une 
pleine réalisation ^ ». 

Le 5 avril 1846, après un an d'intimité, Clotilde 
de Vaux s'éteignit. Elle ne mourut pas. Elle entra 
dans « l'immortalité subjective ». Vivant toujours 
et vivant mieux dans la mémoire d'Auguste Comte, 
elle s'incorpora par lui au Grand-Être, qui ne doit 
jamais l'oublier. 

Un tel oubli n'est pas possible. L'Humanité ne 
saurait oublier que, par cette femme, le philosophe 
qui formula le positivisme prit une conscience entière 
de ses aspirations et des aspirations du genre 
humain. Quelque exagéré que paraisse un tel lan- 
gage, qui résume celui de Comte, il est de fait 
que l'amour de Clotilde alluma chez le philosophe 
de nouvelles lumières et qui grandirent chaque jour. 
Le système gagna en étendue, en cohérence, en 
profondeur. Le sentiment y aviva le discernement, et 
cette dernière faculté devint ainsi plus prompte 
à saisir dans toutes les choses les étincelles d'un 
foyer universel : l'adoration quotidienne de Clo- 
tilde inspira ce progrès constant. Je ne pense pas 
que, sans elle. Comte eût écrit tant de remarques 
oii la délicate pénétration le dispute à la magnifique 

1. Testament. Confession annuelle de 1841. 

2. Ibid. 



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148 AUGUSTE COMTE 

netteté, celle-ci par exemple, dont on ferait hon- 
neur k Pascal ou à Vauvenargues : 

Les mohidres études mathématiques peuvent ainsi inspirer 
un véritable attrait moral aux âmes bien nées qui les cul- 
tivent dignement. Il résulte de Pintime satisfaction que nous 
procure la pleine conviction d'une incontestable réalité, qui, 
surmontant notre personnalité, même mentale, nous subor- 
donne librement à Tordre extérieur. Ce sentiment est sou- 
vent dénaturé, surtout aujourd'hui, par l'orgueil qu'excite 
la découverte ou la possession de telle vérité. Mais il peut 
exister avec une entière pureté, même de nos jours. Tous 
ceux qui. à quelques égards, sont sortis de la fluctuation 
métaphysique, ont certainement éprouvé combien cette sin- 
cère soumission affecte doucement le cœur. Il peut ainsi sor- 
tir un véritable amour, peu exalté, mais très stable, pour les 
lois générales qui dissipent alors l'hésitation naturelle de 
nos appréciations ^ Car Vhomme est tellement diaposé à Vaf- 
fection quU rétend sans effort aux objets inanimés, et même 
aiu; simphn règles abstraiteSy pourvu qu'il leur reconnaisse 
uoe liaison quelconque avec sa propre existence. 

Cette page est tirée d'un volume du Système de 
politique positive paru en 1852. Il n'en avait point 
écrit do pareille dans les six in-octavo de IdiPhiloso- 

1. Jiis(|ae dans ses dernières années. Comte paraît avoir été 
insensible au mauvais effet de ces finales en tion. Elles lui ont 
pâté d^^ bien belles phrases. D'une manière générale, le style de 
Comte éloigne par Tétrangeté, la difficulté. « Tu lis Auguste' 
Comie ce qui nest pas drôle », dit M. Jules Lemaître à son célèbre 
arni. Talnc, qui lisait Hegel en allemand, ne pouvait pas souffrir 
Te frauoais de Comte. Ce français a souvent la couleur d'un autre 
idiome : couleur qui n'est point due seulement au ton abstrait, 
commun à tous les philosophes; il faut tenir compte d'un recours 
preisqtie constant au langage spécial des mathématiciens, tant pour 
les locutions que pour les images. M. Faguet déclare que ce lan- 
page n a de nom dans aucune langue. M. Aulard estime qu'il suffît 
d ôter les adverbes pour donner de la légèreté à la phrase. Je pro- 
pose de couper les jambes à M. Aulard pour inculquer de la gravité 
k son pas. — La critique attentive observera chez Comte une 
curieuse particularité. Les mots dont il se sert ont toujours de la 
propriété, en ce sens qu'ils pourraient fort bien être les mots 
convenables : mais ce ne sont pas ceux que l'usage a élus. Ainsi 



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LE FONDATEUR DU POSITIVISME 149 

phie positive , etje crois fermement que, sans l'idée de 
Clotilde, cette page aurait toujours dormi dans son 
cœur. Cette douce Béatrice , dont un culte trop détaillé 
ne pourra détruire le charme, éveilla chez Comte 
la « grande âme », « Tâme d'élite », qui s'ignorait 
d'abord en lui. La naïveté du philosophe put s'en 
accroître, avec cet orgueil, fait de confiance natu- 
relle, sans lequel il n'eût jamais tenté ses travaux; 
il y gagna ainsi de la véritable noblesse, dirai-je 

de la sainteté? « Il me rappelait une de ces 

« peintures du moyen âge qui représentent saint 
« François uni à la Pauvreté. Il y avait dans ses 
« traits une tendresse qu'on aurait pu appeler 
« idéale plutôt qu'humaine. A travers ses yeux à 
« demi-fermés, éclatait une telle bonté d'âme qu'on 
« était tenté de se demander si elle ne surpassait pas 
« encore son intelligence. » Ainsi parle quelqu'un 
qui le visita sur la fin. 

Lorsque, deux ans avant sa mort, il écrivit son 
Testament, le travail se. prolongea pendant trois 
semaines; mais, comme il faisait à ses disciples et 
à ses amis l'abandon et la distribution de ses pro- 
priétés matérielles, il nota cb que lui inspirait cet 
effort de détachement en esprit : c'était le sentiment 
parfait de la mort à soi-même. « Volontairement dé- 
pouillé de tout », son œil, refroidi par la mort inté- 
rieure, heurtait sans cesse des objets dont il ne se 
sentait que le gardien et le dépositaire , car ils avaient 

dit-il sans cesse le Pont-Nouveau. Or, on dit le Pont-Neuf. Il 
ne semble pas s'en douter. Ce grand homme, qui a inventé une 
forte partie de sa langue et qui atteint ainsi à la plus étrange 
éloquence, ne s'est peut-être donné tant de mal qu'en raison de ce 
qu'il naquit à Montpellier dans une famille de condition modeste, 
où le dialecte languedocien devait être le seul d'usage courant. 



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450 AUGUSTE COMTE 

« reçu des possesseurs déterminés» parles clausesde 
son écrit. « Son éternelle amie » lui était purement 
« subjective » depuis neuf ans entiers : à son tour il 
fut ou se crut, pendant deux années, « subjectif » 
à lui-même. — « Habitant une tombe anticipée, 
« je puis désormais tenir aux vivants un langage 
(( posthume, qui se sera mieux affranchi des vieux 
« préjugés, surtout théoriques, dont nos descendants 
« se trouveront privés. » C'est en exécution de cette 
pensée que la Synthèse subjective est supposée 
écrite en 1927, en pleine « réorganisation occiden- 
tale », et coopérer à l'application du système de ce 
temps-là. 

Le 5 septembre 1857 lui retrancha son reste de 
vie. 



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... J'ai écrit : sainteté; j'aurais pu écrire ma- 
gnanimité. J'entends de douces voix me conseiller 
plutôt : folie pure, folie raisonnante. Mais non. 
Presque autant que le manque de cohérence, l'excès 
de l'ordre dans le rêve, dans le sentiment, dans 
la vie, joue quelquefois l'aliénation. Un point nous 
est bien assuré. Le jugement d'Auguste Comte, tel 
qu'il se montre dans ses lettres, garda toujours la vi- 
vacité, la clairvoyance, la nuance même. Rien ne 
justifie donc les calomnies de Littré. Seulement, 
tout les autorise. 

Peu d'esprits voudront suivre sans un effroi sacré 
une opération comme celle de Comte, qui réduit en 
systèmes, en systèmes qui lui commandaient de 
grands actes, les impulsions les plus spontanées de 
la vie du cœur... De tels prodiges sont plus faciles 
à concevoir dans le reculé de l'histoire que près 
de nous, dans un cerveau contemporain. Les grands 
fondateurs et réformateurs religieux ont bien vécu 
ainsi leur foi ; je voudrais oser dire qu'ils ont su 
mourir ainsi en elle. Dès lors l'étonnement de Comte ^ 
fut de n'avoir pas inspiré ces dévouements complets 
qui ne manquèrent point, disait-il, à saint Paul et à 
Mahomet. Mais la stupeur qu'inspirent quelques- 
unes de ses paroles résulte au fond de la difficulté 
qu'il y a toujours à se représenter la fulgurante 
intersection d'une pensée par un sentiment, d'une 



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^52 AUGUSTE COMTE 

pure formule théorique par une action. Auguste 
Comte n'était pas fou, et plus il étonna, en avançant 
en âge, les hommes de son temps, plus il se rappro- 
chait de la raison même. Cette approche vertigi- 
neuse est peut-être la plus poétique des sensations 
que donnent ses livres et qu'un livre puisse donner. 

Rapppelez-vousces extraordinaires dessins de Léo- 
nard de Vinci, dans lesquels la courbe vivante,, 
chef-d'œuvre d'un artsouverain, effleure et tente par 
endroit la courbe régulière, mais tout autrement 
régulière, qui est propre aux dessins de géométrie. 
Les formes circonscrites sont déjà idées, et leur con- 
cret touche à l'abstrait, en sorte que nous nous- 
demandons, avec un peu d'angoisse, si la vierge ou 
la nymphe ne vont pas éclater en un schématisme 
éternel. Auguste Comte éveille la môme impression^ 
mais en sens inverse : c'est la pensée méthodique, 
sévère et dure, qui tend à la vie; elle y aspire; elle 
en approche, comme approche de l'infini le plus- 
ambitieux et plus agile des nombres ou, du cercle,, 
le plus emporté des myriagones. Quelque chose 
manque toujours à ces deux efl^orts héroïques. Mais, 
pour tonifier la vertu, pour donner au courage Taile 
de la Victoire, rien n'égale le spectacle d'un tel 
effort. 

Nous ne serions plus des Français, ni du peuple 
qui, après Rome, plus que Rome, incorpora la 
règle à l'instinct, l'art à la nature, la pensée à la 
vie, si la philosophie, éminemment française, clas- 
sique* et romane, d'Auguste Comte n'était propre 

1. Il est bien singulier, à moins qu'il ne soit peut-être bien natu- 
rel, que de grands évolutionnistes, de fameux historiens de la 
transformation des genres littéraires et philosophiques aient passé 



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LE FONDATEUR DU POSITIVISME 155 

qu'à nous inspirer quelques doutes sur la santé 
de ce grand homme. Il a rouvert pour nous, qui 
vivons après lui dans le vaste sein du Grand- 
Être, de hautes sources de sagesse, de fierté et 
d'enthousiasme. Quelques-uns d'entre nous étaient 
une anarchie vivante. Il leur a rendu Tordre ou, 
ce qui équivaut, Tespérance de Tordre. Il leur a 
montré le beau visage de TUnité, souriant dans un 
ciel qui ne paraît pas trop lointain. 

Ne le laissons pas sans prières. Ne nous abstenons 
pas du bienfait de sa communion. 

dix ou douze années de leur vie à nous parler d'Auguste Comte sans 
avoir pris garde que le positivisme, réorganisant toute chose rela- 
tivement et subjectivement au type de l'homme, représente l'évo- 
lution dernière et le dernier perfectionnement de V « humanisme » 
de la Renaissance. 11 est vrai que d'autres professeurs sont venus 
confondre la religion de l'Humanité avec l'humanitarisme I 



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Le Romantisme féminin 



ALLEGORIE DU SENTIMENT DESORDONNE 



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Le Romantisme féminin 



ALLEGORIE DU SENTLMENT DESORDONNE 

L'émeute des femmes. 

AUGUSTB COMTE. 

Petites âmes, esclaves 
frémissantes de la sensa- 
tion. 

MAURICE BARRÉS. 



RENÉE VIVIEN 



Vers la fin de 1900 ouïe commencement de 1901, 
quelques critiques trouvèrent dans leur courrier 
un volume de vers, Études et Préludes, signé R.Vi- 
vien. La carte de « René Vivien » y était jointe. 

Cendres et Poussières^ qui parut un an plus tard, 
en même temps qu'un recueil de poèmes en prose, 
Brumes de Fjord^ portait la môme signature; mais 
la carte, légèrement modifiée, disait « Renée Vi- 
vien )). Enfin, des deux volumes qui suivirent, 
Évocation etSapho ', le dernier arbora sur sa feuille 

!. Sapho a été suivie de plusieurs volumes : roman, nouvelles 
ou poèmes, Du vert au violet, La Vénus des Aveugles, Uke femme 
m' apparut, La dame à la Louve, Les Kitharèdes (Paris, Lemerre). 



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158 LE ROMANTISME FÉMININ 

bleuâtre le prénom entier de Faède, e féminin com- 
pris. 

Les scoliastes futurs risquent d'échafauder beau- 
coup d'erreurs sur ce prénom lentement dévoilé. 
Il faut les avertir que Renée Vivien n'est qu'un 
pseudonyme, qui n'a d'ailleurs rien de très secret^ 
paraît-il. De nombreux Parisiens ont vu le jeune 
auteur de Cendres et Poussières et, remarquant sa 
taille souple, sa démarche ondoyante, les indiscrets 
assurent qu'elle a composé les plus beaux vers 
devant son miroir. Ce Narcisse en cornette n'aurait 
adressé qu'à hxi-rxi^xxïQV Invocation : 

... Ton visage est pareil 
A des roses d'hiver recouvertes de cendres... 

On lui rapporte également la Dédicace : 

... Ondoiement incertain, 
Plus souple que la vague et plus frais que récùme... 

Erreur d'optique ou confusion, je ne dis que ce 
que l'on dit. On ajoute que Renée Vivien est une 
étrangère, pétrie de races différentes, née de climats 
aussi divers que le Sud et le Nord. La moitié de 
ses Brumes est « traduite du norvégien ». Elle cite 
Swinburne, mais ne paraît pas moins familière 
avec le latin de Catulle et le grec de Sapho, qu'elle 
traduit et paraphrase à tout instant. Le français 
dont elle use est, prose ou vers, d'une fluidité 
remarquable. Ni impropriété dans les mots ni 
méprises dansTeuphonie. Elle connaît que l'é? muet 
fait le charme de notre langue. Elle joue avec ce 
vers de onze syllabes, que Verlaine tenait pour le 
plus savant de tous : 

Douceur de mes chants, allons vers Mitylène... 



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RENÉE VIVIEN 159 

Voilà tout ce qu'il est permis de recueillir ou de 
redire sur la personne de cette muse étrangère, 
ouvrons ses livres; ils nous enseignent qu'elle a 
appris à lire dans nos poètes du xix^ siècle. On lui 
prête cette devise : Émotion moderne^ pureté 
parnassienne. Mais elle a du Parnasse beaucoup 
plus que la correction. Elle place les mots essen- 
tiels à la rime, comme tout lecteur bien appris de 
M. de Banville, et telle petite chanson révèle son 
affinité avec tous les maîtres de cette école : 

Gomment oublier le pli lourd 
De tes belles hanches sereines, 
L'ivoire de ta chair où court 
Un frémissement bleu de veines ? 

Cependant, deux poètes régnèrent bientôt sur l'art 
de Renée Vivien. Elle les imita, mais d'une imitation 
trop ardente, trop passionnée, trop proche du mo- 
dèle pour n'Atre pas trouvée aussi originale que 
lui. Qui fera le départ de l'acquis et du naturel 
dans l'âge heureux où toute idée devient sentiment; 
tout sentiment, action, accélération de la vie? 

Ces deux poètes favoris évoquant des figures 
qu'elle revoyait dans des songes plus réels que toute 
réalité, Renée Vivien en est venue à écrire le plus 
naturellement du monde des œuvres qu'ils se 
seraient peut-être honorés de signer. L'un, Paul Ver- 
laine, qui intitula lui-même une suite de petites 
pièces : A la manière de plusieurs, avouait qu'un 
certain degré de souplesse et d'imitation féminine 
entrait dans la formule de son talent. De plus, il se 
savait très facilement imitable. Mais quelques vers 
de Renée Vivien font mieux que de répéter Ver- 



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160 LE ROMANTISME FÉMININ 

laine, ils le renouvellent. M. Gaston Deschamps, 
qui prit du Gregh pour du Verlaine, serait excu- 
sable de faire la même confusion ici : n'est-ce pas 
Fauteur de Jadis et Naguère qui murmure de cette 
voix éteinte où bru le un feu couvert : 

Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse... 

J'ai trouvé ce vers dans Cendres et Poussières, 
Le vieux faune sentimental des Fêtes galantes et 
de Parallèlement reconnaîtrait chez Renée Vivien 
beaucoup plus qu'une élève, certainement une des 
Sœurs, une de ces Amies terribles qu'il a chantées. 

Quant à Baudelaire, il lui dirait : « Ma fille », 
aux premiers regards échangés. Baudelairisme pro- 
fond, central, générateur. Il serait inutile de nous 
en tenir à des remarques de détail et de noter par 
exemple que 

L'art délicat du vice occupe tes loisirs 

est un vers qui semble tiré d'une édition infernale des 
Fleurs du Mal^ revue et augmentée sur la berge du 
Styx, si les poètes continuent d'y faire leurs toiles. 
Même appareil verbal. Môme tour. Mômes tics. Mais 
le pastiche peut y atteindre. Ce que Ton ne pastiche 
pas, c'est la manière de penser. 

Un poème en prose, que l'on trouvera à la fin de 
Bnunes de Fjord ^i qui n'a rien qui soit brumeux, 
résume en perfection de quel esprit général est ani- 
mée la poésie de Renée Vivien. Quand on a parcouru 
<»e petit poème, on sait ce que l'auteur pense en 
religion, en morale, en histoire, en littérature ; on 
sait d'où vient cette pensée; on peut môme assez 
exactement calculer oii elle ira, quels sentiments 



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RENÉE VIVIEN 161 

et, par conséquent, quelles œuvres une pensée ainsi 
orientée lui inspirera. « Au Commencement », « en 
principe», Baudelaire Ta pénétrée : tout dérive de 
là. On verra, par quelques versets de ce poème, la 
Genèse profane^ que personne, depuis M. Jean Ri- 
chepin, n'a baudelairisé aussi exactement. L'auteur 
de Blasphèmes y mettait-il lui-même autant de 
conviction? Oubliait-il aussi parfaitement ce qu'il 
devait au souffle de son Père et Seigneur? 

I. Avant la Daissance de l'Univers existaient deux 
principes éternels, Jéhovah et Satan. 

II. Jéhovah incarnait la force, Satan la ruse. 
III. Or, les deux grands principes se haïssaient d'une 
haine profonde. 

IV. En ce temps-là régnait le chaos. 
V. Jéhovah dit r.Que la lumière soit, et la lumière fut. 
VI. Et Satan créa le mystère de la nuit. 
VIL Jéhovah souffla sur l'immensité, et son haleine fit 
éclore le ciel. 

VIII. Satan couvrit l'implacable azur de la grâce fuyante 
des nuages 

On voit bien la donnée : dans un style précis e t froid , 
qui par degrés s'anime, les oppositions se déroulent. 
Jéhovah crée le printemps; Satan, « la mélancolie 
de l'automne «.Jéhovah crée les animaux, « formes 
robustes ou sveltes » ; « sous le furtif sourire de 
Satan jaillirent les fleurs ». Jéhovah tira Thomme 
de Targile ; de la quintessence de Thomme, la femme 
fleurit, « œuvre de Satan ». Jéhovah leur envoya 
l'étreinte; Satan, la caresse. Jéhovah inspire un 
poète héroïque, qui est Homère ; Satan lui répond 
en favorisant Téclosion de la merveilleuse « Psap- 
phâ ». (Les longueurs de voyelles, les répétitions de 
consonnes, qui traînent par deux fois sur les lèvres 

11 



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1 62 LE ROMANTISME FÉMININ 

voluptueuses, font ici préférer la forme dorienne de 
« Psapphâ» au nom coutumierde Sapho.) Pendant 
que le fils de Jébovah, Homère, dit la vie et la 
mort des braves, voici ce que chante Psappbâ : 

.,. Les formes fugitives de ramour» les pâleurs et les 
extases, le déroulement magnifique des ciievelures, le trou- 
blant parfum des roses, Tarc-en-ciel de TAphroditâ, Tamer- 
tume et la douceur de TErôs, les danses sacrées des femmes 
de la Crète autour de Tautel illuminé d'étoiles, le sommeil 
solitaire tandis que sombrent dans la nuit la lune et les 
Pléiades, Timmortel orgueil qui méprise la douleur et sourit 
dans la mort, et le charme des baisers féminins rythmés 
par le flux assourdi de la mer expirant sous les murs volup- 
tueux de Mitylène. 

Ces lignes ne sont peut-être pas le meilleur 
exemple du style de Renée Vivien. Contre l'habi- 
tude, ce centon formé d'un grand nombre de frag- 
ments de Sapho est un peu surchargé, parce 
que le poète a voulu tout nous dire et fournir l'argu- 
ment complet de sa poésie ; il aurait pu se conten- 
ter de transcrire en épigraphe de ses plus beaux 
vers les Bienfaits de la lune de son père spiri- 
tuel : (( Tu subiras éternellement Tinfluence de 
« mon baiser... Tu aimeras ce que j'aime et ce 
« qui m'aime ; Teau, les nuages, le silence, la nuit, 
« la mer immense et verte, Teau informe et multi- 
« forme, le lieu oîi tu ne seras pas... les fleurs 
« monstrueuses, les parfums qui troublent la vo- 
« lonté, les chats qui se pâment sur les pianos et 
« qui gémissent comme des femmes d'une voix 
« rauque et douce... » A part les chats et les pia- 
nos, c'est l'univers de Baudelaire qu'on retrouvera 
au complet dans ces poèmes nouveau-nés. 



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Quant à Sapho, ce n'est ici qu'une matière. La poé- 
tesse grecque du vu* siècle avant notre ère n'est 
étudiée, aperçue et traduite qu'à travers une opaque 
vapeur baudelairienne. La Lesbos de Renée Vivien 
est la « terre des nuits chaudes et langoureuses » 
battue par le flot romantique, sur lequel s'en 
alla « le cadavre adoré ». Elle a conçu la por- 
teuse de lyre selon l'esprit de 1857. Cette défor- 
mation de l'Antique vaut la peine d'être observée : 
elle est très personnelle, car elle est faite de bon 
cœur; elle n'était pas nouvelle chez Baudelaire. 

La Sapho de Renée Vivien diffère d'un recueil 
de simples traductions comme en ont tenté, 
de nos jours, M. André Lebey et M. Pierre Louys ; 
et ce n'est pas non plus une adaptation libre comme 
s'en est permis la poésie de tous les temps. Sapho 
avait dit : « Telle une douce pomme rougit à l'ex- 
« trémité de la branche, à l'extrémité lointaine ; 
« les cueilleurs des fruits l'ont oubliée, ou plutôt 
« ils ne l'ont pas oubliée, mais ils n'ont pu l'at- 
« teindre ». Que l'auteur de Miréio ait rencontré ce 
fragment perdu, le souci de le transporter textuel- 
lement dans sa langue ne lui vient certes pas, mais, 
comme une pousse de vigne engendre un autre 
cep, comme l'ébranlement donné par un poète 
ébranle une autre imagination poétique, de nou- 



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164 LE ROMANTISME FÉMININ 

velles images naissent, et Frédéric Mistral écrit les 
admirables strophes de la branco dis aticèu : 

« Toi, Seigneur, Dieu de ma patrie, qui naquis au milieu 
des pâtres, enflamme mes paroles et donne-moi du souffle. 
Tu le sais, parmi la verdure, au soleil et aux rosées, quand 
les figues mûrissent, vient Thomme avide comme un loup, 
dépouiller entièrement Tarbre de ses fruits. 

« Mais sur l'arbre dont il brise les rameaux, toi, toujours 
tu élèves quelque branche où Thomme insatiable ne puisse 
porter la main : belle pousse hâtive, et odorante, et virgi- 
nale, beau fruit mûr à la Madeleine, où vient Toiseau de 
l'air apaiser sa faim. 

« Moi, je la vois, cette petite branche, et sa fraîcheur 
provoque mes désirs! Moi, je vois, au souffle des brises, 
s'agiter dans le ciel son feuillage et ses fruits immortels. 
Dieu beau. Dieu ami, sur les ailes de notre langue proven- 
çale, fais que je puisse aveindre la branche des oiseaux ! 

Voilà qui nous emporte loin de la pensée de 
Sapho. Appuyés sur Sapho ou, si Ton veut, nés de 
Sapho, ces vers nous la font oublier. Ils ne respirent 
plus que le cœur et que le génie de Mistral. Ce 
n'est point là du tout ce qu'a voulu faire Renée 
Vivien. Son dessein est mixte. Elle ne s'oublie pas 
devant son auteur. Mais non plus elle ne veut pas 
l'oublier. 

Sa piété voudrait évoquer la personne historique, 
l'âme mystérieuse de Sapho, mais à condition de 
l'interpréter à son goût. Elle restitue donc le frag- 
ment qu'elle nous traduit, elle se l'interprète, elle 
ensuppléepour elle-même les lacunes. Imaginez un 
beau marbre antique restauré avec passion par un 
artiste qui se croirait un fils d'Hellas. Renée Vivien 
soutient qu'elle réincarne la grande lesbienne. Ses 
chants ne sauraient donc être sans concordance 



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RENÉE VIVIEN 165 

avec les vrais chants de Sapho. Le fragment de 
la « douce pomme » est restitué suivant ce prin- 
cipe, dans un rythme fort souple, avec une inévitable 
surabondance d'inventions destinées à compléter 
Toriginal : 

Ainsi qu'une pomme aux chairs d'or se balance 
Parmi la verdure et les eaux du verger 
A l'extrémité de l'arbre où se cadence 
Un frisson léger, 

Ainsi qu'une pomme, au gré changeant des brises 
Se balance et rit dans les soirs frémissants, 
Tu t'épanouis, raillant les convoitises 
Vaines des passants. 

La savante ardeur de l'automne recèle 
Dans ta nudité les ambres et les ors ; 
Tu g?irdes, ô vierge inaccessible et belle. 
Le fruit de ton corps. 

Et le sens proposé pouri^a nous paraître plau- 
sible. Ce genre de traduction personnelle se renou- 
velle ainsi pour de nombreuses pièces. Nous 
sommes en présence d'un travail audacieux qui ne 
mutile d'ailleurs rien, l'œuvre authentique restant 
intacte, les vers grecs n'étant point anéantis, mais 
traduits et développés, et le style de cette transpo- 
sition française ne manque pas de finesse, ni môme 
de pureté. 

Que manque-t-il donc? La patrie. On aura défini 
ce défaut, en disant que ce sont des bords de Médi- 
terranée vus et rendus par une fille de l'Océan. 
Dans une lettre datée de Rome, un philosophe fémi- 
nin aussi adroit, aussi pénétrant dans son art que 
Renée Vivien dans le sien, a outré cette différence 



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166 LE ROMANTISME FÉMININ 

des deux climats et des deux sensibilités, mais 
les formules excessives sont quelquefois utiles : 
« Ici la lucidité de l'atmosphère ne laisse aucun 
moyen à Tillusion. On voit ce qui est comme cela 
est. La pensée ne se déséquilibre pas aux con- 
trastes chaotiques; un goût irrésistible et absolu a 
dirigé la nature et mené Thomme. La forêt du 
nord enchevêtrée, obscure, ou ses villes entassées, 
sont propres à nourrir Tangoisse du vieux Faust, à 
dilater la turbulence verbale de Manfred, — Rome 
et ses paysages sont faits pour Tépopée qui surhausse 
Têtre humain, mais le laissent dans l'humanité : on a 
devant euxdes cœurs passionnés et sages ^ » Je crois 
bien que Rome et Mitylène connaissent aussi l'illu- 
sion et l'incertitude. La lumière a des mystères qui 
transfigurent. Mais il n'est pas moins vrai que 
les cœurs passionnés y demeurent sages; lucides, 
les yeux enflammés. Les émotions senties y sont 
connues, classées, et, sans doute grâce à la maturité 
du langage et de la pensée, le trouble intérieur n'est 
pas incompatible avec la clairvoyance. Cette clarté 
exclut une multitude de monstres, dont je ne veux 
nier ni la douceur nil'agrément; j'en nie la beauté, 
la beauté vraie, celle qu'on nomme grecque. Non, 
l'impression démesurée, le sens indéfini, le rêve 
trop flottant, la parole trop vague ne sont pas choses 
grecques, ni belles. Renée Vivien resserre en un 
français incisif et déterminé le corps de ses nuées 
immenses; mais, ce corps indécis, le poète lesbien 
ne l'aurait point conçu, et la Sapho moderne l'in- 
troduit de sa seule grâce. 

1. Fœmina, Lettres romaines {Figaro du 31 mars 1903). 

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iï' 



RENÉE VIVIEN 167 

Par exemple, un fragment de Sapho conservé par 
Libanius demande, en une énergique prière, que 
« la nuit soit doublée pour elle ». Ces six mots 
deviennent le thème de quatre strophes éloquentes, 
où Ton peut lire : 

Et le vin des fleurs, et le vm des étoiles 
M'accablent d'amour. 

Je vois la clarté sous mes paupières closes 
Etreignant en vain la douceur qui me fuit, 
Déesse à qui plaît la ruine des roses, 
Prolonge la nuit ! 

La vraie Sapho aurait peut-êti^ aimé à la folie 
cette petite fille dont la paupière laisse passer 
le jour à travers son tendre tissu ; la douceur qui 
la fuit, la vaine étreinte de ce bien lui paraîtraient 
aussi des locutions pleines de charme : mais elle 
ferait des objections à la « ruine des roses », eu 
égard au génie de notre idiome : une rose ne fait 
pas figure de vieille tour; et, quant au vin des fleurs, 
c'est une chose, et le vin des étoiles en est une 
autre, fort éloignée. 

Nous sommes contraints de supposer que Sapho 
eut Tœil juste. Elle décrit avec trop de vérité 
stricte pour s'embarquer dans les images de sept 
lieues. Écoutez ; bien mieux, regardez. Je cite encore 
la version en prose de Renée Vivien, document 
qui montre que le poète romantique se double 
heureusement d'un traducteur exact : « Les 
<( femmes de la Crète dansent en rythme, de leurs 
« pieds délicats, autour du glorieux autel, foulant 
« la fine et tendre fleur de l'herbe. » Voilà ce que 



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168 LE ROMANTISME FÉMININ 

disait Sapho. Telle est la verge droite et pure à 
laquelle Tenfant de Baudelaire enlace les bande- 
lettes, le feuillage et les fleurs maléficieuses : 

De leurs tendres pieds les femmes de la Crète 
Ont pressé la fleur de l'herbe du printemps. 
Je les vis livrer à la brise inquiète 
Leurs cheveux flottants, 

Leurs robes avaient Tondoiement des marées ; 
Elles ont mêlé leurs chants de clairs appels 
En rythmant le rire et les danses sacrées 
Autour des autels. 



Chapelain, qui faisait remarquer au jeune Racine 
que Ton ne pêche point de tritons dans la Seine, 
observerait ici que les bords de laCrète et les bords 
lesbiens ne connurent pas les marées. Cependant 
la peinture est vivante. Elle a couleur et âme. Mais 
combien Ton regrette « la fine et tendre fleur de 
rherbe » ! 

Sapho dit : « Au-dessus (de la tombe) du pêcheur 
« Pélagon, son père Méniskos plaça la nasse et la 
« rame, en souvenir d'une vie infortunée. » Renée 
Vivien a écrit là-dessus quelques strophes élégiaques 
oii la vie du marin, tout d'abord déplorée, se trouve 
ensuite exaltée et magnifiée : en effet, Pélagon aura 
gonflé sa poitrine du c vent du large » ; il aura 
« bu l'odeur et la couleur des vagues » et vu flotter, 
« ondoyantes et vagues » , <( les brumes du Nord » ! 
Toute cette Scandinavie peut encore se défendre ; 
mais pourquoi appeler l'infortuné pêcheur 

fils errant des étoiles 

Et fils du Destin ? 



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RENÉE VIVIEN 160 

Ce Pélagon ressemble comme un frère au voya- 
geur du dernier poème des Fleurs du Mal. Je con- 
nais bien au Louvre une figurine de Tanagra dont 
les vêtements et la pose ne rappellent point mal le 
vicomte de Chateaubriand et pourraient serviràillus- 
trer ses Martyrs; mais il subsiste des différences 
entre les deux arts. Un dernier exemple les fera 
saisir. 

On a conservé ce distique mélancolique et 
charmant : « soir, tu ramènes tout ce que le 
« lumineux matin a dispersé, tu ramènes la brebis, 
(( tu ramènes la chèvre, tu ramènes Tenfant à sa 

« mère » Le morceau est arrêté là, et tout 

indique dans Tintention du poète un retour sur lui- 
même, triste plus que joyeux. Mais quelle pouvait 
être la tonalité de cette tristesse? Métaphysique! 
répond, d'instinct, Renée Vivien : métaphysique et 
surnaturelle ! A peine a-t-elle écrit que le repos, 
Toubli divin redescendent avec le soir sur les 
corps fatigués, son imagination retourneaux Enfers : 
aucun jour ne finit ni ne recommence, dit-elle, pour 
les âmes des morts, prisonnières d'un crépuscule 
invariable. Ce voyage aux Enfers se double même et 
se surcharge d'un symbole psychologique. Le poète 
nous insinue que notre âme est dans un enfer, que 
cet enfer, partout la suit, qu'elle ne repose jamais 
et qu'elle s'agite sans cesse. Nulle étoile du soir ne 
vient lui dispenser la consolation delà paix. ^ 

Chose curieuse : dans cette rêverie aussi anti- 
grecque que possible, notre baudelairienne passe 
tout à côté de ce que j'appellerai la vérité saphique. 
Elle écrit une strophe entière pour évoquer la voix 
d'Éranna, les yeux de Gurinnô, les lèvres d'Atthis, . 



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170 LE ROMANTISME FÉMININ 

le sein de Gorgô, ses délices! Mais le sujet vrai 
à peine effleuré, un démon la ravit en pleine Asie 
mystique, dans la religion de Psyché : 

Autour du foyer et de l'essor -des llammes, 
Le soir a versé le repos comme un vin. 
Ah ! que ne peut-il, apaisant et divin, 

Réunir les âmes. 
Que de souvenirs à la chute du jour! 
Songeant aux sanglots assoupis vers Taurore, 
Gomment ai-je su garder vivant encore 
L'amour de l'amour ! 

Que de souvenirs à la chute du jour ! Aucun lec- 
teur n'aura la folie de bouder à ce grand soupir. 
Mais il serait plus beau tout seul. Il serait meil- 
leur, exhalé de la maison de Renée Vivien, de 
l'angle d'un foyer moderne, loin des rythmes im- 
périeux et des graves leçons de la beauté clas- 
sique. Cette beauté proteste contre le voisinage et 
le rapprochement. Elle réprouve tant de langueur, 
de mollesse, de trouble et inquiet mouvement. 
Non, ce n'est pas ainsi que la lesbienne à che- 
velure d'hyacinthe avait pu conclure sa plainte du 
soir. Celle-ci se reconstitue et se complète toute 
seule : « soir, toi qui ramènes tout ce que le 
« lumineux matin a dispersé, tu ramènes la brebis, 
« tu ramènes la chèvre, tu ramènes l'enfant à sa 

<( mère » Ou bien Sapho n'ajoutait rien, l'élégie 

restait suspendue, comme un commencement de 
reproche réfréné par l'orgueil et par la pudeur, ou 
bien c'était un trait déterminé et net, ressem- 
blant un peu à ceci : « Tu ne ramènes plus mon 
Atthis ou ma Gurinnô. » Un soupir aussi, certes ! 
mais pour des misères prochaines et dont le sens 



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RENÉE VIVIEN 171 

général, humain et philosophe n'en était que plus 
apparent. Soupir plus vrai aussi, peut-être I Le 
seul humain et pur. Aimer, ce n'est qu'aimer quel- 
qu'un et toujours un peu malgré soi, mais, de 
quelque façon qu'on tortille l'analyse du cœur 
humain, aimer ne fut jamais, d'aucune manière, 
cultiver « l'amour de l'amour ». L'amour de l'amour 
tue l'amour. Mais n'en réservons pas le reproche à 
Renée Vivien. L'amour de l'amour est un des fléaux 
endémiques du romantisme. 

L'amour du péché, en tant que péché, en est un 
autre, aussi fameux. Il se retrouve dans telle cu- 
rieuse déformation de l'Antique. Une « faunesse » 
a « ravagé » et « saccagé » ses victimes, c'est-à- 
dire ses amants ou ses amantes. Notre peintre-poète 
la flagelle avec complaisance et délectation. Une 
« satyresse » est flétrie dans le même sentiment 
d'horreur et d'amour que Baudelaire avait conçu 
pour ses Femmes damnées : 

Sa fauve chevelure est semblable aux crinières 
Et son pas est le pas nocturne des lions.,. 

(ne faisons pas les insensibles à tant de rudesse et 
de fougue) 

... Les fronts et les yeux purs 
Qu'elle aime et qu'elle immole à V excès de sa joie, 
Qu'elle imprègne à jamais de ses désirs obscurs,.. 

Voilà le ton secret de certaines églogues. Et c'est 
l'accent d'une conscience très religieuse métho- 
diquement pervertie, mais qui garde la notion du 
mal moral. Cette lectrice de Sapho arrange en 
pécheresse la prêtresse de Mitylène. Elle est meil- 
leure chrétienne que vous et moi. 



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Laissons donc s'entr'ouvrir le péplum et tomber la 
chlamyde; une femme moderne paraît, toute vôtue, 
pourvue des notions de la vie et des idées du monde 
queles vieux romantiques luiontélaborées. Ses meil- 
leurs vers sont ceux où notre contemporaine, déser- 
tant LesbosetPsapphà, netraduitqu'elle-môme. Son 
premier mouvement trahit les grandes lignes de ce 
christianisme anglo-saxon qui exalte le mal afin d'en 
sentir une agréable pitié. « La ténuité morbide », 
« le regret », « Tavorté », « l'inachevé », « le 
vague », voilà les beaux noms qui la charment. Ils 
la font crier de bonheur. Elle en joint les mains, 
elle prie. Quel Dieu? C'est le Dieu douloureux ; pis 
encore, le Dieu qui a fait la douleur, qui, en l'infli- 
geant, la subit. C'est un Dieu féminin, enThonneur 
de qui la fameuse théorie de la décadence est remise 
à neuf: 

Déesse du couchant, des ruines, du soir! 

Et la pièce d'où je tire cette invocation célèbre 
avec une éloquence dont on est pénétré la beauté 
de tous les déclins : 

L'odeur des lys fanés el des branches pourries 
S'exhale de ta robe aux plis lassés : tes yeux 
Suivent avec langueur tes pâles rêveries î 
Dans ta voix pleure encor le sanglot des adieux. 



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RENÉE VIVIEN 173 

Tu ressembles à tout ce qui penche et décline. 
Passive, et comprimant la douleur sans appel 
Dont ton corps a gardé l'attitude divine... 

Au fond de l'angoisse infinie 

Tu savoures le goût et l'odeur de la mort. 

Mais voici l'admirable : où Baudelaire avait pro- 
duit Timpression d'un mystificateur éloquent, cette 
jeune fille nous touche par l'accent de sincérité. 

Le génie parcimonieux de Baudelaire se reconnaît 
dans la manière de compter et de distiller le mot 
propre. Peut-être y aurait-il lieu d'admirer encore 
l'application nouvelle d'un principe inventé par lui. 
Gautier qui le félicitait d'avoir annexé au royaume 
de la poésie le département des parfums et qui 
citait avec enthousiasme les vers de la Chevelure : 

Comme d'autres esprits voguent sur la musique, 
Le mien, ô mon amour, nage sur ton parfum, 

Gautier louerait Renée Vivien d'avoir accompli 
une annexion nouvelle en rendant poétiques et 
belles les complexes impressions du sensdu toucher. 
Elle est pourtant bon virtuose. Mais il est impos- 
sible de se borner à dire qu'elle utilisa le calice 
modelé par son maître en y versant un liquide 
plus chaleureux. Car elle ajoute encore aux habi- 
letés, aux finesses, aux ruses innombrables de l'art 
baudelairien. Je ne parle pas seulement des molles 
inflexions, des promptes transitions qui lui sont 
familières et dont on sait que Baudelaire fut de 
beaucoup plus incapable que Despréaux lui-même. 
Je ne parle pas des poèmes pareils à cette Ondine^ 
maligne et douce, où les mots sont si bien jetés, 



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174 LE ROMANTISME FÉMININ 

les syllabes si pures ! Comparée à la fameuse pièce 
du maître : Nous aurons des lits pleins d'odeurs 
légères, elle remporterait par le tour facile, le tou 
libre et heureux : 

Ton rire est clair, ta caresse est profonde ; 
Tes froids baisers aiment le mal qu'ils font,,. 

Ta forme fuit, ta démarche est fluide 
Et tes cheveux sont de légers réseaux, 
Ta voix ruisselle ainsi qu'un flot perfide, 
Tes souples bras sont pareils aux roseaux. 

Aux longs roseaux du fleuve dont Fétreinte 
Enlace, étouffe, étrangle savamment.... 

Ces vers d'Ondine ne sont-ils pas liquides, onctueux 
et charnels jusqu'au point de faire sentir les sinuo- 
sités d'un corps tiède et lascif?Les mots s'impriment 
à Tépiderme de l'âme, ils semblent y laisser une 
trace vibrante. La pièce étant du premier recueil 
du poète, je ne saiss'il se rendit compte, en ce temps- 
là, d'un caractère matériel de son art. Le deuxième 
volume témoigne que la conscience formelle lui en 
estvenue. Il fait la théorie de son «frisson nouveau » : 

L'art du toucher complexe et curieux égale 
Le, rêve des parfums, le miracle des sons. 

Et, tandis qu'il traduit les suggestions nouvelles 
d'un sens presque méprisé des poètes, il perfec- 
tionne, d'autre part, les recherches habituelles des 
décadents sur « les couleurs de la nuit », ou sur le 
symbolisme des nuances qui lui sont chères, et qui 
vont du « vert au violet ». Ces rêveries renouvelées 
de M. des Esseintes vont nous rajeunir de vingt ans. 

Encore une fois, distinguons. M. des Esseintes, 



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RENÉE V^\^EN 175^ 

dans le roman de M. Huysmans, comme chez le 
poète des Chauves-souris et des Hortensias, n'est 
qu'un plaisant sinistre et froid. Renée Vivien ne 
badine jamais. Elle n'est jamais froide, elle ne 
laisse pas le lecteur indifférent, c'est un Floressas 
convaincu et même furieux. Elle croit. Le vain 
jouet des artisans de la littérature devient entre- 
ses mains instrument de joie et de peine, d'où 
s'élancent des voix d'élégie sincère, ou de tra- 
gédie déchirante. Le style a pu vieillir; les cris et 
lès pleurs d'une enfant lui ont restitué l'intérêt 
pathétique et le charme invaincu du vrai. 

Une âme le remplit, VAphrodita puissante aux 
colères divines^ celle qui ne souffle point de paroles 
vaines. Elle inspire le sentiment, compose les 
idées, choisit les sujets et leur forme. Des « rêves 
singuliers » que nous communique sans pudeur le 
poète, pas un qui ne semble éprouvé ! Si donc l'on 
se souvient inévitablement des romantiques, on 
vérifie que leurs pires absurdités, trouvant ici leur 
place, ne sont plus absurdes du tout. 

Qu'un Vigny ou qu'un Baudelaire vienne nous 
assurer que le génie les fait solitaires et que la soli- 
tude issue de leur génie les voue mathématiquement 
au malheur, nous savons que c'est là sophisme 
de fats. Mais que Renée Vivien, passant en revue 
toutes les plus fameuses beautés de l'histoire an- 
cienne et moderne, leur fasse confesser successive- 
ment qu'ayant été marquées de « l'astre fatal » qui 
allume l'amour, aucune d'entre elles ne put se dire 
« heureuse » ; la conclusion, le rapprochement, la 
conception même de ce poème, sans cesser d'être 
déraisonnable, ne choquent point dans l'esprit 



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176 LE ROMANTISME FÉMININ 

d'une jeune fille, où l'enfantillage apparaît plus 
convenable que la raison. Nous n'attendons point 
de Renée Vivien des idées philosophiquement 
vraies, mais des émotions justes, quelle qu'en soit 
la cause, folle ou sage, pourvu qu'elle soit puis- 
sante et profonde. 

— Ces belles femmes n'ont pas été très heureuses. 
Cette beauté^ ce bien que l'on désire par-dessus toiit^ 
ne fera donc pas le bonheur ? Elle détermine donc 
le malheur ? 

Ces enchaînements de rêveries ne se jugent 
point en eux-mêmes. Il ne faut point dire qu'ils 
sont faux. Ils sont femmes, La nature a voulu que 
les femmes fussent portées à concevoir à peu près 
tout ce qui les touche dans une connexion étroite 
avec les idée^ vagues du bonheur, de la chance, 
de la fatalité, du destin. L'avenir est dans leur 
obsession naturelle. C'est en vain que le sage 
Horace les prévient que les choses futures ne sont 
pas aussi régulièrement arrêtées. Elles se sentent 
les providences de l'être. Toute femme écoute ma- 
gnifiquement résonner jusqu'au fond des entrailles 
les moindres conjectures sur le rapport de ce qui 
est ou fut avec ce qui sera. Un instinct mater- 
nel construit leur univers en forme de berceau, 
tout n'y doit conspirer qu'à recevoir leurs fruits, 
Superstition, sans doute! La superstition les 
complète. Une femme sans superstitions n'est 
qu'un monstre. On observe, non sans plaisir, que, 
entre toutes ses diableries, Renée Vivien n'a pas 
songé à se faire esprit fort. Un saint homme mur- 
mure : — Voilà ce qui la sauvera... C'est, du moins, 
l'élément le plus naturel de cet art si profondément 
féminin. 



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RENÉE VIVIEN i11 

Elle s'est dit : Qui sait? Elle frissonne; et nous 
frissonnons avec elle. Elle a fait son devoir, et 
nous faisons le nôtre, qui est de recevoir, par les 
sens de la femme, rimpression de l'inconnu et de 
Tinexpliqué. Oîi Vigny et Baudelaire nous condam- 
naient à rire d'eux, avec tous les respects qui se 
doivent h de grands noms, nous sommes bien con- 
traints de subir et de reconnaître ici de rudes par- 
fums de nature. Nous découvrons de nouveaux 
cieux. Sans les pénétrer fort avant, nous ne pou- 
vons plus les nier. 

Élargissez un peu le thème ; qu'il devienne plus 
général, tout en demeurant essentiel au cœur de la 
femme : l'auteur de Cendres et poussières menacera 
d'éclipser ses meilleurs modèles, en raison de 
la nudité de la plainte et de la révolte. Baudelaire 
avait indiqué en termes abstraits la « peur de vieil- 
lir», mais son frémissement apparaît un simple 
exercice de rhétorique en comparaison de Renée 
Vivien, quand elle imagine la fin de beautés qui font 
son bonheur. Rien d'échevelé. Un trait net. Mais 
c'est le chœur des regrets, des effrois et des déses- 
poirs féminins. Jamais, à mon avis, n'ont été ren- 
dues plus sensibles, par la magie du chant, cer- 
taines cruautés pénétrantes et définitives du sort, 
exactement reflétées en certaines âmes. Ecoutez cette 
amante dessécher, flétrir à Tavance, les charmes 
dont elle est encore enivrée. De femme à femme 
c'est l'essence du diabolique et de l'exquis ! 

Les yeux attachés sur ton fin sourire, 
J'admire son art et sa cruauté, 
Mais la vision des ans me déchire 
Et, prophétiquement, je pleure ta beauté, 

12 

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478 LE ROMANTISME FÉMININ 

Puisque telle est la loi lamentable et stupide, 
Tu te flétriras un jour, ah! mon lys! 
... Tes pas oublieront le rythme de Tonde, 
Ta chair sans désirs, tes membres perclus 
Ne frémiront plus dans Fardeur profonde. 

L'amour désenchanté ne te connaîtra plus. 

De pareils vers pourraient suffire à Thonneur 
d'un poète. L'Anthologie éternelle les sauvera. Je 
ne sais pas beaucoup d'accents plus directs et plus 

biûrs. 

Tu ie flétriras un jour, ah ! mon lys ! 

Cette image et ce rythme, pour un tel cri, c'est la 
passion pure, dans la plus intelligente perversité. 



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II 

MADAME DE RÉGNIER 



« La mère de Gillette était créole... Gillette, ber- 
ce cée sur les genoux de la vieille négresse Cœlina 
« qui avait suivi sa mère en France, gardait un 
« souvenir brumeux des choses qu'elle lui avait 
(( contées... Ces récits abrégés ou augmentés par 
(( la fantaisie de la négresse influencèrent son 
« jeune esprit. Elle s'habitua toute petite à con- 
« sidérer l'invraisemblable comme possible, les 
« dénouements les plus funestes comme des con- 
« séquences quelconques... Les contes de Cœlina 
« tinrent éveillés en elle l'atavisme de sa race 
« aventureuse, romanesque et sensuelle. » 

L'auteur de V Inconstante ^ un sieur Gérard d'Hou- 
ville, n'avait pas encore fourni ces curieuses notes 
d'allure autobiographique, qui ne sont pas sans 
rapport à notre sujet, lorsque les premiers vers 
de M"*® de Régnier firent leur apparition dans la 
Revue des Deux Mondes, Elle n'eut pas à le signer 
de son nom de jeune fille. Trois étoiles ont servi 
jusqu'à ces derniers temps. Je ne sais ce qu'il en 
sera quand le Souhait^ P Automne^ le Sommeil et 
rOmbre seront réunis en volume. Cependant, la 
dernière « table » de Xd^ Revue porte en toutes lettres 



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180 LE ROMANTISME FÉMININ 

un état civil très complet. Il serait dès lors impar- 
donnable d'écrire un seul mot de M"*® de Régnier 
sans parler de son père et de son mari. 

Tout le monde salue en M. de Heredia le chef 
de chœur de la poésie parnassienne ; on n'a pas 
besoin de définir le solide éclat de sa poésie, elle- 
même se définit couleur et son. M. Henri de 
Régnier n'est guère connu que pour ses romans qui 
sont spirituels, et sa qualité de poète, de noble 
poète, ainsi qu'on écrit volontiers. 

Ce noble poète fut un des jeunes gens que grou- 
paient, il y a vingt ans, Mallarmé et Verlaine, et 
qui s'efforçaient de continuer le romantisme par 
un système de poésie auquel le nom immérité de 
symbolisme restera. Ils s'efforçaient de jouer des 
airs moins monotones, moins bruyants que ceux 
des Trophées et dissolvaient l'alexandrin au lieu 
de le glacer. Quant au rythme, de peur de le mar- 
quer, ils l'oubliaient. Verlaine et Rlimbaud avaient 
fait des vers « délicieusement faux exprès ». M. de 
Régnier et son groupe firent peut-être exprès de faire 
des vers faux, mais abominables, résultat qu'ils ne 
cherchaient point. Cherchant l'abandon et la grâce, 
ils négligèrent la syntaxe, lâchèrent le style et 
s'exprimèrent par allusions à peine indiquées. 

Ainsi, originaire des Antilles espagnoles, née 
dans Tun des centres de la déformation imposée 
au langage, au style et à la poésie, la jeune fille 
ne changea point de milieu quand elle changea de 
foyer. Ce qu'elle trouvait chez son mari pouvait être 
appelé le contraire de ce qu'on lui avait enseigné 
chez son père, et ce contraire, au fond, c'était la 
même chose. Son exotisme de naissance s'unissait 



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MADAME DE RÉGNIER Igl 

à un exotisme qu'on pourrait nommer d'élection ; 
car M. Henri de Régnier, alors même qu'il sembla 
se mettre, comme en ces derniers temps, à Técole 
d'André Chénier, de Ronsard et des autres maîtres 
français, n'a jamais quitté cette pente des imita- 
tions germaniques sur laquelle notre xix® siècle a 
glissé. Un mauvais petit élément latin, renouvelé de 
Victor Hugo, l'antithèse et la symétrie dans le dis- 
cours, n'en accuse que mieux son vrai fonds, 
tiré des rêveries shakespeariennes. 

Donc, l'action romantique et l'action parnassienne 
s'accordaient et se confirmaient. Le romantisme de 
1830 ne cesse pas en 1868 ; il se transforme et se 
renforce, comme au Consulat la Révolution. Comme 
le Consulat a été la Révolution « dessouillée », le 
Parnasse est un art romantique ébranché, nettoyé 
et mis dans une espèce d'ordre qui fait illusion 
au vulgaire... On dit: C'est du classique! — C'est du 
classique faux. C'est le contraire du classique; Un 
peu plus tard, les habitudes du romantisme furent 
troublées lorsque symbolistes et décadents vinrent 
liquéfier la fragile reconstruction de Victor Hugo 
et de Banville. On cria à la barbarie. Il y avait 
soixante ans que la barbarie sévissait. Avec leurs 
airs dévastateurs, les nouveaux venus obéissaient 
à tous les principes de leurs aînés ; ils n'y ajou- 
taient qu'un peu de brutalité. Ils ne représentaient, 
en définitive, que le troisième état d'un seul et 
même mal, le mal romantique, comme les Parnas- 
siens en montraient le deuxième état. 

M""* de Régnier avait ouï recommander autour de 
son berceau les bonnes et loyales compositions qui 
détachent le vers et gonflent la rime. Sous le toitcon- 



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182 LE ROMANTISME FÉMININ 

jugal, elle apprit comment, à son tour, le mot peut 
être libéré. Elle lut les poèmes de M. Mallarmé où 
c'est rharmonie propre des premiers mots venus 
qui détermine le choix ou plutôt la venue des 
autres. L'imagination du poète, tentée par wn vocable, 
remet à ce vocable la souveraineté absolue, l'au- 
torité illimitée; le sens lui-môme perd son droit de 
direction et de composition : il ne subsiste qu'une 
orientation indécise, fondée sur des ressemblances 
de syllabes et des analogies de son, qui permet 
d'entrevoir sous l'apparat des matériaux plus ou 
moins agréables, les fumées d'une insaisissable rêve- 
rie. Sorte de tachisme littéraire, tantôt visant à des 
effets de pure euphonie et tantôt animé d'une obs- 
cure philosophie. Si M. Henri de Régnier s'est tou- 
jours gardé de donner toute sa confiance h cet art, il 
lui a témoigné de l'inclination et de la sympathie. 
Un de ses confrères, M. Retté l'appela un oppor- 
tuniste du symbolisme. C'était bien définir l'ambi- 
guïté de cette attitude repoussée et charmée tour 
à tour. De quelque façon qu'il s'y prît, qu'il incli- 
nât vers le Parnasse ou qu'il se tournât vers 
M. Mallarmé, son art conspirait également à la 
destruction de l'art français par le maintien du 
désordre intellectuel. 

' Si donc M""® de Régnier eût été douée d'une in- 
telligence docile, la nature et l'histoire la vouaient 
à quelqu'un des trois états du romantisme, sauf à 
en découvrir, pour son compte, un quatrième. Mais 
le monde et la vie ont plus de fantaisie imprévue 
ou plus d'ironique sagesse que ne leur en prêta 
l'esprit de système. On subit quelquefois son milieu 
et ses ascendants : il arrive aussi de les contre- 



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k. 



MADAME DE RÉCtN R 183 

dire. Rien ne dut être plus amusant à considérer 
que la rébellion secrète de cel esprit contre les 
deux autorités les plus dignes de sa tendresse et 
de son respect. 

La conséquence en fut piquante; car ses pre- 
miers vers enthousiasmèrent précisément les esprits 
auxquels une strophe des Poèmes anciens et ro- 
manesques^ un seul vers des Trophées ou des Con- 
quistadors causaient depuis longtemps une espèce 
d'horreur nerveuse. Des ennemis intimes de Régnier 
et d'Heredia passèrent leur hiver à se répéter le 
distique qu'ils avaient lu : 

Le rameur qui m'a pris l'obole du passage 

Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit, 

Quand ils l'avaient bien répété, ils ajoutaient 
l'expression inlassable de leur surprise : 

— Quoi ! dans la maison du vieux peintre colo- 
riste, des lignes d'un dessin si fier ! Quoi ! chez le 
détestable tourneur de petits vers libres et mous, un 
rythme, un ton si vigoureux! Chez des hommes 
qui n'eurent jamais que des mots, sonores ou colo- 
riés dans l'esprit, on sait donc inscrire une idée! 
Cette idée du Caron pourrait être admirée au pre- 
mier plan de quelque toile de Michel-Ange! Ils 
ont cultivé l'épithète : il n'y en a pas une ici. Ils 
ont fait la chasse au vocable rare : nul mot voyant 
dans ce distique; ss.u{ obole (et encore!) on pourrait 
tous les entendre chez la fruitière. Mais quelle no- 
blesse d'agencement! Quelle simplicité! D'où nous 
vient ce génie-enfant qui a su concevoir l'abstrait au 
milieu d'écrivains qui se noyaient dans le flot du 
particulier? Engendrée par un romantique, épousée 



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i84 LE ROMANTISME FÉMININ 

par un romantique , quel est ce classique naissant? 
Ah ! petit philosophe, petit sculpteur, ah ! grand 
poète, que d'espérances au creux des repos de ces 
deux grands vers ! 

... On trouverait dans les revueset les journaux du 
temps des témoignages plus précis de cette admi* 
ration d'un très petit nombre de têtes attentives. 

En durant, en se motivant, cet enthousiasme a 
perdu de la surprise première. Le curieux accident 
arrivé à M™* de Régnier ne s'expliquait point mal 
par le poids réuni de Tinfluence, de l'éducation et 
de la tradition qu'on reçoit dans ce pays-ci. L'his- 
toire universelle ne cite pas de trésor intellectuel et 
moral qui puisse être égalé à l'ensemble des faits 
acquis et des forces tendues représenté par la civi- 
lisation de la France. La masse énorme des sou- 
venirs, le nombre infini des leçons de raison 
et de goût, Tessence de la politesse incorporée 
au langage, le sentiment diffus des perfections 
les plus délicates, cela nous est presque insen- 
sible, à peu près comme l'air dans lequel res- 
pire et va notre corps. Nous ne saurions nous en 
rendre compte. Cependant nul être vivant, nulle 
réalité précise ne vaut l'activité et le pouvoir la- 
tent de la volonté collective de nos ancêtres. La 
puissance plastique en fut sans doute autrement 
vive du temps où, s'exerçant presque seule en 
Europe, elle francisait un Hamilton, un prince de 
Ligne. Mais on ne peut pas dire qu'elle est éteinte, 
car elle conserve ses grands moyens assimila- 
teurs, elle agit, avec lenteur et sûreté, par un 
invisible ferment. Si la négresse Cœlina, si l'au- 
teur des Trophées, si VdiuteuT d' Are thiise dii^puyaiient 



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MADAME DE RÉGNIER 185 

en un même ^ens sur la pensée de M""® de Régnier, 
dans le sens opposé s'exerçait une multitude 
mystérieuse d'esprits, de corps partout présents. 
La forme d'un palais, le dessin d'un beau meuble, 
le son d'un mot furtif, ce jardin solitaire où la 
verdure, l'eau, la disposition des balustres parlent 
au cœur, en faut-il davantage pour insinuer, à 
travers tout ce qui la voile, l'idée supérieure de 
l'art et du style français? 

Idées rapides, vues sommaires qui se formulent 
en éclairs. Mais, pour former un style ou le régé- 
nérer, ces impressions soudaines, nouvelles, fulgu- 
rantes, veulent être organisées avec soin et conser- 
vées en quelque centre bien défendu qui commande 
la vie de l'âme et qui la soumette à une règle 
constante. Point de style sans fidélité. Point de fidé- 
lité sans discipline héréditaire ou volontaire. Il la 
fallait volontaire ici. Le distique de V Ombre dut être 
écrit en 1896. Je doute que les années suivantes 
aient fourni à M"* de Régnier des occasions fré- 
quentes ou propices d'aiguiser ce sens du classique, 
qui lui était venu comme un paradoxe très naturel. 
La nature sans culture, comme un élan sans ordre, 
ne saurait persévérer dans ce chef-d'œuvre et 
ce miracle : dans le bien. Un goût natif est peu de 
chose sans les habitudes qui l'entretiennent et 
l'affinent. Or, il n'existe plus de compagnie litté- 
raire où soient cultivées des habitudes de cette 
qualité. Les applaudissements que reçut le distique 
de M""" de Régnier avaient été très vifs, mais perdus 
dans quelque périodique obscur ou dans l'arrière- 
salle d'un café du pays latin 11 leur manqua 
l'autorité, celle qui vient d'une haute influence 



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486 LE ROMANTISME FÉMININ 

personnelle, ou celle qui découle de l'assenti- 
ment collectif. Ni le murmure du public ni la 
voix d'un maître ne vinrent dire à cette enfant 
ce que chantent les Muses dans la strophe de Théo- 
gnis : « Ce qui est beau, nous Taimons, et ce qui 
n'est pas beau, nous ne l'aimons pas^ » Le public 
était corrompu. Le maître était absent, méconnu 
ou distrait. Il n'y a pas un seul de nos critiques 
littéraires qui mérite d'être appelé un juge. Celui 
qui tenterait de faire voir le beau et le laid dans 
les vers serait montré au doigt. Quant aux poètes 
à la mode, avant de rien juger, ils devraient com- 
mencer par aller cacher leurs volumes. 
Les vers magnifiques de COmbre : 

Le rameur qui m'a pris l'obole du passage 
Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit 

n'étaient pas les seules promesses de ce poème. 
Des beautés presque aussi fermes et plus touchantes 
y faisaient figure d'agréables faiblesses. On lisait 
par exemple : 

Mon front encor fleuri par ma mort printanière 
Sur l'immobile flot se pencha triste et doux, 
Mais nulle forme pâle, image coutumière. 
Ne troubla l'eau sans plis... 

Et sans doute tout n'était pas de cette qualité. 
Des lectures mêlées, une facilité redoutable s'an- 
nonçaient en même temps qu'un don supérieur. 
Ceux qui admiraient, qui louaient, qui savaient 
pourquoi, demandaient avec inquiétude quel était 
l'élément destiné à prédominer. 

1. M. Jean Moréas a placé cette strophe en épigraphe de son 
beau poème à la mémoire de Paul Verlaine. 



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Ce qui devait être a été. Pendant que M. de Ré- 
gnier faisait dans Aréthuse et dans les Médailles 
(f argile une régression parnassienne du plus mé- 
diocre intérêt, le poète de VOmbre arrêtait, mais 
sans tremblement, ni hésitation, ni reprise, le pre- 
mier mouvement qui nous avait émerveillés. On 
pourrarelire par exemple les vers qu'elle adonnés à 
la Revue du 15 janvier 1903. Le don paraît le même. 
L'imagination mythologique n'a point faibli, ni la 
faculté de tracer de hautes images. Comme en 
témoigne la fin de la pièce dite F Automne^ le désir 
du sublime, de l'absolu, du pur, la tient éveillée. 
Mais c'est le monde qui s'est trouvé le plus fort. Je 
dis le monde au sens des prédicateurs : l'air am- 
biant, le goût du dehors, le courant trivial du com- 
mun des petits lettrés. N'oublions toujours pas que 
cet esprit classique était logé dans une femme. 

L'héroïne de l'Inconstante, le petit conte imper- 
tinent que l'on attribue à M""^ de Régnier, nous est 
proposée pour le portrait de l'Eve éternelle. Nous 
voyons Gillette sourire « sans attention » àun passant 
par cette raison qu'elle n'a rien de mieux à faire. 
Du tempérament par bouffées, de la tendresse par 
surprise, « un cœur triste et changeant », un es- 
prit de « voyou candide ». Prendre de son moi fé- 
minin une idée si modeste établit clairement qu'on 
y est très supérieure. Dès lors, chez les femmes 
d'élite, que l'on sent de rudes combats ! 



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188 LE ROMANTISME FÉMININ 

Une femme capable d'atteindre à certain style 
héroïque, au langage même des dieux, sera tou- 
jours exposée à redescendre vers le romantisme 
natal. Heureuse si elle réussit à le tempérer par 
quelques éléments qui lui sont personnels : de 
Tesprit, et féroce, Tobservation, le goût, et le bon 
sens. 

A la différence de son père, elle préférera la vie 
des choses à la sonorité des mots. A la différence 
de son mari, elle cherchera dans la vie des points 
d'appui solides, dessinés, définis, des idées plutôt 
que des songes, des mots et des phrases plutôt que 
des airs de musique. Son imagination pourra bien 
élever les réalités à la hauteur d'une allégorie, 
d'un petit symbole : on verra, au travers, le jeu, la 
ruse, la fiction. Des S/ances agréables en peuvent té- 
moigner, et d'autant plus posées de ton que leur coupe 
rappelle inévitablement une modulation deM""^ Des- 
bordes- Valmore. L'ardente Marceline s'étonnerait 
d'une tendresse si correcte et qui ne s'applique 
guère à autrui : 

Qu'ôtes-vous devenue, enfant songeuse et triste 

Aux sombres yeux ? 
Vous dont plus rien en moi maintenant ne persiste, 

Rêves ou jeux? 

Qu'êtes-vous devenue, enfant paisible et tendre, 

Au cœur pensif? 
Dans quel étroit tombeau repose votre cendre, 

Corps grêle et vif ? 

Vous êtes morte au fond de moi, vous êtes morte, 

Petite enfant! 
C'est moi qui vous abrite et moi qui vous emporte 
Tout en vivant. 



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MADAME DE RÉGNIER 189 

Ah ! VOUS aviez si peur de cette ombre lointaine 

Que fait la mort 
Et Técartiez déjà d'une main incertaine 

Tremblant très fort. 

Vous étiez douce et caressante, et souvent sage, 

Je vous revois, 
Mais les yeux clos, car je n'ai plus votre visage, 

Ni votre voix. 

Ainsi je vais mourir tout le long de ma vie 

Jusqu'à ce jour 
Où, de respt)ir qu'on rêve au regret qu'on oublie. 

Tristesse, amour, 

Je ne serai plus rien, dans la nuit sûre et noire 

Qu'un poids léger 
Et pourrai sans reflet, sans ombre et sans mémoire, 

Ne plus changer. 

Oui, Fauteur de ces vers ingénieux semble un peu 
trop lucide pour faire une bonne romantique. S'en 
croira-t-il et pourra-t-il être dupe quand il faudra? 
Son petit roman témoigne çà et làd'un cynisme tendre 
et de ce vrai poétique et brutal qu'approuverait 
M. Anatole France. La jeune Gillette Vernoy, qui 
arrive en retard pour dîner, répond « véridique- 
ment » à monsieur son mari : « — Mon amant ne 
voulait pas me laisser partir. . . Et son mari considéra 
toujours cette excuse comme une plaisanterie de 
mauvais goût. » Gomme elle a trompé cet amant 
et comme elle confie à son amieMarion le vertueux 
projet de faire l'aveu de sa faute, la même Gillette 
prononce ces mots, qui lui valent une bonne ré- 
ponse : « Quant à l'aveu que je veux faire à Valentin, 
ne supposes-tu pas que je souffrirai autant à le 
faire que lui à l'entendre? — iVon, dit Marion nette- 
ment : je te connais. » 



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490 LE ROMANTISME FÉMININ 

A la bonne heorel Cette connaissance parfaite, 
dont on aime la saveur et la drôlerie, n'exclu- 
rait ni la passion sincère ni les sincères folies 
qui en dérivent. Ce qu'elle exclut, c'est la bonne 
foi dans Fabsurdité et dans Tenfantillage ; c'est 
le degré de niaiserie dont la poésie romantique ne 
ne peut plus se passer. Qui persifle dans la manière 
d'Anatole France, qui est celle de Jean Racine et 
de Voltaire, est profondément incapable de recom- 
mencer des complaintes à la mode des continuateurs 
de Victor Hugo. Un effort décisif aurait dû affranchir 
M™^ de Régnier de la mécanique hugolienne. Cet 
effort n'a pas été fait, et sa personne littéraire en 
gardera quelque chose de composite. 

Ses idées de la vie et son entente même de l'amour- 
passion dérivent sans contredit de cette source 
romantique, colorée et vivifiée par les contes de sa 
négresse. Mais elle a puisé dans l'air de France 
d'autres instincts. Le charme du livre de prose tient 
à ce qu'elle y narre sans déclamer. L'auteur y a res- 
suscité et rajeuni cet amour-goût, qui a été le 
délice de Favant-dernier siècle. Et le faible du livre, 
le défaut de cette œuvre de gaminerie et de gentil- 
lesse, tient à la conclusion sérieuse que Ton y a 
cousue. 

Je sens bien que ce dénouement plein de sensi- 
bilité, ce ton exalté et jureur, ces airs penchés, ces 
mensonges de la tendresse sont prescrits par nos 
modes sentimentales. Mais je ne traite pas de 
l'exactitude historique de la peinture ou de sa res- 
semblance avec les mœurs du temps. 11 s'agit 
de savoir le mérite d'une œuvre d'art. Le Daphnis 
et la Chloé de M"'' Henri de Régnier n'en sont 



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MADAME PE RÉGNIER I9t 

certes pas à ce point où le caprice et le jeu 
d'amour se transforment subitement en passion 
ardente et profonde ; mais ils ont lu Tolstoï, qui leur 
a enseigné qu'il fallait être bon. Les pauvrets s'y ap- 
pliquent : faute de mots justes pour exprimer avec 
simplicité une minute d'attendrissement fugitif, 
ils en arrivent à pervertir un sentiment vrai et 
les deux beaux enfants en restent déformés et es- 
tropiés! A la dernière page, leur petite paire de 
larmes inutiles nous est plus désagréable que 
la tache de sang. Jamais les nobles larmes n'ont 
souffert l'affectation, l'artifice, la volonté. L'hypo- 
crisie contemporaine ayant obligé notre auteur au 
métier de pleureuse, il s'en est mal tiré. Telle est 
son étoile, bonne ou cruelle. Et voilà les fadaises 
que M""** de Régnier n'écrira jamais de bon cœur. 
Elle fera habilement la version ou le thème imposé 
par les convenances, elle n'y mettra ni conviction 
ni amour : trop clairvoyante pour divaguer dans 
le ton des contemporaines, trop incertaine pour 
les quitter et se retrouver. 

La critique devrait élever des poteaux revêtus 
d'inscriptions dans l'épaisse forêt oîi courent ces 
âmes obscures. 

La critique n'existe plus^ 

1. Le dernier livre de Gérard d'Hou ville, Esclave, nous donnerait 
à regretter plus vivement encore ce malheur des temps et des cir- 
constances. Une pensée vraie, forte et triste, établit un fond ma- 
gnifique ; ràventure presque tragique détermine un beau drame ; 
le style, souple, s'anime parfois jusqu'à l'éloquence. Mais l'action 
est trop lente, le tableau trop fourni, les détails pittoresques abon- 
dants jusqu'à l'inutile. Il aurait fallu dessiner, abstraire, condenser. 
Grand art, le plus noble de tous, et dont M"*"' de Régnier eut 
la révélation, tout au moins une fois, le jour du distique... 



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III 



MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 



Tout poète sincère, fût-il né Shakespeare ou Vir- 
gile, confesse l'influence des lectures qu'il a faites 
dans sa jeunesse : elles ont eu la même impor- 
tance pour la direction de sa vie que la terre 
natale ou le sang paternel. Si le rêve consiste 
à émigrer de soi, il faut des excitants qui donnent 
ridée du voyage et tracent le contour des rivages 
à visiter : l'imagination des hommes d'autrefois 
s'enflammait sur les contes de nourrices, sur 
les récits des voyageurs et des marins, sur 
l'ancien fonds des mythologies religieuses. Au- 
jourd'hui les livres nous concentrent toutes ces 
sources. Qu'ils soient sacrés, qu'ils soient profanes, 
collectifs ou étroitement personnels, nos pre- 
miers rêves sortent des livres. Il y a plus de sot 
orgueil à le contester que de modestie à en convenir 
simplement. 

On ne peut donc exagérer le poids d'une lec- 
ture sur l'imagination solitaire d'une enfant vierge 
que le rayon de la poésie a touchée. Cette action, si 
elle s'exerce de bonne heure, ne s'arrêtera pas seu- 
lement aux thèmes, aux sujets de la rêverie, elle 
descendra jusqu'au plus intime, et le mode de la 



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MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 193 

pensée, le Penser lui-même, dans la façon de se 
construire et de s'agencer, se trouvera atteint et 
modifié. Comme la feuille de chaque arbre témoigne 
d'un ordre d'insertion gravé à l'infini dans le 
germe.de chaque germe, les esprits ont un $tyle 
qui préexiste à l'expression et au langage; mais 
ce style n'est pas aussi arrêté et définitif que celui 
de l'innervation végétale : pendant les années de 
croissance, il est sujet aux plus curieuses métamor- 
phoses, et l'on voit la race, Ténergie du climat 
ou celle de l'éducation alternativement contrariées 
ou renforcées par la sorcellerie d'un poète fortuit 
venu de l'autre bout du monde, qui se sera fait 
écouter. 

Née dans la grasse et verte Normandie, M"" Lucie 
Delarue n'a retenu des paysages de sa province 
que la brume noire et la pluie, dont se désolait son 
compatriote Jules Tellier : « Je suis né, ô bien- 
« aimée, un vendredi treizième jour d'un mois 
« d'hiver, dans un pays brumeux, sur le bord 
« d'une mer septentrionale. » Ce qu'elle voyait à 
l'horizon de la mer natale c'étaient les promontoires 
confondus et les rives indiscernables de la paie 
Thulé, ennemie des navigateurs. Si l'on Toulait 
porter sur ses lectures de ce temps-là un diagnostic 
précis, générique, il faudrait dire qu'elle tenait à 
son chevet tous ceux de nos poètes que M. Léon 
Daudet a nommés, au juste, des Kamchatka, Elle se 
penchait avec préférence sur les plus abstraits et 
les plus abscons d'entre les derniers romantiques 
français ou belges, norvégiens ou russes, mais 
surtout, semblc-t-il, Rimbaud, Laforgue, Maeter- 
linck, Verlaine, Kahn et Mallarmé. Il est d ailleurs 

13 



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194 LE ROMANTISME FÉMININ 

possible qu'elle n'eût jamais ouvert aucun de ces- 
différents écrivains jusqu'à telle ou telle date- 
précise à laquelle son art se trouvait déjà au com- 
plet. Mais cela ne signifie rien. Il y a du Rim- 
baud, du Laforgue, du Mallarmé et du Maeterlinck, 
quoique latent et en puissance, tant chez Victor 
Hugo que chez François Coppée. Il y a du La-^ 
forgue, du Rimbaud, du Kahn et du Verlaine, 
diffus et dilué, parfois accentué, dans les poèmes 
réguliers d'Albert Samain, de Rodenbach, de 
M. Jean Lorrain, de M. André Gide et de quantité 
d'autres versificateurs ou poètes contemporains, qui 
se rencontrent au hasard du journal ou de la 
revue. Quand, on s'oublie à prononcer les noms- 
de ces « artistes littéraires* », à propos des lec- 
tures du très jeune auteur d'Occident, on doit en- 
tendre que cette âme curieuse et cet esprit hâtif se 
pénétraient avec une ardeur particulière de tout ce 
qui flottait de mallarméen et de rimbaldique, de 
maeterlinkiste et de laforguien. 

Elle croissait dans ce tourbillon de fumées un peu 
lentes, veillant sur ses complications, attentive à ne 
rien exprimer que d'énigmatique et de personnel, en 
un mot cultivant l'idiosyncrasie comme un pot 
de fleurs. Mais, née imaginative, beaucoup plus 
Imaginative que sensible et que passionnée, son goût 
du bizarre ne s'exerçait, en définitive, que sur les- 
formes qu'elle trouvait dans son esprit : les mots, les^ 
images, le rythme, le style, matériel antique 
assemblé par la tradition, vieux capital civilisateur, 



i. L'expression est de M. Maurice Spronck, les Artistes litté- 
raires. (Paris, Galmann Lévy, 1890.) 



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MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 195 

qu'elle prenait plaisir à gâcher et puis à refaire de 
toute Tardeurde ses sauvages petites mains. Quand 
on songe qu'elle aurait pu gâter aussi son cœur et 
compliquer irréparablement une fraîche nature, on 
est tenté de se féliciter des autres ravages, comme de 
la bénédiction du meilleur des sorts. Les pires dé- 
formations qu'elle se soit permises sont relatives à 
quelques types verbaux qui ne dépendaient guère 
d'elle et qui n'en recevaient qu'un dommage très 
relatif, puisqu'ils subsistaient bien intacts dans la 
multitude des autres esprits. 



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La joie de M"* Lucie Delarue était d'accommoder 
ses impressions à des saucesunpeu bizarres, propres 
à la retrancher du commun. Hanter est déjà un 
bon verbe. Mais que direz-vous, grands-parents, 
de hauteur et de hanteuse? Héler ne manque pas 
de singularité. C'est une locution propre au mé- 
tier des matelots. Mais je vais m'en servir comme 
si j'étais matelotte. 11 existe des tours de langage 
un peu triviaux qui ont Tair de rouler les choses et 
les gens dans un tourbillon de poussière ou de 
cendre. respectables grands-parents, vous m'en 
donnerez des nouvelles : 

Je suis la hauteuse des mers fatales 
Où s'échevèlent les couchers sanglants... 

Ma solitude orageuse s*y mêle 
Au désert du sable vierge de pas 
Et où, sans craindre d'oreille, je hèle 
Je ne sais quel être qui ne vient pas. 

Oh! la mer! la mer ! Toi qui es mon âme, 
Sois bonne à cette triste au manteau noir, 
Et de toute ta voix qui s'enflamme et clame. 
Hurle ta- berceuse à son désespoir. 

Ellipse claire, ellipse obscure ; hiatus doux et hiatus 
dur ; fines condescendances, ordes vulgarités : les 
tons fondus et les tons tranchés, ou voyants, se 



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MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 197 

heurtent dans le même vers. La beauté de Tun est 
faite d'une allusion presque inextricable, la beauté 
de l'autre d'une vieille paire d'images très brus- 
quement désacordées, la laideur d'un troisième d'une 
image trop neuve, ou d'un couple contradictoire 
forgé sur une enclume sourde qui ne connaît point 
la pitié. Tous ces éléments dont l'auteur qua- 
lifierait la rencontre de '< spontanée » semblent, 
au contraire, assemblés par le plus volontaire des 
jeux, pour le plus agressif des défis, dans le plus 
fantasque des rêves : caprices d'une petite fille, au 
surplus fort originale, plus désireuse encore de 
le paraître. 

Et cela revient, en somme, à l'état d'esprit de 
Petrus Borel aux premières heures du romantisme, 
mais recommencé et revécu de bonne foi. On 
veut étonner le bourgeois, car il faut que le bour- 
geois soit saisi d'horreur. Il le faut, si l'on tient au 
véritable objet de la poésie, qui est l'exposition 
complète, l'expression totale d'une âme : non de 
l'âme humaine dans son étendue et sa profondeur, 
mais bien de l'âme de cette jeune demoiselle dans 
ses différences et ses particularités. Il ne s'agit pas 
d'être le plus humain possible, mais d'être jusqu'au 
bout Lucie Delarue : et non point parce qu'elle est 
charmante, mais parce qu'elle est elle. Il s'agit 
donc d'être Elle, dans son elle au superlatif. 

— Ce langage m'exprime et m'exprime seul tout 
à fait, telle que je me sais, en ma personnalité 
fondamentale. Moi, je parle bizarre, comme d'autres 
parlent français. Le bizarre peut bien avoir l'im- 
pertinence de ne pas être beau : il est moi; 
que puis-je désirer de plus! Je serai de plus 



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198 LE ROMANTISME FÉMININ 

en plus mienne. Je trouverai, de mieux en mieux, 
en mon jargon privé, les doubles et des ana- 
logues de ma nature. Rien autre au monde ne 
m'amuse que de rencontrer soit dans les mots, les 
tons et les rythmes existants, soit dans ceux qui 
n'existent pas encore, les correspondances exactes 
de cei unique élément qui m*est personnel. Je me. 
fabrique des reflets minutieux. Voilà mon principe 
et ma méthode. Voilà mon art. 

Le fait est que la jeune fille trouva souvent de 
ces ingénieuses images qui faisaient une projection 
vraiment pittoresque de son monde secret, de ma- 
nière à causer au lecteur un degré à peu près pa- 
reil de plaisir et d'agacement : 

Grand ange désailé qui rôde dans ma vie, 

Ame, mon Ame ! 
Violon sans archet, triste barque sans rame, 

Ame, ô mon Ame inassouvie ! 
Toi qui voudrais aller autre part qu'où te mène 

Mon impuissante chair humaine, 
mon Ame, âme trouble, âme en peine! 

Mais un jour ceci paraît fade. Le bourgeois ne 
s'est pas fâché suffisamment. Le philistin ne 
bondit pas. Les grands-parents, hélas ! menacent 
même de comprendre. Il faut approfondir les fossés 
en abîmes, élever des murailles, les hérisser de tours 
et les denteler d'échauguettes contre ce vulgaire 
public, et c'est à quoi Ton croira parvenir, en mul- 
tipliant, dans quelques strophes bien senties, les 
échappées naïves de prosaïsme baudelairien, comme 
en ces Litanies féminines où Madame la Vierge est 
prise à témoin de tous les péchés : 



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MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 499 

dame I regardez celles qui tournent mal, 
Les épouses en qui la chair ne peut se taire... 

Ou Ton invoquera devant le masque de la lune des 
imaginations très compliquées, dans un vocabulaire 
très biscornu : 

Tu ris dans ta pâleur de cap guillotiné, 
Grimaçante d*horreurà ToBil halluciné, 

et Ton rira sous cape des lecteurs ignorants de 
Tétymologie qui se demanderont en quoi la lune 
ressemble h un cap ou comment un cap peut être 
guillotiné. Mis en verve par le succès, on recom- 
mencera, en redoublant. On écrira le macabre Poème 
de la vie et de la mort : 

Quelle épouvante I Où fuir ! J'ai peur! J'ai peur! J'ai peur! 

On se souviendra de ce que Ton a lu sur les tentatives 
humaines « pour s'enfuir n'importe où hors du 
monde», et Ton récapitulera, sur tous les airs con- 
nus, le Voyage, la Villégiature-à-la-campagne, la 
Morphine, l'Alcool, la Dévotion, l'Amour, pour con- 
clure avec une magnifique bravoure : 

Ah! qui me donnerait l'abrutissement! 
Qui me donnera l'abrutissement? 

11 faut savoir que ce sont là de simples « gaie- 
tés » romantiques comme il n'a cessé d'en ruis- 
seler sur les lettres françaises, de l'année des 
Ballades de Victor Hugo à l'année des Blasphèmes 
de M. Ricliepin. 

Et le môme scandale d'un habitant de la bonne 
province de Normandie aura sans doute suggéré (de 



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200 LE ROMANTISME FÉMININ 

plus en plus fort!) les strophes amusantes de ce 
Sommeil : 



Comme une que berça la viole d'amour, 

La belle toute en pâleur s'endort, 
Les volets joints avec, dessus, des rideaux lourds 
Pour empêcher sur sa tranquillité de mort 
Que ne vienne jouer l'estival clair de lune. 
Mais des gouttes de lune ont chu une par une.,. 

(Combien Fauteur a dû être ravie de ces vers-là! 
Ils laissent en effet loin derrière eux tous les vers 
analogues de ce M. Stuart Merril, jusque-là 
prince régnant de T Allitération, roi de TAsson- 
nance et empereur de la Consonnance bien redou- 
blée.) 

Mais des gouttes de lune ont chu une par une... 

Aux fentes de ces volets joints... 
Et sur ses seins quiets où se croisent les paumes. 

Sur ses pieds sages réunis, 
Sur tout le luxe prude et raffiné du lit 
Où elle se coucha sans bagues et sans baumes, 
Ce corps sans robe d'or et sans huppe à la tête... 



Les pieds sages, le luxe priide^ dans cet aimable 
meli-mélo de couleurs, feront la joie de gens qui 
savent lire, comme le jeune auteur, en son 
extravagance, savait' voir et interpréter. Il est 
presque agréable de trouver une note juste si fol- 
lement placée. Folies pures, excentricités offraient 
ici le caractère d'être tempérées çà et là par un 
goût naturel, supérieur aux partis pris, par ce petit 
instinct de la pureté et de Tordre, qui est toujours 
vivant dans les cœurs délicats et qui doit corres- 



L. 



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1 



FM 



MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 201 

pondre chez une écolière-poète à l'instinct de pro- 
preté chez la ménagère. Ce goût, cet instinct, ce bon 
ange élevait M'** Lucie Delarue au-dessus de bien 
des embrouillamini : au dessus des neiges et des 
brumes, elle s'approchait du ciel clair par la pointe 
de ses rameaux. 



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Un jour, enfin, le poète de l'Occident épousa ce 
fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire d'une 
famille orientale. Ce n'est pas le lieu de détailler 
quelle gratitude ont vouée les lettres françaises au 
traducteur des Mille et Une Nuits. Mais je pense 
qu'avant de l'expédier à son imprimeur il a lu à 
sa femme cette version belle et nouvelle. Il n'existe 
pas beaucoup de lectures aussi fraîches, aussi bril- 
lantes, aussi riches en toutes sortes de plaisirs de 
l'esprit et des sens. Ce vaste recueil de contes arabes, 
traduits, dit-on, presque mot h mot, nous mène 
quelquefois à ce que les bonnes gens du désert 
appellent sous la tente, d'un langage mathéma- 
tique, la limite de la satisfaction. 

Goethe écrit je ne sais où : « Veux-tu les fleurs du 
printemps et les fruits de l'automne? Veux-tu ce 
qui charme et ravit? Veux-tu ce qui nourrit et 
satisfait? Veux-tu dans un seul nom embrasser le 
ciel et la terre? Je te nomme Sacountala et j'ai 
tout dit. » Il ne faut qu'enlever un peu de verdure 
indienne, qu'ajouter aux palmes et aux grenades des 
oasis le chœur des jeunes filles belles comme la 
lune, et la louange gœthienne s'appliquera aussi aux 
Mille et Une Nuits. Mais elle paraîtra singulière- 
ment incomplète à qui aura goûté comme il con- 
vient la joie des poèmes arabes qui y sont insérés. 



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i* 



MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 203 

Ces poèmes tout grâce, tout fougue, tout jeunesse, 
montrent une vivacité, une souplesse dont on ne 
se lasse point. Je laisse aux Orientalistes le soin de 
discuter le procédé du traducteur Mardrus. Un fait 
reste éclatant : le bon Galland nous avait laissé 
ignorer une douce forêt, un jardin de délices, ces 
vers improvisés des Mille et Une Nuits : Mardrus 
nous les a fait connaître, et cela dit tout. 11 est 
notre évergète, et nous sommes ses obligés. Voilà 
pour le docteur Mardrus. 

Il aura été Tévergète et docteur de M"* Mardrus. 
Une des pièces caractéristiques du deuxième re- 
çu eil de la jeune muse, Ferveur^ porte un petit 
hommage de gratitude très précise, qu'il convient 
d'isoler et de placer sur le socle, bien en lumière, 
si Ton veut avancer dans la connaissance de notre 
auteur. L'Occidentale écrit à l'époux Méditerrané : 

Toute ma sourde intimité 
D'ombre, de deuil et de mystère, 
D'horreur et de complexité 
A fui, pour quelque étrange et douloureuse sphère, 
Ton incompatible âme claire ; 
Mais toute ma bonne santé 
Se trempe au bain de ta clarté 
Comme un corps vigoureux se trempe dans Teau claire. 

A parler franchement, je ne crois pas grand'- 
chose de cette sourde intimité d ombre et d'horreur. 
Quand le poète alléguait, dans le premier livre, 

Notre cœur gros d'angoisse et de mauvais secrets, 

OU, dans Ferveur^ quand on lui voit esquisser encore, 
d'un geste félin, son voyage à la découverte de 



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204 LE ROMANTISME FÉMININ 

certains mauvais coins naturels, le « coin gâté » 
dont traite M. Marcel Prévost, 

Certain intime fond dont on ne parle pas, 

prenons garde que c'est, tout bonnement, la Poé- 
tique du romantisme que dévide ses conséquences : 
à force de creuser l'étrange, il faut bien eji venir tôt 
ou tard jusqu'à la notion de ce que la rude antiquité 
nomma sagement Tlnfamie. Ce n'était pas de l'in- 
famie (ni de la vertu) que s'occupait, en réalité, le 
génie pittoresque de M"^ Mardrus. Elle n'eut le 
souci de « l'âme » que pour le plaisir d'en tirer un 
effet d'art. 

Ce qu'elle poursuit, c'est l'image coloriée, propre 
h traduire sensiblement ce qu'elle a senti : ce n'est 
donc pas la joie de s'éprouver, de s'affiner, de 
s'exalter, déjouer avec elle-même au moyen de sen- 
sations neuves provoquées par aucune curiosité. 
Son goût, sa passion me semblent d'une artiste ou 
d'une praticienne : elle songe à trouver des images 
qui soient l'exacte et subtile figuration de son senti- 
ment; quant à traîner, à peser sur ce sentiment, 
simple objet, simple thème, elle n'y songe presque 
pas. C'est son art qui est perverti; nullement sa 
nature ; la tête, non le cœur. 

Et cet art corrompu est bien ingénieux. Avez- 
vous observé combien les petits vers Toute ma 
sourde intimité,,, montrent de netteté, comme ils 
disent précisément ce qu'ils veulent dire? C'est 
un menu tableau conjugal, dont l'intention allé- 
gorique transparaît à chaque touche. L'image, 
inattendue, définit, enclôt, circonscrit, plus encore 
qu'elle ne chante. Ce n'est pas un petit bonheur : 



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MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 205 

il n'est pas rare ici. Par la force et la vérité de 
ses colloques avec son seigneur et docteur, cet 
esprit autrefois obscur, ennuagé, précise ses 
moindres concepts. Il ne savait que peindre. Le 
voilà qui dessine de légers tableautins dans la ma- 
nière de Verlaine et de M. Coppée {Du bout de ses 
tuyaux gris Dans le ciel fume Paris, Le jardin se 
ramifie Sur cette lithographie. Tout le long d'un 
ratneau sec Les moineaux se font le bec,,,). On laisse 
de côté les outrances ; on en conserve juste de quoi 
donner du corps, de la couleur, un léger montant 
aux images. On dira par exemple : 

... Rien n'est plus nécessaire 
Que d'aimer toute chose avec des cœurs charnels. ' 

On s'écriera, dans un raccourci vif: 

Genève, teints proprets et prunelles contentes... 

On diluera le pittoresque dans un peu d'élo- 
quence ; on corrigera l'éloquence par un rude 
éclat de couleur : 

Va! tends tes bras à tout pour que tout soit ton bien, 
Hante, après la campagne aux heures parfumées, 
La Ville trépidante et ses nuit allumées. 
Que ton cœur soit solaire et soit saturnien! 

On s'exaltera, fort paisiblement : 

Femme, amphore profonde et douce où dort la joie, 
Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie, 
Œuf douloureux où gît notre pérennité, 
... Humanité sans force, endurante moitié 
Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même! 

On s'appliquera aux douceurs de la compassion 
sur soi, aux violences de la révolte humanitaire ; 
on criera môme un peu à l'idée de devenir mère, 



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206 LE ROMANTISME FÉMININ 

on gémira sur Tavenir et sur le passé. Pour le 
présent, on se retournera vers qui de droit. 

Chéri cher! presse-moi bien contre ton âme claire, 
Que je n'écoute pas, que je n'entende pas!... 

(( Le doigt levé », un « sage doigt levé », on mé- 
ditera sur les choses au lieu d'y rêver en tumulte 
comme au bon vieux temps; on se livrera aux dé- 
bauches de la Pensée : 

Nous serons sur le banc que nous aimons le mieux, 
Et, levant un index grave qui certifie, 
Ta petite fera de la philosophie. 

Mais, par-dessus tout, on assurera son progrès 
dans le métier. On se perfectionnera dans lart 
d'imaginer et de rimer. On en viendra à dévider 
une métaphore aussi congrûment et continûment 
que le père Hugo : 

J*aime à songer aux mains de mon Ame, filant 
ATaveugle... 

11 y a douze vers sur les mains de TAme qui filent 
avec des tours et des détours d'une sûreté inouïe. Le 
romantisme, ici, tourne au Parnasse, heureusement 
sans trop de froid. Mais on garde, comme un sou- 
venir de temps héroïques, la religion de 1830. On 
s'attendrit, comme Verlaine, plus que Verlaine, sur 
l'orgue de Barbarie qui viendra moudre de tendres 
rengaines entre-croisées, Marguerite Gautier, Emma 
Bovary, Lamartine : Si tu meurs aux trois temps dune 
valse lointaine... Ces stances sont des plus caractéris- 
tiques. Elles révèlent une ironie indulgente, du re- 
gret, de la nostalgie et, tout au fond, le sentiment 
que le romantisme n'est jamais mort, qu'il existe 
peut-être un romantisme éternel. 



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MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS 207 

Mais la petite pièce /' Orage à la fenêtre fait encore 
mieux sentir à quel point en est arrivée M°*^ Mar- 
drus. Selon son habitude, elle ne paraît point toute 
seule. Elle serre la main de son ami et lui parle 
bas : 

Contente simplement d'être à c6té de toi, 
Ëncor que défaillante et la saeur aux tempes... 
Car, hor$ la dureté moderne^ nous étions 
— A la fenêtre avec de candides frissons — 
Un couple d'autrefois un peu mélancolique 
Qui regarde noircir Vorage romantique. 

Quelques saisons plus tôt, le poète se fût mêlé à ce 
noir orage. Que dis-je? Il nous Teût barbouillé plus 
orageux que nature. Bien que le docteur Mardrus 
(les dédicaces de son grand livre en font foi) ne 
soit pas le moins mallarmiste des deux époux, il a 
dû mettre à la porte de son ménage quelques fan- 
tômes de détestables inspirateurs; il a jeté dans le 
jardin les plus mauvais livres. Aussi la roman- 
tique est-elle en voie de s'apaiser et de s'épurer, 
S'éclaircira-t-elle ? 

C'est une erreur de croire que la raison ne soit 
que l'absence de la folie. Mais il serait curieux de 
voir ce qu'une femme évidemment douée de l'ima- 
gination du langage saurait donner dans l'ordre d'un 
art tout à fait sain. Celle-ci s'est rageusement com- 
plu à défaire le composé précieux auquel nos 
ancêtres avaient appliqué leur génie. Comment 
s'y prendra-t-elle si elle veut recoudre après 
avoir taillé ! L'osera-t-elle ? Et quel sera son 
pouvoir? Entrevoit-on chez elle un goût domi- 
nant qui soit capable de discipliner les autres, et 
les ordonner tout vivants? Ce que j'ai lu permet 



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208 LE ROMANTISME FÉMININ 

de poser ces questions, mais ne permet pas d'y ré- 
pondre. 

Un critique et un sage qui est grand admirateur de 
M"* Mardrus, M. George Malet, méprise nos doutes. 
Il affirme déjà la maîtrise du poète. « Pour ceux 
qui ne l'auraient pas senti, que dire ? » ajoute-t-il. 
« On ne prouve pas plus la beauté et la grâce d'une 
Muse que le charme d'une femme ^ » S'il ne se 
prouve pas, le charme s'analyse, et celui-ci accuse 
l'incertitude et l'acidité du printemps ^. 

1. Gazelle de France du 30 juin 1902. 

2. Le dernier volume de M'*^ Mardrus, Horizons^ nous montre les 
progrès remarquables ou, pour tout dire, merveilleux, et j'en con- 
viens, presque inattendus, de son art, au point de l'élever brus- 
quement au tout premier rang. Cet art devient plus sain, en même 
temps qu'il prend des forces. 11 faut constater que le démon de la 
perversité y gagne d'un autre côté. Dans sa vive et pénétrante 
intelligence, le jeune poète a fort bien saisi le parti que tiraient 
de leur état de femmes les auteurs de la Nouvelle Espérance^ de 
V Inconstante et de Psapphô. Elle s'y est mise à son tour... N'a-t-elie 
pas trop bien réussi dans cette direction nouvelle ? Je ne parle pas 
des poèmes comme celui ' qui paraît répondre au chaste vœu de 
M. Sully-Prudhomme, le Refus, où sont traités certains détails 
dont les dames du temps jadis négligeaient de nous faire part en 
public (leur « corps mensuel », par exemple), car il est bien pro- 
bable que l'expression lui a paru drôle et l'a séduite; mais je 
prends au hasard d'autres caractéristiques du système adopté : 

Ceux-là qui ne m'oot pas aimée et pas com'pride, 
Ceux-là qui ne m'out pas souri, je les méprise. 



Tu rougiras et pâliras sous le tourment 
De te sentir toujours différeote des autres. 

Je baiserai longtemps mes mains qui me sont chères, 
Connaissant que je suis pour moi-même quelqu'un 
Qui seul devine à fond mon cœur et ses mystères. 

L*ardeur... Tamour... Comment oublier que chacun 
Porte son sexe ainsi qu'une bête cachée ? 

Quelle confirmation ce nouveau livre d'Hoinzons vient apporter 
à l'esprit et aux conclusions de cette étude ! Me faut-il ajouter en 
marge que nos romantiques sont en train de se gâter et de se perver- 
tir l'une l'autre? JS/ inoiaussiy fai ma petite âme! a fini par s'écrier 
>!•"• Mardrus. Et elle Ta montrée. 



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m. 



IV 



LA COMTESSE DE NOAILI^S 



Grecque et roumaine d'origine, née à Paris, 
élevée en France, devenue Française par son 
mariage, M"*'' de Noailles a dédié le premier 
recueil de ses vers « aux paysages d'Ile-de-France, 
« ardents et limpides, pour qu'ils les protègent de 
« leurs ombrages ». Elle s'est écriée, dès la première 
pièce, « ma France ! » et cette prise de possession 
forme un petit hymne au u pays ». « Les chansons 
de Ronsard », « le cœur de Jean Racine », sont 
invoqués d'un accent qui ne manque pas de 
piété. Mais le même livre a pour titre « le Cœur 
innombrable », et cette alliance violente d'un adjec- 
tif avec un nom qui n'est pas fait pour lui sentait 
son étrange pays et ne laissait pas d'inquiéter. 

L'inquiétude se confirme par la suite du livre; 
on ne tarde pas à s'apercevoir que, si Racine et 
Ronsard sont aimés ici, ils n'y sont aucunement 
préférés. Le suffrage qu'on leur accorde est très 
partagé. Une petite âme gloutonne s'est contentée de 
les convier à la posséder, en commun avec une nom- 
breuse société de poètes inférieurs. Les véritables 
favoris sont bien plus récents et moins purs. Pour 
la quatrième fois, nous avons à saluer l'influence 

14 



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210 LE ROMANTISME FÉMININ 

persistante et vivace des romantiques sur le plus 
brillant esprit féminin. C'est bien d'eux que M'^'^de 
Noailles a mémoire quand elle songe, écrit et vit. 
La face épanouie de la lune l'émeut à peu près des 
mêmes pensées qui auraient visité rimagination 
dïine affiliée du Cénacle. C'est la rêverie de Musset 
devant Phœbé la blonde. A propos d'animaux, des 
u sobn.*s animaux », quand elle les admire et les 
salue un à un, en suppliant une divinité cham- 
pêtre de la rendre elle-même pareille à ces bestiaux 
suaves, 

(Rendez-nous rinnocence ancestrale des bêtes !) 

le souvenir de Baudelaire s'entrelace à celui de 
Vjg-Dy, qui voulait que les animaux fussent nos 
M sublinies » modèles. Enfin, elle s'est exercée à 
fusionner, sur les savants exemples de Victor Hugo, 
le matériel et le mystique, le pittoresque et le 
rêvi.% le sentiment et la chair : 



Ah ! le mal que ces deux cœurs, certes, 

Se feront ; 
Lèvent éperdu déconcerte 
L'astre rond, 

La lune au ciel et sur l'eau tremble, 

Rêve et luit ; 
Nos deux détresses se ressemblent, 

Cette nuit. 



Il monte des portes de l'âme 

Un encens; 
Cest rappel du cœur, de la flamme 

Et du sang. 



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LA COMTESSE DE NOAILLES 21 i 

Nous avons distingué des imitations que Ton fait 
comme des devoirs ces reprises sincères et fié- 
vreuses, que Fauteur dirait pleines de cœur et 
pleines de sang. A la fougue, à la vérité, au na- 
turel, se reconnaît Tinvention. C'est seulement 
une invention qu'il faut dater et situer. Laissons donc 
Ronsard et Racine. Voici le centre du poète, voici 
la date fatidique de son avènement au ciel troublé 
de la poésie : Dix-huit-cent-trente. S'il était pos- 
sible d'en douter, nous n'aurions qu'à ouvrir ce 
roman, la Noitvelle Espérance, nouveau Werther 
qui nous ressuscite à la lettre les sentiments de la 
génération de René et de celle d'Adolphe, avec 
cette couleur précise du costume et de la parure 
que la vogue de 1830 y vint ajouter. « Mélancolie ! 
« mélancolie ! axe admirable du désir ! Défaite du 
« rêve à qui aucun secours, hors le baiser, n'est 
« assez proche ! pleur de l'homme devant la na- 
« ture ! éternel repliement d'Eve et d'Adam!... » 
Ceci fixe la qualité des lectures prépondérantes. 

Le sens de l'antique est plus pur que chez Renée 
Vivien; on ne trouve chez la comtesse de Noailles 
aucune réminiscence, même confuse, de l'Océan 
barbare, ni des troubles particuliers à la conscience 
chrétienne. La demi-grecque oublie la notion du 
péché. Elle songe la Mort comme l'ont songée les 
plus anciens d'entre les Anciens. C'est un obscur en- 
droit d'où l'on pense à la vie avec quelque regret et 
d'oîi l'on veut savoir les nouvelles de notre monde. 
Les morts sont consolés, quand un trou creusé dans 
la terre insinue jusqu'au séjour où l'ombre se mêle 
h la cendre, un rayon de miel, un filet de lait et 
de vin. Le poète raffiné du Cœur innombrable charge 



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lâîâ-.; . 



212 LE ROMANTISME FÉMININ 

un faune de ses commissions pour le Styx, mais 
la collation rituelle est augmentée d'un mets nou- 
veau: c'est le don royal d'elle-même, et ce pré- 
sent fait à des Ombres, qui n'en peuvent goûter 
(elle le dit), pourra paraître assez méchants : 

Dis-leur comme ils sont doux à voir, 

Mes cheveux bleus comme des prunes, 

Mes pieds pareils à des miroirs 

Et mes deux yeux couleur de lune, 

Et dis-leur que, dans les soirs lourds. 
Couchée au bord frais des fontaines, 
J'ai le désir de leurs amours, 
Et j'ai pressé leurs ombres vaines. 

Cette offrande fera voir en quel sens baudelairien 
la comtesse de Noailles transforme Tantique. On le 
sentira mieux en lisant un autre poème, moins réussi, 
rhistoriette de la petite Bittô. Bittô bergère vient de 
se donner, en une vingtaine de strophes, à son ber- 
ger, Criton. Quand elle est bien vaincue, le poète 
pousse une exclamation : Comme elle est grave et 
pâle,,, et continue : 

Bittô, je vous dirai votre grande méprise. 

Le commentaire des méprises de Bittô dure 
six bonnes strophes, où la vagabonde pensée noue 
et dénoue, sans rien indiquer de bien net, de 
molles écharpes. L'objet s'est évanoui dans le rêve^ 
le sujet dans la paraphrase et Téglogue dans un 
lyrisme intempestif. Voici l'équilibre rompu entre 
les figures vivantes et le mouvement dont on veut 
qu'elles soient animées : ces figures paraissent, dès 



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li^y 



LA COMTESSE DE NOAILLES 21^ 

lors, tout agitées et consumées du feu intérieur^ 
en une heure où Tâme devrait se reposer, lan- 
guir. Les Anciens n'auraient jamais péché ainsi 
contre Tordre. Sans Tordre qui donne figure, un 
livre, un poème, une strophe n'ont rien que des 
semences et des éléments de beauté. 

Le second recueil de M"* de Noailles, VOmbre 
des jours^ précise la valeur de ces éléments pré- 
cieux. Il achève de révéler quel trésor de puissance 
poétique accumulent certaines natures frémis- 
santes. 

La sensibilité diffère de Tart ; mais elle est la 
matière première de Tart. Un certain degré de sen- 
sibilité, également distribuée et répartie, peut sup- 
pléer à la raison et tenir la place du goût. Or, 
Texcès fait la loi ici. Bien plus, de cette belle 
et forte sensibilité naturelle, une volonté résolue 
abuse méthodiquement. La jeune femme ne se com- 
plaît qu'à sentir, à se voir sentante et souffrante. 
Sa frénésie de sentiment, toujours consciente et 
voulue, la dévoile, Técorche même, afin de la faire 
apparaître plus nue. Le poète de VOmbre des jours 
se soucie donc de moins en moins de forger des re- 
présentations cohérentes, des images suivies, mais, 
dans la négligence, se font les rencontres heu- 
reuses : 

J'entendrai s'apprêter dans les jardins du Temps 

Les flèches de soleil, de désir et d'envie 

Dont l'été blessera raon cœur tendre et flottant. 

Le poète abandonne semblablement les descrip- 
tions, auxquelles il s'appliquait jadis avec une méri- 
toire constance, et ces héros obscurs du jardin pota- 



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214 LE ROMANTISME FÉMININ 

ger, haricots, radis, fleurs de pois, auxquels était 
dévoué le premier volume*, sont relégués en un 
second plan à peine sensible. Ce que Tauteur de- 
mande désormais aux arbres, aux buissons, à la 
nature entière, c'est d'exciter ses nerfs, d'extasier 
son rêve, de lui apporter l'occasion du mouvement 
passionné. A ce titre, les vraies fleurs, ces fleurs 
du vieux temps qui charmèrent tous les poètes, 
refleurissent dans le jardin qui leur avait préféré des 
légumineuses. En l'absence des roses, jugées sans 
doute un peu trop simples, voici déjà brûler dans 
l'air amoureux de la nuit « l'héliotrope mauve aux 
senteurs de vanille ». A la description se substitue 
donc une émotion, mais élancée, autant que faire 
se peut, des régions les plus végétatives et les plus 
nocturnes de l'âme : 



Mon âme si proche du corps ! 

... Mon âme d'ombre et de tourment 

Et celle qui veut âprement 

Le sang de la tendresse humaine ! 

..* mes âmes désordonnées! 



Ces petites âmes diverses, avides, curieuses, bru- 
tales, — un physiologiste dirait : ces petits centres 
nerveux de systèmes inférieurs — ces âmes d'im- 
pression plus que de réflexion et d'organisalion, ces 
petites volontés toutes sensuelles sont expressément 
chargées de tout passionner. Un train qui part, « le 
beau train violent», est invoqué comme le « maître 

1. C'était l'application littérale du programme démagogique de 
Hugo ; Plus de mots sénateurs^ plus de mots roturiers^ etc. Encore 
Hugo ne fit-il pas tout ce qu'il prêchait. Mais Tesprit féminin veut 
de la logique. 



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LA COMTESSE DE NOAILLES 21b 

de Tardente et sourde frénésie ». Dans le thème 
d'amour, le détail de physiologie alterne avec le 
cri : 

Ah ! tant de plaisirs et de larmes ! 

Tu ne dors, ne ris, ni ne manges, 
Mais n'importe, c'est le bonheur ! 

Un tel état de tension morale ne peut manquer de 
laisser jaillir, en aigrettes ou en étincelles, de purs 
et nobles agencements de syllabes, tels que le début 
de la deuxième strophe, dans le Dialogue marin^ où 
la double épithète accordée à la mer pourrait être du 
plus magnifique poète : 

Visage étincelant du monde, battement 
Du temps et de la vie!,,. 

11 va sans dire : ce ne sont, ce ne peuvent être 
que des fragments. Nulle composition réelle, 
quoique Tauteur sente toujours oii il va et, de biais 
ou de droit, qu'il y puisse toujours aller. Ni provi- 
dence, ni pensée. Les éléments se groupent, selon 
leur poids ou leur venue. Ne lui demandez pas de 
« soigner» autre chose que ses clameurs. 



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La Nouvelle Espérance^ véritable roman-poème 
animé d'une rare passion, est conçue n'importe com- 
ment et le train du récit marche comme il peut. Une 
jeune dame qui s'ennuie essaye d'aimer son mari, et, 
successivement, tous les amis de ce mari. Elle 
trouve enfin, un peu en dehors de son entourage or- 
dinaire, quelqu'un à qui se donner. Mais cet amant 
aimé n'est cependant pas le bonheur, pour deux 
raisons majeures : il n'y a pas de bonheur pour 
Sabine et, de plus, cet amant ne peut être tou- 
jours à sa disposition. Certain soir dont le len- 
demain semble vraiment trop long à vivre sans 
lui, Sabine s'arrête à la pensée de mourir. Cette fin 
qu'on traite d'absurde paraît la seule raisonnable 
si Ton comprend la donnée première. Encore la 
mort même n'est peut-être pas assez calme, assez 
froide, assez « morte » pour éteindre éternelle- 
ment ce forcené démon d'amour qu'il s'agit de 
tuer^ Tout le démoniaque^ dans ce livre, est par- 
fait. 

Quand il s'agit de peindre des personnages que 
le démon d'aimer n'agite pas, qui sont «lâches de- 
vant l'amour», ou quand il faut imaginer des 
anecdotes, des aventures, des circonstances, le livre 
tombe. Non faiblesse. Non parti pris. On dirait plu- 

1. Le même démon fit dire au poète : Et ma cendre sera plus 
chaude que ma vie. 



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LA. COMTESSE DE NOAILLES 2i 7 

tôt ironie et négligence. Pourquoi machiner, com- 
poser ? Un seul point a de l'intérêt : ce qui se passe 
dans une âme quand elle aime ou qu'elle erre dans 
les environs de Tamour, la rencontre de ceux qui 
s'aiment, leurs conversations, ces étreintes, ces 
(( caresses immatérielles des âmes». Un artiste plus 
docte aurait effacé tout ce qui n'est pas cela. 
Celui-ci s'est contenté de le gribouiller. Mais il 
s'est enfonce de toutes ses forces dans l'analyse du 
désir de la passion et dans la formule, aussi réelle 
que possible, de celte passion enfin trouvée et 
sentie*. 

De grands poètes qui exposent les infortunes des 
amants veulent nous émouvoir de pitié ou d'hor- 
reur. Celui-ci n'a aucune arrière-pensée théâtrale. 
11 n'a point d'autre but que de dire l'amour, 
ou plutôt de le confesser. Il nous confesse son 
amour. Je voudrais oser dire qu'il l'extériorise. 
Comme le jeune auteur d'Occident tendait à trou- 
ver des paroles qui pussent la dire, vivante, vraie, 
dans les caractères particuliers de son imagination, 
le jeune auteur de la Nouvelle Espérance cherche 
à faire voir avec vérité ce que c'est que son cœur de 
femme, copçu, non au repos, où il n'est point 
lui-môme, mais au plus vif, au plus rapide, au 
plus effréné des mouvements qui mettent le fond 
bien à nu ; non dans le rêve et dans Tattenle, 
mais à la fleur des heures oii brûle le plus haut sa 
plus chaude flamme d'amour. Je suis loin de nier 
l'éminente curiosité du spectacle. Cependant, ces 

1. Dans un livre suivant, M"* de Noailles a pris le meilleur 
parti. De circonstances, d'anecdotes, d'aventures, il n'y en a plus 
du tout dans le Visage émerveillé. 



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218 LE ROMANTISME FÉMININ 

efforts de description intérieure participent de la 
science plus que de lart. Il me semble que le succès 
en sera toujours relatif. Si, d'un tableau à un 
autre, il n'existe jamais de copie parfaite, comment 
serait-on jamais satisfait de la version de nos états 
intérieurs dans le langage extérieur, de notre vie 
propre dans un mode qui est commun et qui doit 
Tôtre? Quelque concret et sensuel que soit un style, 
les mots sont toujours une algèbre, leurs symboles 
ne feront jamais la réalité : ils ne la refléteront 
même pas. 

Aussi n'est-on jamais satisfait, même de Tou- 
trance, et faut-il toujours la porter plus avant. Par 
essais graduels, par entraînement méthodique, les 
phénomènes insensibles ou à peine perçus jusque- 
là prennent une forme distincte. L'hyperesthésie 
maladive s'accentue volontairement et s'accompagne 
de perversions bizarres. La couleur des mots appa- 
raît, leur arôme s'annonce. En même temps qu'il se 
colore et se parfuine, l'univers intellectuel commence 
à revêtir un aspect plus aigu, dont le patient com- 
mence à souffrir. Ce qui chatouillait blesse, ce qui 
blessait déchire. Cette tension nerveuse, développée, 
accrue par la volonté complaisante, devient un 
jour insupportable ; comme le gentilhomme dont 
M. Huysmans a dressé la monographie, on com- 
mence à se trouver assez mal portante ; comme 
Sabine de Fontenay, on court chez le docteur. 

— Docteur, cela va très mal. 
Il lui répondit : 

— D'abord, asseyez-vous tranquillement. 
Mais elle reprit : 

— Je n'ai pas la force de m'asseoir tranquillement, on ne 



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LA COMTESSE DE NOAILLES 219 

se repose que quand on est bien portant. — Elle ajouta ; — 
Il faut que vous me guérissiez tout de suite, je vous en sup- 
plie, de cette douleur que j'ai dans la nuque tout le temps, 
et d'une tristesse qui me met des larmes dans toutes les 
veines. 

Il lui conseilla le calme, le sommeil, la nourriture. Il la 
pria de regarder doucement la vie, indifférente et drôle. 

Il l'assura des plaisirs prudents qui attendent l'observateur 
et l'amoureux de la nature. 

Elle lui dit : 

— Alors, docteur, le soleil et les soirs violets, et des bouts de 
nuit où semblent s'égoutter encore les lunes qui furent su,r Agri- 
gente et sur Corinthe, ne vous font pas un mal affreux ? 

Le docteur répond que la pensée des vieilles 
lunes lui est, au contraire, bien reposante. 

Sabine s'en va indignée, en se disant : 

« — La satisfaction seule console. La faim, la 
soif et le sommeil ne se guérissent point par tel envi- 
sagement de Tunivers, mais par le pain, l'eau ou 
le lit, et de même la douleur ne se guérit que par 
le bonheur. » 

Mais ridée du bonheur elle-même s'est aiguisée. 
Son amant lui a demandé un jour : 

— Qu'est-ce qu'il vous faut, à vousj pour que vous soyez 
heureuse ? 

Elle tourna vers lui ses yeux d'enfant brûlante, appuya 
sa tête contre l'épaule de Philippe et répondit : 

— Votre amour. 

Puis, jetant dehors sa main nue, faible, puissante, elle 
ajouta : 

— Et la possibilité de V amour de tous les autres. 

Quelque temps après, elle ajoute, dans une lettre, 
autre chose d'infiniment plus net : « Ce n'est pas 
« vous que j'aime; j'aime aimer comme je vous 
« aime. Je ne compte sur vous pour rien dans la 



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220 LE ROMANTISME FÉMININ 

c( vie, mon bien*aimé. Je n^attends de vous que 
u mon amour pour vous. » 

Ainsi un certain degré d'attention sur soi-même 
en arrive à faire tourner jusqu'à Tamour, comme 
le mauvais œil faisait jadis tourner le vin. Oui, 
Famour se meurtrit, une fois revenu dans le cœur 
aimant qui ne l'avait créé que pour se répandre et 
se fuir. 11 se résorbe dans cet élémentaire amour de 
l'amour que tous les psychologues distingueront de 
l'amour vrai, dont il est la corruption ou le résidu. 
L'amour de l'amour tue l'amour, observait-on plus 
haut. Ou peut-être n'existe-t-il que pour avoir tué 
l'amour. Aimer l'amour, c'est s'aimer soi, le livre 
qui le montre atteint par là un rare caractère de pro- 
fondeur et de vérité. A force de s'aimer, à force d'ac- 
corder à chaque fragment, à chaque minute de soi 
l'indulgence absolue et l'adoration infinie, il arrive 
qu'un de ces fragments, éphémère hypertrophié, 
devient le meurtrier des autres : il ne peut même 
plus supporter la pensée des instants à vivre, s'ils ne 
sont identiques à lui, s'ils sont autre chose que son 
propre prolongement, et l'être à ce degré de despo- 
tisme n'aspire plus qu'à s'anéantir : il s'anéantit et 
se dissout en effet, par amour absolu de soi. « Tu es 
loin, écrit Sabine à son amant, tu es loin, il faudrait 
vivre demain sans toi. Je ne peux pas. » Le premier 
coup de minuit qui sonne aura probablement raison 
d'elletoute, comme elleaeu raison de tout. Jene sais 
pas de suicide romantique mieux motivé ; on y peut 
voir, toucher comment une anarchie profonde défait 
une personne, aussi exactement qu'elle décompose 
un style ou un art, une pensée ou un Etat. 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 



Si j'ai bien lu ces livres de femmes et qa'une 
erreur fondamentale ne m'en ait pas voilé le sens, 
toutes quatre méritent donc d'être rattachées à l'évo- 
lution littéraire et philosophique que résument les 
noms de Jean-Jacques Rousseau, de Chateaubriand 
et de Hugo. Ces têtes féminines, pleines de révolte 
pensive et de fiévreuse méditation, nous compo- 
seraient une formule aussi parfaite que complète 
du Romantisme. Le mot a été répété dans l'analyse 
et l'appréciation de leurs œuvres. Il s'imposait 
absolument, et Ton ne pourra plus étudier le Ro- 
mantisme sans songer à M"* Renée Vivien, à 
M"" de Noailles, de Régnier et Mardrus : en le res- 
suscitant et en l'amplifiant, elles l'illuminent. 



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/ 



1° L'origine étrangère 



Sij eo effet, le romantisme, dans son rapport. 
avec nos âges littéraires, se définit par un arrêt des 
traditions dû à l'origine étrangère des auteurs et 
des idées qu'ils mettent en œuvre, la définition 
convient aux auteurs de Psapphd et de la Nouvelle 
E^yjênmce, comme à celui de V Inconstante ; elle est 
à peine contredite par l'auteur d'Occident et de 
F^Tîy7/r, puisque, endevenantM"*Mardrus, M"^ Lucie 
Df^larue est un peu sortie ^e nos races. 

Un jeune écrivain nationaliste, qui les admire 
aillant que moi, M. DauchotS les traite sans détour 
lit* ( métèques indisciplinées ». Il leur reproche de 
bénélicier des avantages français, mais de ne point 
it accepter la discipline nationale ». L'accusation, 
d'une justesse rigoureuse, nous rappelle que la 
Nttitrtdle Héloïse a été écrite par un Suisse, le livre 
Di* lAilemagne par une Suissesse d'origine prus- 
sienne^ et que Lélia compte parmi ses ascendants 
directs les Slaves et les Germains du sang de 
Maurice de Saxe. L'indiscipline de nos jeunes mé- 
tèques ne fait donc que continuer une tradition 
qui, pour avoir été introduite chez nous est 
tepen<lant restée distincte des vraies Lettres fran- 
i;aîses. Il faut sentir l'hétérogénéité de Sand, de 

1. Llfié^ du l-'mai 1903. 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 223 

Staël et de Rousseau ou s'abstenir de censurer leurs 
héritières; celles-ci ne sont rien qu'une onde, 
la dernière, de cette invasion gothe qui se rua sur 
nous par Téchancrure de Genève et de Coppet. 

Objecter que ces contemporaines nous arrivent plu- 
tôt du midi que du nord ou de Test, et nous approvi- 
sionnent d'éléments helléno-latins, ne serait pas une 
défense bien sérieuse. La Grèce, l'Espagne, l'Italie 
d'aujourd'hui, la Dacie elle-même, où les dialectes 
latins se sont gardés assez purs, ont été plus subju- 
guées encore que notre France par le germanisme des 
cent cinquante dernières années ^ Depuis la fin du 
haut moyen âge, la France est le boulevard de la 
Classicité ; qu'il cède, elle cède en Europe. La pré- 
dilection de l'empereur Julien, ce fidèle des 
anciens dieux, semble avoir désigné Paris pour 
l'héritier direct du monde classique. Nulle terre en 
Europe ne donna des leçons de goût à l'Attique 
moderne. L'Europe entière est barbare, en compa- 
raison ; mais, depuis que Tinfluence française dimi- 
nue et qu'elle procède d'un génie moins pur, la bar- 
barie universelle n'a pu que s'accroître. 

Dans toute l'Europe méridionale, la haute société 
représentée par les cours, les compagnies savantes 
représentées par les universités, ont subi la civili- 
sation des Anglo-Saxons ou se sont rattachées à la 
médiocre demi-culture des Allemands, qui sont de 
simples candidats à la qualité des Français. 11 

1. Ceux qui m'objecteront l'origine danubienne de Ronsard 
n'auront pas réfléchi que, avant la Réforme, la culture romaine 
s'étendit à la chrétienté tout entière. La Germanie n'existait point 
à l'état de pi'otes talion contre cette culture. Il y avait bien des sau- 
vages et des sauvageries, mais il n'y avait point de barbarie cons- 
tituée, comme aujourd'hui. La Civilisation n'était pas contrefaite. 



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224 LE ROMANTISME FÉMININ 

suffit de causer une heure avec les compatriotes 
du Tasse, d'Aristophane ou de Cervantes, pour 
admirer avec tristesse la réelle déchéance des na- 
tions privilégiées. 

Nous valons mieux qu'eux, malgré tout, et nos 
esprits sont moins touchés. Une Renaissance clas- 
sique peut encore se produire au milieu de nous, 
et c'est, par exemple, en se courbant sous notre 
loi, en retrouvant nos traditions, en les interprétant, 
qu'un Athénien comme M. Jean Moréas est parvenu 
à retrouver le style brillant de ses pères. La France 
était le seul lieu d'Europe qui lui convînt. Son 
germe était en lui, mais le germe ne pouvait percer, 
ni fleurir qu'au soleil de l'Ile-de-France. Tout ce 
qu'on nous apportera de proprement, et d'essentiel- 
lement étranger, fût-ce d'Annunzio ou même du 
divin Carducci, montrera, relativement à l'ensemble 
des œuvres françaises, un caractère de romantisme 
essentiel. 

Que les quatre sirènes fissent donc revivre 
chez nous, avec l'ardeur de leur âge et de leur 
talent, toutes les habitudes propres au roman- 
tisme, il était nécessaire et juste, il était beau, dé- 
cent, parfait que leur sang ne fût point de veine 
française très pure. En elles s'incarne et palpite l'ar- 
gument que l'histoire nous avait suggéré. 



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2° D'étrangetés en perversions 



Mais le romantisme se connut pour ce qu'il était. 
Il aima en lui ses qualités de barbare. Etranger, il 
aima Tétrange. Non seulement il l'accueillit, mais 
il Tafficha en s'efforçant de déterminer dans le goût 
public une révolution qui assignât à Tart d'écrire, 
comme au plaisir de lire, des objets tout à fait nou- 
veaux. Un plaisir de surprise est inséparable du vif 
sentiment de Tadmiration ; mais le romantisme 
changea les facteurs de ce plaisir. 

Autrefois on était émerveillé de la conduite et de 
la disposition d'un poème : les effets inattendus 
ne naissaient point de la nouveauté du sujet choisi. 
L'indifférence de l'art grec au renouvellement de 
ses thèmes tragiques ou lyriques lui est reprochée 
de nos jours, à l'égal d'une infirmité. Les vrais 
maîtres riraient du besoin maladif qui nous fait exi- 
ger de la matière du poème la petite émotion que 
leur donnait uniquement la manière de la traiter. 
Pour eux, cette matière était chose commune, et 
donnée plutôt que trouvée. Dans l'œuvre toute seule 
devait éclater la distinction de la personne du poète. 
Encore ce poète tirait-il son orgueil et sa force, de 
la puissance de son génie, non de la qualité singu- 
lière de sa nature. En romantisme, le principe est ren- 
versé : il faut être un original. Les objets singu- 
liers et rares sont préférés aux beaux objets. 

15 



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226 LE ROMANTISME FÉMININ 

Ce principe a été constamment en vigueur, même- 
parmi les romantiques adoucis, corrigés, qu'on a 
nommés des Parnassiens. Le plus grand de tous^ 
en a logiquement déduit les conséquences, lorsqu'il 
a professé dans les Fleurs du mal^ la haine de la 
norme, Tamour de laccident, le blasphème des^ 
lois et la religion du péché. 

Cela n'allait pas toujours aussi loin. Quelques- 
uns se contentaient de changer de costume et de 
faire les Chinois ou les Turcomans. D'autres fois, au 
contraire, la mascarade fut surtout intérieure; l'on 
s'appliqua aux passions qualifiées de contraires à 
la nature : 

— Fumer de Topiam dans un crâne d'enfant, 
Les pieds nonchalamment allongés sur un tigre ! 

Mêmes directions, on l'a vu, chez M'** Renée- 
Vivien, et le goût, délicat mais net, du pervers se 
retrouve dans les poèmes virginaux de M"* Mar- 
drus. Sensuelle chez la première, la perversité est 
littéraire et grammaticale chez la seconde. Un 
vif libertinage de l'imagination fait le caractère- 
essentiel de l'auteur du Cœur innombrable^ qui a 
vidé entre ses pages, avec art et mesure, tout le 
sachet secret de l'essence la plus hardie : qu'un 
vers inoffensif y reçoive la traduction, l'interpréta- 
tion scélérate, cela est presque désiré, peut-être 
voulu. L'auteur connaît son temps. Elle le traîne au 
sillage de son parfum. 

Seule, M"" de Régnier, magnifiquement douée 
pour un art classique, dédaigna un peu ce moyen 
de nous intéresser à sa poésie. Elle se rattrape 
autre part. Sa prose multiplie ces coquetteries d'in- 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 227 

vention, ces gamineries du langage, d'où rejoindre 
et passer la malignité de ses sœurs. Installées sur la 
gabarre de leur vieux maître, elles cinglent, voiles 
ouvertes, d'un cœur où le pervers est loin de chas- 
ser le naïf, sur le fleuve de la « damnation » 
esthétique, « au fond de Tinconnu pour trouver du 
notiveau ». 



\ 



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À 



3« V indépendance du Mot 



Si, au lieu de le définir par ses origines ou 
par ses intentions, on analyse les effets littéraires 
du romantisme; si Ton se rappelle qu'il désapprit 
aux écrivains tout art de composer, qu'il nivela 
profondément les éléments du discours, qu'il plaça 
le Mot sur un trône, qu'il chassa la beauté au profit 
des beautés, ces malheurs se retrouvent, à des de- 
grés divers, dans les livres que nous venons de citer 
et d'extraire. La moins touchée à cet égard, M""® de 
Régnier encore, ne fait pas toujours exception. Mais 
rhabile calligraphie parnassienne de M"\ Renée 
Vivien ne lui a point donné le moyen de construire 
seulement une strophe complète. Et toutes quatre 
excellent au chef-d'œuvre du romantisme : les vo- 
cables reçoivent ce poids matériel, cette valeur phy- 
sique, ce ton, ce gotU de chair qui, de nécessité, 
ralentira le mouvement, mais augmentera la puis- 
sance de suggestion. 

Ainsi se réalise le composé le plus sensuel et le 
plus capiteux qui se puisse obtenir avec de l'encre et 
Hu papier.Chez l'une, les mots, qui lui sont arrivés par- 
fumés et coloriés par ses prédécesseurs ^ deviennent 



1. Toute l'école de 1882 a vécu sur la théorie du mot-couleur, du 
mot-parfum, du mot-chose, qui est elle-même la conséquence de la 
théorie du mot-Dieu, nomen numen^ que Victor Hugo enseigna qua- 
rante ans plus tôt : Car le mot^ qu'on le sache^ est un être vivanl. Cet 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 229 

sensibles au toucher des papilles de notre main. 
Une autre, en les faisant entrer dans des combi- 
naisons trop neuves, les fait aussi hurler entre eux 
de se voir accouplés : les tons juxtaposés qui dé- 
chirent Toreille frappent l'imagination et s'im- 
posent au souvenir. Enfin, pour une troisième 
qui est la plus folle du Mot, non seulement en art, 
mais dans la sensation des passions de l'amour, le 
mot est employé aux caresses d'un sens nouveau. 

Sabine de Fontenay pousse la sensualité verbale 
à un degré voisin de l'hallucination, mais l'auteur 
réussit à en faire admettre le paroxysme : 

« Où — s'écriait-elle, en se tenant la tête comme 
« devant un danger, un accident, — oïl, dans 
« quelle portion de F air puis-je goûter la forme 
« délicieuse et mouillée de certains mots que tu 
« dis! » 

Gardons-nous cependant de prendre ces lignes 
pour un cri de passion. Elles découlent d'une Poé- 
tique secrète. 

— « Vous aimez beaucoup le mot «cœur »? 

— « Oh! oui, avoua-t-elle, n'est-ce pas? C'est le 
« mot charmant et sensible, le mot rond dans 
« lequel il y a du sang. 

« Et le mouvement de ses mains modelait ses 
« phrases. » 

Voilà le dernier cercle de la méprise. Il fallait y 
tomber du moment que l'on se mettait à écrire 
dans la seule intention de se traduire, soi. Dupe 



être vivant s'émancipa par le romantisme des liens de la raison 
et même de la signification. Après Hugo, avant M. Ghil, Arthur Rim- 
baud avait établi une gamme de la coloration des voyelles Anoir^ 
corse l velu... 



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230 LE ROMANTISME FÉMININ 

de soi, il faut être dupe du mot. On veut sentir 
tout ce qu'on est; on veut nommer tout ce qu'on 
sent. On est donc amené à sentir bien au-delà de 
la normale. 

Folie, névrose est vite dit. Des pathologistes 
superficiels pourront seuls s'en tenir à ce diagnos- 
tic. Si l'on veut bien étudier les antécédents de 
la névrose, il faut relever là l'aboutissement né- 
cessaire des fortunes du mot, depuis Hugo et 
Lamartine jusqu'à Verlaine et Mallarmé. 

D'élément subordonné à la syntaxe, le mot 
est devenu, avec le romantisme, élément principal. 
Chez Mallarmé, les mots s'arrangèrent sur le pa- 
pier d'après leurs attraits mutuels et leurs exclu- 
sions réciproques : affinités, appels, contrastes pure- 
ment mécaniques, qui n'exigeaient aucune opération 
de Tesprit du poète, ni son choix, ni son juge- 
ment : seule opérait la faculté élémentaire de 
sentir et d associer spontanément les images. 

Les théories esthétiques de Mallarmé auraient 
pu s'appliquer sans réserve pour une espèce d'ani- 
maux à laquelle eussent fait défaut les facultés supé- 
rieures de rintelligence. Pour des hommes complets 
la gageure est plus difficile. Les disciples de Mallarmé 
n'ont jamais été bien ardents, ni bien exacts à se 
mutiler de la sorte. Ils avaient conscience de la 
futilité du jeu. Peut-être sentaient-ils qu'à trop 
vouloir rétrécir Tenceinte de l'âme, on la dimi- 
nue en effet. 

La jeune école féminine est moins prudente. Avec 
raison. C'est un plaisir de femme que d'assortir les 
mots comme des étoffes. De subtiles analogies de 
sentiment et de sensation, mal démêlées ou con- 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 231 

^ues fugitivement par les rudes esprits virils, sont 
au contraire ici éléments naturels, quotidiens, delà 
vie de Tâme. On reprochait auxmallarmistes d'au- 
trefois de se montrer scandaleusement féminins : les 
mallarmistes d'aujourd'hui le sont très légitimement. 
Une seule différence : elles ne se résignent guère 
à Tobscurité du sens. La plus absconse veut être 
lue, comprise, approuvée. Elle écrit pour un public, 
^t aussi large que possible. Les nerfs, la sensation, 
fort bien! mais jusqu'au point où l'expression de 
sa nervosité ferait le désert autour d'elle. C'est 
pour communiquer, bien plus que pour penser, que 
le langage, écrit ou parlé, fut donné aux femmes*. 
La société avant tout ! Par là peut-être le roman- 
tisme féminin se corrige-t-il : ce qu'il a de trop 
particulier se généralise. Je crois que c'est aussi par 
là qu'il se propage et qu'il gagne de nouveaux sujets 
à sa déraison. 



\ . Elles tendent à introduire dans la République des lettres une 
politesse charmante. L'une d'elles voyage, et ne peut signer la 
dédicace des exemplaires qu'elle destine à la critique. En pareil 
cas, nous prions l'éditeur de glisser notre carte de visite dans les 
premiers feuillets de chaque volume. 11 y avait bien un bristol 
dans notre exemplaire d'Horizons^ mais il portait toutes sortes 
-d'aimables choses : « Madame L. Delarue Mardrus^ en voyage^ 
regrette de ne pouvoir dédicacer et signer ce volume. Adresse chez 
l'éditeur. C'est d'un million de petites choses pareilles que se fait 
le progrès des mœurs. 



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4° Lanarchie 



La révolte individuelle, une fois reconnue, 
sous le nom d'originalité, pour principe d'art, a 
déterminé une anarchie beaucoup plus profonde. 

Le sentiment devenu guide, la sensation faite règle, 
<^t les tendances excentriques adoptées ainsi par 
l'imagination ont été si bien pratiqués dans le ro- 
mantisme qu'on en arrive à prendre pour syno- 
nymes les deux mots de romanesque et de roman- 
tique. Cependant, les choses sont différentes. 
Il est des têtes romanesques, et qui sourient 
à leur roman, mais qui, toutefois, prennent 
garde de ne pas se tromper sur la valeur de 
ce qu'elles font. Elles se savent entraînées, elles 
ont du plaisir à l'être, mais elles se l'avouent et ne 
se flattent pas de se dominer quand elles subissent. 
La volonté expire, soit! la raison est absente : elles 
ne parlent pas raison. Elles ne refont pas la morale 
pour la mettre au degré de leur emportement. Lasen- 
sibilité romantique est tout autre. Son caractère est 
de se croire et de se dire la règle de tout. Romantisme, 
en fait de passion ou de style, ne signifie donc pas exal- 
tation. Un langage romantique n'est pas nécessai- 
rement un langage passionné ; on peut se passion- 
ner sans aucun romantisme, comme on s'en 
convaincra en ouvrant, n'importe où, quelque ser- 
mon de Bossuet. Très précisément, le romantisme 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 233 

naît à ce point où la sensibilité usurpe la fonction 
à laquelle elle est étrangère et, non contente de 
sentir et de fournir à lame ces chaleurs de la vie 
qui lui sont nécessaires, se mêle de lui inspirer sa 
direction. L'humeur, alors, n'est plus humeur; non 
plus caprice, le caprice : tous deux sont des sys- 
tèmes, et faux. Les esprits conduits à professer ce 
système croient ou font croire qu'il existe, au fond 
de chaque sensibilité particulière, un principe puis- 
santd'unité et d'ordre. Aussi font-ils de leur personne 
le juge de leur destinée, et de leurs traits particu- 
liers un modèle philosophique. 

C'est ce que Rousseau ne dit pas, mais ce qu'il 
insinue très clairement, en tête de ses Confessions : 

« Je veux montrer à mes semblables un homme 
« dans toule la vérité de la nature; et cet homme, 
« ce sera moi. 

(( Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les 
« hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux 
« que j'ai vus... 

« Je viendrai, ce livre à la main, me présenter 
(( devant le Souverain Juge. Je dirai hautement : 
« Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je 
« fus. J'ai dit le bien, le mal avec la même fran- 
c< chise. » 

Ce ton d'autorité qui sacre « le bien » et « le 
mal » comme émanations également divines du 
moi inaugure la morale du romantisme. Soyez bon, 
ou mauvais, mais « avec franchise » vous-même. La 
personnalité sincère, tout est là! 

Voilà donc le système. M"^ Renée Vivien, dans son 
art et dans sa morale, s 'y jette à corps perdu. Ellea des- 
siné son jardin avec le seul souci de n'y rien mettre 



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/ 

234 LE ROMANTISME FÉMININ 

que de sien et, depuis la statue de rExcentricité 
jusqu'à celle du Mal, ni les images de la mort, de 
la décrépitude et de la maladie, ni les sensations 
des voluptés les plus douloureuses ne Tout décou- 
ragée. M"* Mardrus, moins tragique, non moins 
méthodique, s'appliquait, dans ses vers de jeune 
fille, à faire valoir ce qui définissait et isolait 
son être. Le môme accent de confession 
reparaît, mais beaucoup plus âpre, dans la Nou" 
velle Espérance. Un prêtre catholique pour- 
rait rinterpréter sans invraisemblance comme la 
nostalgie des sacrements. Cette âme, dirait-il, ne 
s'offrirait pas aussi nue sans l'obscur sentiment 
qu'avouer c'est se racheter, souffrir c'est expier et 
pleurer c'est se repentir. Mais je ne trouve nulle 
trace d'expiation ni de repentir dans ce livre. Le 
désespoir en est très pur : sans horizon, ni perspec- 
tive, il aboutit droit à la mort. Pas une phrase, pas 
un mot qui fasse soupçonner la moindre confiance 
en un juge surnaturel ni dans quelque amitié cé- 
leste. Pour tout Dieu, Sabine de Fontenay a son 
amant, ou plutôt son amour, ou plutôt elle-même, 
ou plutôt une étincelantc minute d'intensité et de 
frénésie pour son moi. La sensibilité saturée aspire à 
finir. Elle a atteint le bord du cercle qui Tenvironne, 
tout ce qui peut s'éprouver du monde est souffert 
et goûté. Bulle écumeuse ou sphère en flamme, 
le moi crève et se rompt. Puisque cela ri^est plus et 
que cece n'est pas, que peut-il subsister au monde? 
La mélancolie romantique s'explique tout entière 
par ce terme mortel assigné au Sentinwînt maître 
de l'âme. 



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5° Le génie féminin 

Cette dépression générale a conduit à écrire les 
mots de décadence et même de dégénérescence. 
Mots violents qui escomptent trop certainement 
Tavenir. 

Au lieu de dire que le romantisme a fait dégé- 
nérer les âmes ou les esprits français, ne serait-il 
pas meilleur de se rendre compte qu'il les effémina? 
Hugo lui-môme, qui nous fut donné pour le type 
de l'homme sain et de la nature virile ^ n'échappe 
pas à ce caractère, si, au lieu de considérer le 
siège de la volonté et de la puissance, on prend 
garde à son tour d'imagination. Elle fut féminine, 
en ce qu'elle se réduisit à une impressionnabi- 
lité infinie. Elle sentit, elle reçut, plus qu'elle ne 
créa. Le génie de Hugo tient surtout au nombre 
et à la vivacité des sensations qu'enregistre sa mé- 
moire et qui entrent en mouvement les unes par les 
autres. C'est le voyant, c'est l'entendant, par excel- 
lence. Il est donc mené par les sens. La manière 
dont il compose et distribue ses images ne saurait 
être comparée à la magnificence de chacune d'elles. 
La faculté par où se trahit la vigueur de Tesprit, 
le choix, est relativement débile chez lui. Ce style^ 
cet élan de l'ordre intérieur, est dominé chez 

1. Comment M. Jean Garrère, dans ses Mauvais maîtres^ a-t-il pu 
faire cette erreur? 



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236 LE ROMANTISME FÉMININ ' 

Victor Hugo par les sollicitations du vocabulaire. 
Ce sanguin ne fut, à cet égard, qu'un paquet de 
nerfs. Son génie verbal nous témoigne d'un mode 
de sensibilité aussi féminine que celle d'un lakiste 
ou d'un lamartinien. Mis au centre de tout comme 
un écho sonore^ il achève la preuve de cette vérité 
que le Romantisme entraîna chez les mieux orga- 
nisés un changement de sexe. 

La transformation ne fut qu'intellectuelle pour 
Hugo. Pour- d autres elle atteignit au principe du 
sentiment et de la vie. Chateaubriand ditféra-t-il 
d'une prodigieuse coquette? Musset,, d'une étour- 
die vainement folle de son cœur? Baudelaire, Ver- 
laine ressemblaient à de vieilles coureuses de 
sabbat ; Lamartine, Michelet, Quinet furent des 
prêtresses plus ou moins brûlées de leur Dieu. 

Ni Ronsard, ni Corneille, ni Molière,, ni La Fon- 
taine, ni même ce tendre et lucide Jean Racine ne 
prêtent, par leur art, au travesti qui va si bien 
aux maîtres romantiques. Nous avons relevé à 
chaque instant les larcins de Renée Vivien ou 
de Lucie Mardrus aux Fleurs du înal et aux 
Fleurs de bonne volonté. Mais, ayant pressé l'analyse, 
nous voici maintenant réduit à constater qu'elles 
ne faisaient guère que reprendre leur bien. Leurs 
modèles les avaient, plus ou moins, volées de 
sexe. Ils s'étaient mis à écrire et à penser comme 
il est naturel que pense et écrive une femme. 
Depuis qu'il retombe en quenouille, le roman- 
tisme est rendu à ses ayants droit. 



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6** a Le pi^estige (Têtre bien soi » 



On peut débattre à Tinfini sur le point de savoir 
qui, de la femme ou de Thomme, accuse le plus 
fortement sa personnalité. Ce qui n'est pas dou- 
teux, c'est que l'homme est, de beaucoup, le 
moins conscient. L'idée, le sentiment défini, 
l'image abstraite du moi ne se propose pas à Tin- 
telligence virile avec autant de fréquence et de 
précision que dans un esprit féminin. Dire moi 
fait presque partie du caractère de la femme. Le 
moi jaillit à tout propos de son discours, non à titre 
d'auxiliaire, non pour la commodité du langage, 
mais avec ce cortège d'impressions personnelles et 
caractérisées qui signifient très exactement : moi 
qui parle^ moi et nulle autre. Comme dit éner- 
giquement la petite nonne du Visage émerveillé^ le 
dernier livre de M™^ deNoailles: « Moi c'est moi, 
et les autres sœurs sont les autres sœurs ! » Ne riez 
pas de cette admirable sentence. On n'a rien écrit 
de plus féminin. Dans le canon de la statuaire hel- 
lénique, les deux mains d'Aphrodite sont repliées 
dans la direction de son corps. D'un geste auguste 
et primitif, la vraie femme ramène à soi tout le ciel 
et toute la terre. 

Les conversations impersonnelles, si communes 
entre les hommes qui sont hommes, peuvent être 
dites impossibles d'homme à femme et, bien plus 



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238 LE ROMANTISME FÉMININ 

encore, entre femmes. Le plus général des sujets 
ne manquera jamais de les jeter rapidement aux 
abimes de leur personne singulière ou du privé 
d'autruî. Les raisons de ce caractère ne sont pas 
simples. Un philosophe féminin d'une rare luci- 
dité qui signe du pseudonyme de Fœmina dans 
quelques journaux parisiens, en a donné cette raison 
très forte, que la vie intérieure de la femme est, au 
physique, à l'organique, plus intense que la nôtre. 
La conscience de la femme ne se fait le centre du 
monde que parce que la femme est continuellement 
rappelée dans son corps. Des sensations profondes 
et souvent douloureuses déterminent ce sentiment. 
C'est un perpétuel Je souffre^ donc je suis. Tant de 
sacrifices et tant de tributs rigoureux qui lui sont 
imposés par la loi de son être la contraignent à des 
replis sur elle-même K Enfin, sévit entre elles cette 
concurrence amoureuse qui les oblige à se distin- 
guer le plus nettement possible Tune de l'autre 
et, tant au moral qu'au physique, à se connaître, 
h s'interroger, à se surveiller, à souligner, avec 
une attention sans bornes, tous les- traits suscep- 
tibles de leur donner un aspect défini et particulier. 
Bien avant que Montaigne y eût réfléchi, la 
femme savait que les hommages de l'homme 
ne sont pas au juste inspirés par le seul éclat du 
visage ou la perfection de la forme, prétextes néces- 



1. Il faut détacher d'un article de Fœmina cette note sur la 
vie intérieure et la rêverie chez les femmes. « Cet état com- 
porte un engourdissement périphérique où s*amortit la sen- 
sibilité des parties du corps qui sont en contact avec Textérieur ; 
la vie viscérale^ par contre, y gagne une excitation ; le cœur rejette 
son sang avec plus de force et le fonctionnement cérébral est plus 
vif ». {Gaulois du 14 janvier 1900.) 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 239 

saires, indispensable occasion : le vrai artisan de 
Taraour, c'est un charme, un air, un accent impos- 
sible à déterminer, mais qui est toujours très déter- 
miné quant à lui, car il fixe, il enchaîne l'âme, plus 
encore qu'il ne lui plaît; il lobsède et il la captive 
plus encore qu'il ne l'enchante : c'est un élément 
distinctif bien plutôt que supérieur. « J'étais Moi, 
et elle était Elle. » Absurde et décevante explication 
éternelle! Être belle ne nuira point, mais d'abord il 
faut être elle: depuis que notre monde est monde, 
elle aspire à la personnalité plus qu'à la beauté. 

La femme exagère donc ce qu'elle est, beaucoup 
plus qu'elle ne le corrige et ne l'embellit. Elle a 
découvert, dès les origines, l'esthétique du Carac- 
tère à laquelle fut opposée plus tard cette esthétique 
de l'Harmonie, que les Grecs inventèrent et por- 
tèrent à la perfection, parce que l'intelligence mâle 
dominait parmi eux. Les Grecs firent du sens général 
et rationnel du beau le principe de toute leur civi- 
lisation que Rome et Paris prolongèrent. Les autres 
peuples, d'Orient ou d'Occident, c'est-à-dire tous 
les barbares, se sont tenus au principe du Caractère, 
tel que le sentiment féminin l'avait révélé. 

Elle avait souligné son sexe par son costume. Mais 
elle s'appliqua à souligner encore les différences de 
sa nature en utilisant tout ce qui l'environne, la mai- 
son, les meubles, les parures et les parfums, sans 
oublier la courbe des allées du jardin, ou la gerbe 
de fleurs dont elle est le centre vivant. Il faut que 
tout converge et que tout rayonne. C'est par rapport 
à soi qu'elle renouvelle le monde, et ce monde, 
qu'elle a frappé à son empreinte, doit tendre à la 
représenter dans une formule qui ne puisse se 



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240 LE ROMANTISME FÉMININ 

rapporter à d'autres qu'à elle. Si elle aspire ainsi 
à ce que le féminin Verlaine appelait U prestige 
d'être bien soi, c'est pour régner sur la mémoire 
de rhomme enivré, pour n'y être pas oubliée, pour 
le suivre, si loin qu'il aille, des effluves de son par- 
fum. Créer une obsession, c'est le commencement 
de tout artifice d'amour. L'homme agit, courl, 
voyage, mais la femme existe et demeure. Quand 
il lui parle des vains royaumes du monde, il dit 
nous: elle répond moi. Pour se traduire, il a le style 
général et la suite de ses actions, mais sa com- 
pagne, oisive, concentrée, casanière, travaille à sa 
propre statue, tour àtourartisteetciseau, marbre à 
dégrossir et figure faite en vue du seul événement 
de la vie des femmes, l'amour. 

Cet amour venu n'abolit pas l'obsession du 
moi dans l'éternel esprit féminin. C'est la nais- 
sance de l'amour qui parfois se dérobe dans la pé- 
nombre des formes inconscientes. « On ne pense 
<( à rien, on est content », écrit l'auteur de la Nou- 
velle Espérance, « on s'habille le soir, on se 
« met des couronnes de fleurs sur la tête et des 
(( robes de tulle où l'on est à moitié nue, on se 
<c vide des flacons d'odeur sous les bras, et on va à 
« cela en riant sans se douter comme on est brave. » 
L'excitation de cette ivresse pourra durer. Mais Tin- 
conscience, elle, est très courte. L'héroïne de M™Me 
Noailles ne craint pas de se contredire en le cons- 
tatant. « Je suis née ivre », écrit-elle, avec une 
lucidité très froide. « Je, moi... » ? Et elle demande 
aussitôt à son amant : « N'êtes-vous pas ivre d'être 
vous-même? » 

Or, l'amant ne l'est pas du tout. Ce genre de plé- 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 241 

nitude, qui est commun chez les fats, est aussi accordé 
^aux professionnels de Tamour, espèce qui procède 
<l'un sexe mitoyen entre l'homme et la femme. Il 
n'est pas normal qu'un amant soit ivre de lui : 
qu'une femme soit ivre d'elle, la nature entière le 
veut. Point d'énergie, point de fierté, point de vio- 
lence dans aucun amour de femme sans injuste 
•et glorieux sentiment du moi dans le nous. Le des- 
potique amour de Sabine de Fontenay ne permet 
à Philippe Forbier qu'un plaisir, celui de l'aimer. 
En cas de manquement, elle l'accusera d'injustice, 
-de dol, de vol, et elle éclatera en ces sombres re- 
proches, que connaissent également les sectaires et 
les victimes de la religion de l'Amour, le plus sombre 
et le plus étroit des monothéismes humains. 

Lisons et relisons la page merveilleuse oîi Sabine 
ne se contente pas d'être jalouse des sensations de 
«on amant, comme l'Amour pour sa Psyché dans 
la mélodie de Corneille. Elle défendra à Philippe 
toute pensée voisine de la distraction : 

Le départ de Philippe fut fixé au lendemain. 

Il devait prendre un train du soir, et de bonne heure 
Sabine fut chez lui. Elle avait, ce jour-là, son visage et ses 
gestes dactivité, son regard précis et gai. Philippe traînait 
d'une chaise à l'autre dans la bibliothèque, où il déplaçait ses 
livres. Il menait naturellement deux sentiments à la fois, et, 
quoiqu'il fit avec ordre et netteté ce dont il s'occupait, la 
tristesse qui enveloppait ses actes leur donnait l'apparence 
de la négligence et de l'importunité. 

La vie sensible était en lui si abondante quil mourait et 
renaissait de deux sensations contraires, 

Sabine, penchée sur une petite caisse de bois, y jetait les 
livres et les papiers que Philippe lui tendait. Soudain, repre- 
nant des mains de la jeune femme un volume qu'il venait de 
lui remettre : 

16 



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242 LE ROMANTISME FÉMININ 

— Ah! — dit-il, — voilà une admirable étude sur le crime et 
la pénalité que je vais lire là-bas. 

Et son visage s'éclairait. 

— Cela va vous amuser? demanda ¥"• de Fontenay sur un^ 
ton d'apparente indifférence. 

— Oh! oui, — répondit Philippe, — avec cette voix d'amour 
q'il avait en parlant des choses oii son désir glissait, — Un si beau 
livre et un sujet si passionnant! 

— Et moi, — répondit-elle, — qu'est-ce que j'aurai pour 
m'amuser ? 



Il ne faut pas être grand connaisseur pour dis- 
tinguer ceci de nos jalousies d^hommes. Nos ja- 
lousies sont humbles. Dans une page admirable de 
son Lys rouge, M. Anatole France a parfaitement 
fait saisir comment le bon sens, la raison, le manque 
de fatuité, le sentiment d'une indignité naturelle 
devant le caprice divin et la grâce arbitraire d'une 
femme adorée contribuent à tordre d'angoisse et à 
percer d'effroi le cœur du jaloux naturel : la blessure 
est d'autant plus cuisante qu'il prend de lui une 
estimation plus modeste. Chez Sabine de Fontenay^ 
Tamour-propre est à vif. C'est un mélange d'amour- 
propre et d'orgueil tyrannique, qui saigne en elle 
et, jointe au dépit, une rancune sombre, mêlée 
d'envie : 

— Et moi? qu'est-ce que j'aurai? 

Tous les aiguillons de l'amour féminin, toutes ses 
arrière-pensées dorment dans cette phrase. Ils ten- 
dent bien au môme point : faire rejaillir au dehors, à 
force de presser, cette nappe brûlante de douleur, 
d'amertume, de désir et de joie que le cœur exercé 
enveloppe de ses replis. Qu'elle aspire à l'amour ou 
qu'elle l'ait trouvé enfin, c'est elle-même, c'est le 
chaud sentiment de sa propre vie que la femme est 



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LEUR PRINaPE COMMUN 



245 



sans cesse excitée à poursuivre. Tout le songe de 
vivre n'est, en somme, pour elle que passer et repas- 
ser devant ses miroirs, et les plus vivaces possible : 
aux beaux jours, ils sont tout ardents et lui ren- 
voient son image pleine de feux. 11 est trop naturel 
que, la plume à la main, elle excelle à conter la 
grande pensée de sa vie. 




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T La profanation 



Les femmes ont été lentes à faire valoir leurs 
droits sur la poésie et la philosophie romantiques. 
Mais il est à considérer que leur éducation litté- 
raire a été faite par des hommes. Elles imitaient 
donc leurs maîtres et reflétaient avec docilité des 
procédés, des thèmes, des façons de penser et même 
de sentir qui ne leur allaient qu'à demi. 

Assurément le charme de quelque gracieuse mol- 
lesse perçait toujours. Elles pratiquaient tout naï- 
vement ce que Verlaine, en vieux roué, conseilla 
de faire de parti pris : 

... Surtout ne va point 
Choisir tes mots sans quelque méprise. 

Les méprises, les impropriétés de leur style sont 
une grâce. C'est un des signes auxquels se révèle la 
littérature des femmes. Plus d'un voile serré avec 
une extrême pudeur en a été levé le plus inno- 
cemment, mais le plus clairement du monde. Pour 
la plupart nourries de littérature virile, elles ne 
songeaient pas à se montrer davantage et, si même 
la pensée leur en fût venue, peut-être l'eussent-elles 
rejetée avec indignation par fidélité au secret. 

Oui, le vrai féminin^ c'était bien de se cacher éter- 
nellement. Celle qui avoue et qui déchire la dra- 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 245 

perie voluptueuse sacrifie quelque chose de son 
sexe à son art.. Le sphinx se défigure, au moment 
où il se révèle. Tous ces beaux prétextes, vérité, 
audace, bravoure, ne conviennent plus. Il n'y a 
qu'une trahison. En souffre toute femme ainsi livrée 
et profanée par ses sœurs écrivantes. Tel est, du 
moins, sur ce sujet, Tavis du grand nombre des 
hommes. Les femmes ne sauront jamais quel trésor 
de pudeur tout homme aime à concevoir à leur occa- 
sion. Il a souffert à cette place imaginaire. Il en a 
jeté les hauts cris. Tandis que les femmes discutent 
si c'est vrai (les plus intelligentes, alarmées bien 
plus que choquées de voir donner la clef de leurs 
complications), nous nous demandons uniquement 
si cest bien. Un critique d'université s'est même 
caché la face : cette libre poignée d'aveux insul- 
tant à la délicatesse du monde, on était bien hardie 
de les avoir signés tout crus ! 

M. Gaston Deschamps, qui a grand besoin qu'on 
le renseigne, n'a pas pris garde au caractère des 
hardiesses qui l'ont surpris. Où il nota des aberra- 
tions profondes, il aurait pu apercevoir de simples 
naïvetés. Où il observa l'égarement d'une conscience 
coupable, sévit, tout simplement, la notion roman- 
tique de l'art. M"® deNoailles et les trois criminelles, 
impliquées au même procès, ont adopté l'esthétique 
du caractère, celle-là même que leur exposait 
M. Gaston Deschamps, retour d'Athènes, quand il 
leur commentait les beautés de Victor Hugo : — 
Puisqu'il faut être original, puisque le principe du 
beau c'est le nouveau, pourquoi ne ferait-on pas du 
nouveau, de l'original et du beau avec ce dont la 
femme, jusqu'ici, nous a fait mystère ? Si l'exotisme a 



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246 LE ROMANTISME FÉMININ 

quelque prix, nous en apportons à mains pleines ! 
Nous apportons l'immense Inconnu féminin. Ce 
cœur hermétique est ouvert, cette forme insidieuse, 
la voici aux curiosités de chacun ! De fait, les do- 
cuments ne nous manquent plus. On a écrit, en sou- 
riant, que le roman de M""* de Noailles valait trois 
Ribot et quatre Espinas. 

Sans doute, Tart n'est pas la science et le beau 
n'est pas le nouveau ; le romantisme a confondu 
ce que distinguait l'art classique. Fort bien. Mais 
tout celaM. Gaston Deschamps n'en disait rien jadis ; 
ni lui ni ses confrères ne l'ont appris aux géné- 
rations qu'ils avaient la charge d'instruire. Ils 
devraient applaudir au désordre: ils l'ont préparé. 
Si l'on voulait défendre le génie féminin du trouble 
romantique, il fallait l'en prémunir avec plus de 
soins, puisque sa nature profonde l'y exposait direc- 
tement. 

Une fois qu'elle eut consenti à ce système de la 
confession générale et publique, la femme dut 
laisser ruisseler le flot des aveux avec une candeur 
et un naturel dont il ne reste qu'à goûter la violence 
orageuse. La Nouvelle Espérance est un registre 
merveilleux de ces mystères divulgués. Une femme 
se résigne mal à vieillir. Mais voici la palpitation de 
cette terreur : « Je serai un j our comme les hommes qui 
« n'ont pas besoin d'être beaux pour qu'on les aime. 
« Et quel regard lisse de' fille de seize ans vaudramon 
« cœur démonté, ines yeux de douleur et de rage! » 
La petite fille, qui devient jeune fille, passe pour 
un animal dangereux. On nous confie pourquoi : 
« Elle se plaisait à émouvoir les jeunes gens qui 
« l'entouraient, à leur faire désirer la fleur qu'elle 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 247 

« avait cueillie et tenue entre ses mains, les fruits 
« qu'elle avait touchés. Elle se sentait près d'eux 
« forte de sa grâce, de la science naturelle et croissante 
« qu'elle avait des détours du regard et du geste... » 
Où tant de femmes hypocrites eussent écrit « ins- 
tinct », celle-là, vraie^ écrit « science». C'est autant 
d'appris. M""® de Noailles continue son métier de 
traître ; elle avoiie les calculs que notre lourde hon- 
nêteté de petits garçons avait peine à admettre 
quand nous étions assez hardis pour les concevoir. 
Et voulez-vous scruter son héroïne auprès de 
l'homme que Sabine aime ou veut aimer ? « Elle 
<( le sentait sans le voir, par tout son « être, par le 
« cœur et par Vépaule. » Un regard de convoitise 
forte, Sabine le reçoit « avec un pliement délicieux 
« et un merveilleux craquement de l'orgueil ». Et 
voici, profanée, la pointe du désir divin : « Ce 
visage où tout la tentait! » Enfin, la vaincue éter- 
nelle se déclare une révoltée ; le plus doux de ses 
rêves est de domination violente, de victoire per- 
fide : « ... Le tenir un jour endormi contre elle... 
« Goûter ainsi à la faveur du repos de cette âme la 
« plénitude possible de la sécurité et du pouvoir... » 
Nous obtenons jusqu'au secret de la tragi-comédie 
mensongère et sincère que joue à Thomme l'agita- 
tion féminine : « Celle que tu as prise pour sa vita- 
« lité, sa colère et ses cris, que tu as tenue contre 
<( toi, mouvante et multiple, à force d'aspects, de 
« regards et de désirs... » Le lecteur continue tout 
seul : celle qui se fera pour toi plus colère^ plus 
vivace^ plus bruyante et plus agitée pour être prise 
davantage^ pour être mieux^ plus étroitement 
retenue,,. 



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248 LE ROMANTISME FÉMININ 

On peut crier encore à Tépilepsie, à rhydrophobie- 
et àTataxie. llsufiitbien d'écrire: indiscrétion, indis* 
crétion conforme à la plus pure essence du roman- 
tisme. Cette esthétique est d'ailleurs employée avec 
un à propos parfait à nous décrire des phénomènes de 
la passion féminine. Langue, style, sujet, correspon- 
dent étroitement. La convenance est donc parfaite. 
Jamais littérature aussi désordonnée n'a moins^ 
offensé le plan providentiel. Elle est dans Tordre, à 
sa manière^ 11 faudra renverser toutes les colonnes, 
du Droit, si Ton conteste la bacchanale aux Bqic- 
chantes. 



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8* Le dessèchement 



D'un autre point de vue, d'un point de vue supé- 
rieur, on peut se demander s'il doit y avoir des 
bacchantes. 

Ce féminisme exaspéré est-il utile? Ces femmes 
qui ne sont et ne veulent être que femmes, mais 
rêvent d'isoler et de dégager tout leur féminin, ne 
vont-elles pas au-devant des plus grands risques ? 
Est-il sans inconvénient, pour elles et pour le 
monde, de faire un système, une habitude et presque 
un métier de ce que la nature montre de plus 
spontané, un battement de cœur? 

Déjà, plus d'une femme distinguée reprend, denos 
jours, un vieux paradoxe que l'on met en forme de 
syllogisme et qui se répand à la manière d'une doctrine 
religieuse ou morale. — La femme, disent-elles, est 
seule apte à comprendre et à recevoir, à donner et à 
rendre Tessence de l'amour, telle que son cœur la 
désire : « Thomme est dur », « l'amant est brutal »... 
Elles sont écoutées. Il ne faut pas exagérer la mali- 
gnité du symptôme fourni par nos cafés ou nos 
cercles de femmes et quelques autres traits de 
mœurs américaines ou anglaises. En ce sujet le 
philosophe se confie à la nature, qui ne lui permet 
pas de douter de la vie. 11 n'en est pas moins vrai 
qu'une cité de femmes est en voie de s'organiser, 
un secret petit monde où l'homme ne paraît qu'en 



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250 LE ROMANTISME FÉMININ 

forme d'intrus et <le monstre, de jouet lubrique et 
bouflfon, où c'est un désastre, un scandale qu'une 
jeune fille parvienne à l'état de fiancée, où l'on 
annonce un mariage comme un enterrement, un 
lien de femme à homme comme la plus dégradante 
mésalliance. Sous la Phœbé livide qui éclaire cette 
contrée, filles et femmes se suffisent et arrangent 
entre elles toute affaire de cœur. 

— Laissez, prétendent même les observateurs 
superficiels! Il ne faut pas exagérer ce risque les- 
bien, contre lequel un cœur et une âme de femme 
sont assez naturellement prémunis. De tels maux 
ne peuvent s'étendre, resteront bien accidentels. 
Nos Ménades y échapperont pour la plupart. Elles 
n'ont pas encore banni l'homme de leurs mystères. 
Au lieu d'y être mis en pièces, les profanes sont 
conviés. Eh ! bien, ces jeunes femmes, dont lesystème 
estdes'efféminer encore, elles devraient être applau- 
dies pour le contraste qu'elles forment avec tant 
de contemporaines. Quand celles-ci ne rêvent que 
de se mettre à notre place et de faire tous nos 
offices, en voilà qui publient que leur seul office est 
d'aimer, leur rôle de sentir et de nous apprendre 
à sentir. Outrance? Elle compense l'autre. Ce 
chœur échevelé paie pour les malheureuses qui 
ont cru allonger leurs idées en se faisant tondre, 
et la ronde orgiaque aux violentes senteurs rachè- 
tera les pédantismes qui se multiplient autre part. 
Qui sait si le collège des vestales de Mitylène n'a pas 
lui-même son emploi dans les vues d'une prévoyante 
nature? Ces petites filles nous gardent ce feu sacré 
des sciences de l'émotion, que laisserait éteindre 
l'activité dispersée de tant d'autres femmes! 



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LEUR PRINCIPE COMMUN 25i 

^< C'est par un repli continuel des âmes muettes, 
par une vie intime, un peu recluse, ainsi longue- 
ment concentrée, que jadis se perfectionna, comme 
autour d'un rouet qu'on se passait de mère en fille. 

Œuvre de patience et de mélancolie, 

le grand art des soins nuancés, des infinis scru- 
pules et des alarmes délicates, qui fut le privilège 
du sexe éloigné du combat : il vivait retenu dans 
une inquiétude éternelle sur le sort de la lutte 
engagée au dehors. Troublée comme le soir, igno- 
rante comme la nuit, elle attendait au coin du feu 
ou guettait du haut de la tour. L'inactivité fémi- 
nine, grande source de rêverie, d'affmement et de 
passion! D'ici cent ans, l'entrepreneuse, l'avocate 
et la députée riront des vaines toiles d'Arachné et 
de Pénélope. Tout sera abrégé en elles, succinct, 
simplifié. Oh ! elles sauront tout ! Quelle barbarie, 
quel désert, si elles ignorent leur âme et se trompent 
sur leur destin! Et, par contre, quelles délices qu'il 
jaillisse en un coin quelque fraîche fontaine de timide 
et rêveuse féminité! Là se retrouveront ces douces 
vibrations sans cause précise, ces émois ressentis 
pour le simple amour de leur grâce et de leur 
beauté! Le bonheur sera de courir s'y consoler de 
Taridité générale. 

« Les femmes que vous poursuivez d'épithètes 
désobligeantes, ces perverties, ces dénaturées, dites- 
vous, seront alors remerciées, comme de grandes 
bienfaitrices, comme des saintes, si l'on trouve 
qu'elles sont restées les gardiennes vigilantes du 
charme, que le génie humain ajouta à l'amour. 



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252 LE ROMANTISME FÉMININ 

Vivant peut-être un peu trop près l'une de Tautre^ 
elles auront perpétué, gardé et défendu Tarcane, 
bien loin de Tavoir déchiré. L'Inconnu féminin 
continuera, par elles, d'exalter les poètes et les 
philosophes d'amour. Béatrice in suso ed io in lèi 
guardava! Le citoyen des hautes civilisations ne se 
lassera point, quoi que prétende Nietzsche, de pres- 
ser de questions lecœurénigmatique, formé de chair 
comme son cœur, mais vaste, obscur, étincelant 
comme Tarche du ciel nocturne. On aliène, on perd 
ce mystère. On le retrouvera dans la poitrine des 
Ménades. L'homme les mettra sur l'autel. A sup- 
poser qu'il soit ingrat, n'en auront-elles pas moins 
été des bienfaitrices? Le monde leur devra le 
trésor secret de l'Amour... » 

Ingénieuses prophéties qui ne sont pas vérifiées. 

Bien loin de préserver la source de la vie fémi- 
nine, cet ent«*aînement régulier aux outrances du 
sentiment la dissipe et la brûle en vain, et ce sont les 
plus tendres et les plus naturelles qui en souffrent 
les premières, justement dans la qualité de cet 
amour dont elles tirent leur fierté. La sensibilité 
^surmenée ne peut que déchoir. 

Car la pente est fatale. Une conscience trop atten- 
tive à la vie du cœur précise et colore à l'excès 
le tableau de sa vie intime. On se représente ses 
vœux etses désirsnon comme ils sont, non pas même 
comme on les sent, mais bien comme on les pense et 
comme on les repense, à force d'attention, de répé- 
tition et d'étude. Un sentiment dont on s'exagère la 
force s'exagère à son tour, etl'hyperesthésie, d'abord 
fictive, devient réelle. Les choses ne reçoivent 
plus leur désignation ordinaire. On prend l'habitude 



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LEUR PRINCIPE COMMUN ^2fî3 

de les appeler du nom qui les amplifie. Le moinJrn 
rêve atteint par cet artifice à la taille d'un vœu vl 
d'un souhait formels, et le souhait se gonfle à la 
proportion d'un désir, le désir passe volonté, cl la 
volonté même, se déclarant nécessité, édicté impt'^- 
rieusement au dehors des obligations absolues. 

Le plus innocemment du monde, un cœur trop 
exercé, et surtout trop replié sur son exercice, e^t 
ainsi résolu à se tromper sur lui, mais aux dépens 
des autres. Ses idées fausses le conduisent à un sys- 
tème de caprices durs et de volontés exigeantes 
ayant force de loi, devant lequel aucun amant ne 
sera sans crime. Les vertus du cœur féminin, rC^^i- 
gnation, douceur, patience, sont dès lors exposrps 
à bien dépérir. A la sécheresse des passions forh^s 
s'ajoute une autre aridité, causée par ces nu^- 
prises du jugement, qui élèvent à l'état de rè^He 
inviolable des soupirs qui rie sont rien autre quo d( s 
faits. Faits sacrés d'un prix infini l mais qui perdf^nt 
leur grâce, leur charme et leur puissance mOnn; 
à siéger au nombre des Droits. Cette amante tu 
bonnet carré invoque tour à tour, suivant le bon 
plaisir et les circonstances, le Droit à l'amour, \i\ 
Droit de celle qui est aimée ou le Droit de colle 
qui aime, et le justiciable pourra bien être aime 
à travers les citations innombrables dont le tour- 
mentera cette cour d'amour formée d'un &(*nl 
juge, juge et partie; mais il se verra peu à [lou 
refuser tout ce que l'amour a de tendre, et celk ^tii 
fera le refus n'y gagnera rien, car la sophistit|n*' 
amoureuse est, de tous les poisons de la vie du cœtir, 
le plus contagieux et le plus volatil; il détruil 
aussi bien qui le verse et qui le reçoit. 



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254 LE ROMANTISME FÉMININ 

La nature était sage de cacher certaines impul- 
sions ou certains élans dans le demi-jour de Tin- 
conscience. Nos Ménades ont été folles de les» 
traîner dans une indiscrète lumière. Comme le 
sens outré de la beauté des mots fait négliger 
la beauté supérieure de leurs rapports et de 
leur signification, la sensibilité obsédée d'elle- 
même, accablée de l'écho de ses propres échos 
qu'elle répète à l'infini, pourra s'en croire agran- 
die et multipliée; en réalité, elle néglige peu 
à peu sa fonction normale et profonde, puisqu'elle 
ne sait plus s'oublier pour sympathiserai^ sans l'oubli 
de soi, la sympathie vraie n'est qu'un rêve ! La dureté 
et la rigueur naissent alors sur la plaque qui a 
trop vibré. Fatiguée d'avoir tant répondu à des mi- 
nuties, l'âme devient obtuse; elle est blasée sur 
Tessentiel. Les vraies réalités ne la font plus réagir. 
Elle ne connaît plus qu'un mot, moi, moi. Elle se 
cherche et ne parvient pas à se retrouver. Les racines 
physiques de la passion ont été arrosées et nourries 
trop jalousement, elles sont engorgées et elles dépé- 
rissent. 

Ainsi l'exaltation du sentiment pour des curiosi- 
tés de psychologie et des nouveautés d'esthétique tarit 
les âmes. La femme n'est point ramenée dans son 
royaume par ce régime qui la précipite, au con- 
traire, au but commun des ambitions de l'insurgée 
moderne : copier l'homme, jouer à Thomme, deve- 
nir un petit homme elle-même. Celles qui promet- 
taient de se montrer beaucoup plus femmes que leurs 
amies et que leurs sœurs tournent à l'être insexué, 
plus vite encore que la doctoresse ou l'avocate, que 
son activité pourra distraire de l'hypnose du rrioi. 



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v!^:^ 



LEUR PRINCIPE COMMUN 255 

Nous nous demandions s'il doit y avoir des bac- 
chantes ; l'examen de la question nous oblige, à pré- 
sent, h nous demander s'il peut y en avoir ou, du 
moins, si le petit chœur tournoyant n'est pas soumis 
par la nécessité à une destruction rapide. On deman- 
dera, avant peu, ce que sont devenues ces grandoï^^ 
maîtresses d'amour et leur beau rêve de donner une 
expression toujours sincère à des sentiments toujours 
vifs. A la place où s'enchaîna la ronde mystique, 
on ne trouvera plus que des femmes de lettres : un 
petit escadron d'amazones, si vous voulez, et telles 
qu'on les voit partout, guerrières, enragées de do- 
mination et folles de gloire, mais, au fort du suc- 
cès, un peu vexées de rester femmes, honteuses 
même et, à vrai dire, lasses de leur faiblesse, meur- 
tries d'un jeu d'esprit où le cœur n'a ba.ttu que pour 
renseigner le cerveau et l'approvisionner des docu- 
ments tirés du dernier repli d'elles-mêmes. 

Cette variété de féminisme est la plus brillante, 
mais la plus menaçante pour le genre humain tout 
entier. Sous prétexte d'accroître une juste et utile 
influence des femmes, ceci la diminue, et l'annulo 
même. Le génie féminin revient sur lui-même et se 
met en formules, afin de se connaître et de se décrire. 
11 n'aime plus. Au lieu d'aimer, il pense l'amour et 
se pense. 



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Mademoiselle Monk 



ou LA GENERATION DES EVENEMENTS 



n 



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Mademoiselle Monk* 



ou LA GENERATION DES EVENEMEJîfTS 



L amour menoy e fart non» aj'fi'k.'. 
Pascal Gros. 



Qu'une vie^ dit Pascal, est heureuse quand pld* 
commence 'par V amour et qu'elle finit par ratn Mo- 
tion. M"^ de Goigny avait commencé sa vio [uir 
Tamour, et elle Tacheva de même. Mais il lui 
arriva de servir par amour certaines ambili-ms 
légitimes et pures, elle en conçut de la fierté. l'L 
ses i]i<?mo2V^5, découverts tout dernièrement, lum^ 
racontent comment la Restauration de la monar- 
chie très chrétienne fut conspirée entre une daui^^ 
très païenne et un ancien évêque assermenté **l 
marié. L'un de ces sages Grecs, réalistes suhlils, 
qui prenaient leur plaisir à exprimer le sens seci »'l 
des réalités de la vie, y aurait trouvé la matirn^ 
de réflexions bien instructives. Ce qu'on peutaj^in^- 
lor la Génération des événements^ et la mesure dnn- 



1. Le regretté marquis d'Ivry, ayant lu dans la GazeU*' tff^ 
France les pages qui suivent, ne voulait plus nommer la lii-llr 
Coigny autrement que M"» Monk. Que ces feuillets consens i ni 
(l'ils le peuvent, le souvenir de cet homme charmant, heuirN^H 
magnifique, qui aima et comprit toute chose, en gardant le iU*u 
se choisir ! 



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260 MADEMOISELLE MONK 

laquelle rintelligence et la volonté des humains 
contribuent aux faits de Thistoire, devient sensible 
en un chapitre des Mémoires d'Aimée de Coigny. 
Les rois et les guides du peuple devraient le 
lire comme une petite fable au travers de laquelle 
apparaît clairement la morale de la nature. 

Celui qui a mis au jour ce document précieux est 
placé malheureusement ; il ne peut en distinguer 
le sens politique, et, s'il vient à le voir, il en sera 
embarrassé. Il eût fallu un philosophe pour com- 
menter et élucider Tapologue, mais le manuscrit 
est tombé entre les mains d'un homme d'État 
intéressé à faire Tinnocent. Gardons-nous de par- 
ler à M. Etienne Lamy de restaurer la monarchie, 
car il a été le premier, et il reste le plus éloquent 
des catholiques républicains. Son introduction 
esquive tant qu'elle peut la haute leçon des Mé- 
moires; au point de vue des intérêts de son parti, 
M. Lamy ne pouvait rien faire de mieux. 



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MADEMOISELLE DE COIGNY 



Combien elle fut aimable, et surtout combien 
elle aima, c'est ce qu'il importe de dire avanL 
d'en arriver à son bout de rôle historique. 

Anne-Françoise-Aimée Franquetot de Coi^ny 
était née h Paris, rue Saint-Nicaise, le 1"^ oc- 
tobre 1769. Elle perdit sa mère à Fâge de six ans, 
et fut élevée, au château de Vigny, « par b maî- 
tresse de son père », une princesse de Rohan-(îué- 
ménée. On l'avait mariée, à Tàge de quinze ans. 
au duc de Fleury d'un mois plus jeune qu'elle. 

Elle était tine, vive, cultivée et presque' Cru- 
dité, au point de savoir le latin et de se plain^ aux 
deux antiquités et, comme dans la cantilènc. < Ih' 

Bel avret cors e bellezour anima^ 

avait un beau corps et un esprit plus lieau. 
D'ailleurs, « le charme même de son corps était 
fait de pensée », dit M. Etienne Lamy. Mîiis cr 
n'était pas une sainte. Pour ses débuts, elle enleva 
Lauzun à sa cousine, la marquise de Cojgny. h 
la femme dont Marie-Antoinette disait : — Jr .^ffis /n 
reine de Versailles^ mais c'est elle qui est la rrinr f/f* 



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262^ MADEMOISELLE MONK 

Paris. Celte petite fille ne larda point à souffrir 
cnielleraent des légèretés du beau Lauzun. Elle 
p^'omena son désespoir jusqu'à Rome, où Tatten- 
dàit sa première consolation. 

Lauzun touchait à la quarantaine : lord Malmes- 
liun n'avait que vingt-quatre ans, et tout Tagré- 
riinit de son âge. Il plut si bien qu'elle le sui- 
vit en Angleterre. Dans le même temps, on la 
srparait légalement du duc de Fleury, et, sans 
grande vergogne, plus tard même pour des raisons 
<\vu lui font peu d'honneur^ elle s'efforçait de main- 
tenir son premier lien avec Lauzun. Mais Lauzun, 
ilt^venu le général Biron, avait quelques autres sou- 
cis, dont le premier était de défendre sa tète. 

Malmesbury lassé, ou lasse elle-même de lui, 
.M" de Coigny ^ait rentrée en France. Elle pou- 
vait passer pour avoir bénélicië de la Révolution, 
puisqu'elle lui devait son divorce, mais neu fut pas 
moins arrêtée et emprisonnée comme tout le 
jjionde sous Robespierre. Son séjour à la prison de 
Saint Lazare dura du 26 ventôse au 13 vendé- 
miaire 1794. 

M. Etienne Lamy prend en pitié le Grand Die- 
iionnaire Larousse^ qui veut qu'André Chénier ait 
succédé au duc de Fleury, à Lauzun et à Malmos- 
luiry^ Je ne reprocherai au savant biographe que la 
vivacité de sa contestation. 11 me semble en effet bien 
vif de décréter un caractère « misérablement banal » 
\\ h\ rencontre de cette jolie fempie et du grand poète. 
Les hommages qu'elle avait reçus jusque-là, ceux 
qu'elle reçut par la suite ne valurent peut-être pas 
la Jertne Captive, D'après M. Lamy, Chénier aurait 
oté converti à la plus austère vertu par les crimes 



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MADEMOISELLE DE COIGNY 268 

•de la Terreur. ïl rappelle les cris de rage inspirés 
à Chénier par la stupide résignation des victimes : 

Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître, 
Où la hache nous tire au sort, 
- Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes, 
Caquetage, intrigue des sots. 
On y chante, on y joue, on y lève des jupes, 
On y fait chansons et bons mots... 

Mais depuis quand les poètes ont-ils perdu le droit 
de faire leur propre satire? C'est les connaître mal 
que de les élever au-dessus de leur blâme. Qu'il fût 
« d'âme tragique », comme Tobserve M. Lamy, et 
qu'il fît des iambes, à certains jours de sa prison, 
cela le rendait-il incapable de suivre le cours d'une 
idylle? Les hommes politiques sont peut-être faits 
de ce bronze : mais la Jeune Captive atteste 
qu'il en est autrement des poètes. André Chénier 
n'avait changé ni ses dieux, ni sa foi, ni l'autel, 
ni le rite. La Muse aux yeux serrés, au sombre 
visage, n'avait pas eu le temps de secouer les 
roses de l'ancienne couronne, et ses fleurs ne res- 
pirent (jue le tendre amour de la vie selon l'idée 
que s'en était faite l'Antique : 

Pour moi Paies encore a des asiles verts 
Les amours des baisers, les muses des concerts : 
Je ne veux pas mourir encore ! 

Il sied de relire la pièce à la lueur des renseigne- 
ments biographiques recueillis sur M"* de Coîgny. 
Certes, le poète, comme son génie s'y plaisait, 
a généralisé et sublimé la belle image; une jeune 
femme en péril lui a rappelé l'agonie injuste de 
la jeunesse. Il a posé, moins durement, mais avec 



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264 MADEMOISELLE MONK 

force, la question de Lucrèce : Quare mors imma- 
tfttff vagatitr? L'âme de sa composition semble 
cond*/nsée dans une demi-strophe aussi imperson- 
nelle qu'il est possible de le souhaiter : 

llrillante sur ma tige et l'honneur du jardin 
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin, 
Je veux achever ma journée. 

Malgré tout, et quelque élévation qu'ait gagné 
la pensée, les traits particuliers de M''® de Coigny 
lu* ^^* sont pas tous évanouis du poème. On peut 
hitMi supposer qu'elle s'écria presque mot pour 
mot : 

Qa^un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort 

Aimoe de Coigny était philosophe. Si elle avait 
suivi Aristippe plus que Zenon, sa délicate volupté 
donnait et recevait d'autres biens que ceux du vul- 
fiaiïe, quoiqu'elle y fût parfaite aussi. « Tant de 
iM'iuilé qu'on lui eût permis d'être sotte, et tant 
d'etsprit qu'on lui eût pardonné d'être laide ! » Ainsi 
(Kirle M. Lamy. « La grâce », dit Ghénier de son 

La grâce décorait son front et ses discours. 

<i ^es discours ». Mais M. Lamy nous apprend 
t|u<* cette sirène tenait aussi d'un autre dieu de la 
mer, du sage Protée. « Il y avait en elle trop de 
ffiumes pour qu'on se défendît contre toutes : 
t|in f'esistait à l'une cédait à l'autre, voilà le secret 
ih^ li-mpire exercé par elle et par celles qui lui 
re-sernblent. » Ghénier avait-il lu M. Etienne 
LiLMiy? Presque aussi amoureux que notre critique, 



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MADEMOISELLE DE GOIGNY 265 

il a senti autant que lui cet « empire » du charme. 
11 évoque le poids de la chaîne odorante : 

Et comme elles craindront de voir finir leurs jours 
Ceux qui la passeront près d'elle. 

11 ne pouvait mieux confesser quel lâche som- 
meil menaçaient de lui distiller ces beaux yeux< 
Signe qu'il y était bien pris. 

Incontestablement, M^'^ de Goigny fait le centre 
du petit poème, il est trop facile de voir qu'un 
peu d'amour s'en est mêlé. On ne discute que 
de savoir comment fut reçu Tamoureux. Plein 
d'objections, de répugnances, M. Lamy raisonne 
de Chénier comme d'un rival. Gomment cr6irc 
qu'on ait accordé la moindre faveur à un poète 
ainsi bâti? « De stature massive, détaille épaisse, 
« il avait cet aspect de puissance stable qui sied 
« aux orateurs et aux combattants, mais qui, hors 
« de l'action, paraît lourdeur. » Ou était peut-être 
dans le feu de l'action en 1794. M. Etienne Lamy in- 
siste : les yeux étaient vifs, mais petits ; les boudes 
de la chevelure avaient été abondantes, mais, h 
trente-deux ans, le crâne était déjà à nu. « Une 
« femme de ses amies a dit qu'il était à la fois Ir es 
« laid et très séduisant. » Mais, ajoute fort 
sensément le biographe, c'est un mauvais début 
de séduction que la laideur. Rien de plus juste. On 
verra plus loin que Garât fit oublier le môme 
défaut par la magie de l'éloquence. Pourquoi M'^^ de 
Goigny, si longtemps amoureuse du « petit homme 
à l'air chafouin », aurait-elle nécessairement dé- 
daigné un poète qui, sans être de beaucoup plus 
laid que Garât, aurait pu se monlrer tout au^si 



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506 MADEMOISELLE MONK 

«éloquent? Je ne tiens pas du tout à ce qu elle ait 
rendu à Chénier réalité pour poésie et faveur pour 
hommage... — Pourquoi pas, alors, à Suvée, qui 
fit son portrait? interrompt vivement M. Etienne 
Lamy. — En effet, pourquoi pas?... Tout ce que 
je dis ne tend qu'à noter la faiblesse des raisons 
mises en avant par M. Lamy. Si Tidée de cette 
liaison lui déplaît, que ne la nie-t-il simplement? 

Aimée de Coigny fut simultanément la maîtresse 
de Lauzun et de Malmesbury. Peut-on tirer un 
grand avantage contre le bonheur de Chénier de 
c« que ce fut justement à Saint-Lazare qu'elle fit 
la rencontre du sieur Mouret de Montrond, lequel 
ne tarda pas à tenir une plae« considérable dans 
la vie de la prisonnière? Montrond avait été écroué 
le même jour qu'elle et, au lieu de forger des églo- 
gues à sa belle amie, il prit le bon parti, qui était 
de la délivrer. L'homme pratique eut la chance 
de réussir, environ deux mois avant Thermidor. 

Fût-ce reconnaissance, fut-ce admiration pour 
son sauveur, tout jeune encore et si habile ? II 
ne suffit pas à M'^^ de Coigny de se donner, 
elle travailla du mieux qu'elle put à l'avancer. 
Elle l'épousa. Cette grande dame de l'ancien ré- 
gime prenait le nom d'une espèce d'aventurier. 
Une fois établi dans l'une des premières familles 
4ie France, Montrond, comblé, ne put s'empêcher 
de laisser voir le fond de son caractère, qui était 
sec et froid. L'union malheureuse dura sept ans, au 
courant desquels la pauvre femme eut à connaître 
tous les dégoûts. Mais l'oubli lui revint avec la 
première espérance ; elle divorça de nouveau et 
recommença. 



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MADEMOISELLE DE GOIGiNY 267 

Son premier mari Tavait ruinée à moitié; Mun- 
trond, joueur, avait dévoré la moitié de ce qui res- 
tait. Le dernier quart consistait, vers 1802, dans le 
•château et le parc de Mareuil. Ce fut Garât qui les 
fondit. Mailla Garât, membre du Tribunal, parkit 
avec l'emphase de son hideux métier. Ainsi donniiil- 
îl l'impression d'une âme enthousiaste ; son attitude, 
son langage promettaient d'autres joies que celles 
de l'intrigue. De plus, Garât n'était pas libre. Il 
fallait le prendre à M"'*' de Condorcet. 11 fallait le^ 
obliger à une rupture. M""* de Coigny était ni^e 
guerrière et ne détestait pas d'unir la rapinn 
à Tamonr. Le tribun fut conquis. ÏI fut inC^rae 
^doré, et c'est l'ai qui paraît s'être le plus puis- 
samment implanté dans ce cœur d'amante. Huit 
billets d'une mâle écriture de femme, que d'élicTii 
M. Gabriel Hanotaux, ne laissent aucun douU^ 
snr la vivacité du lien de chair qui la tint a^^su- 
jettied«rant sixannées. Ils vécurent ensemble. Tr<:im- 
pée, ruinée, un peu battue, la triste esclave, toujourb 
belle, eut bientôt cessé de songer à la liberti* et 
à la nation : q«e lui faisaient les phrases rondos 
du marchand de paroles? C'était à l'homme qu'elle 
s''attaehait de toute son âme. 11 en bâillait. « C t^sl 
« elle )),dit M. Etienne Lamy, « qui s'obstina ï( 1(* 

retenir; quand il fut parti, à le reprendra»; 
« quand il eut disparu, à le pleurer. » 



'« 



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II 



UN DERNIER AMI 



Que ce deuil suprême ait été porté dans la 
sulitude ou qu'on Tait éclairci de nouvelles expé- 
riences, rien de certain n'est digne d'être retenu 
jusqu'à l'apparition du marquis de Boisgelin, vers 
1811 ou 1812. On peut dire de ce dernier ami, ami 
parfait, qu'il fut le seul; pour la première fois 
peut-être dans cette vie, il sut mettre d'accord 
la passion et l'honneur, l'amour et l'estime. Elle 
sv sentit adorée, mais aussi comprise et chérie, 
" Mon âme », dit-elle, « réunie à celle d'une noble 
(t créature, se sentait relevée et mise à sa place. 
<f J'étais devancée et soutenue dans une voie où 
f« notre guide était l'honneur. » Langage singulier. 
Mais il faut patienter un peu. En ce temps-là. Na- 
poléon faisait la campagne de Dresde. 

Les amants habitèrent trois mois, en deux fois, 
au château de Vigny que leur prêta la princesse 
Charles de Rohan. M"^ de Coigny avait passé 
Li son enfance. Elle y revenait, sa vie faite. 
ÏEi esprit arrivé à ce point d'initiation qui fait 
iipprécier la vie, un cœur mûri par les meur- 
trissures et les mélancolies de l'épreuve, une 



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UN DERNIER AMI 2ê0 

beauté intacte et un charme croissant sonnai (!nt 
alors, on peut le dire, et sonnaient bien ensemble 
rheure parfaite d'un beau jour. On en goûte mieux 
la profonde lumière sur cette page écrite à la mé- 
moire du dernier séjour à Vigny. 

Rien ne me presse, je veux me rappeler les impress]<>ns 
que m'a fait éprouver le séjour à Vigny. C'est le seul endroit 
où l'on ait conservé mémoire de moi, depuis mon enfance. 
On voit encore mon nom écrit sur des murs, des êtres vivants 
parlent de ce que je fus; enfin là je me crois à l'abri de ciKle 
fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre invi- 
sible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon 
existence avec le passé, et qui efface la trace de mes pas. 
Je retrouve à Vigny tout ce qui pour moi compose le pa?9sé 
et j'acquiers la certitude d'avoir été aussi entourée d'inlrif^t 
doux dans mon enfance et de quelques espérances dan.^ ma 
jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui protégea tries 
premiers jours, je vois la place où je causais avec elle, où jtî 
recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche, 
voilà les petits fossés que je trouvais si grands, et le saule 
que mon père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. 
Hélas ! sa maîtresse, à la distance d'une chambre, git la, 
dans la chapelle, derrière le lit qu'elle a si longtemps otic upi^ 
et où peut-être elle a rêvé le bonheur! Ah! mon père, îois 
de ce dernier voyage à Vigny, était vivant, et la douce irk'e 
de sentir encore son cœur battre embellissait pour moi un 
avenir où il n'est plus ! 

Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoiil ce, 
qui ont reçu sous leur ombre protectrice nos parents, le duc 
Fleury, un moment après, M. de Montrond, après un espace 
de dix-huit années, je les revoyais, j'étais sous leur alui [ 
j'habitais cette même chambre verte où les mêmes portraits 
semblaient jeter sur moi le même regard ! Eux seuls ii'onl 
point changé! La belle Montbazon, la connétable de Lu vues 
avaient traversé intactes cet espace de temps nommé révtdn- 
tion qui a attaqué, dispersé toutes les nobles races et leur 
descendance. Les rossignols de Vigny nichent dans les 
mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours; moi, j'ai la 
même chambre, et le vieux Rolland et sa femme le m Ame 
pavillon. 



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270 MAI>EMOISELLE MCKSK 

Qmel charme est donc attaché à ce retour sur la vie. ûuelle 
émotion me sa^it en montant ces vieux escaliers en vis? 
Pourquoi la vue de ces meubles vermoulus, de ce billard 
faussé, de cette grande et triste chambre à coucher fait-elle 
eoider les larmes de mes yeux ? O eziiteAce ! Tq n'attaches 
que par le passé, et tu n'intéresses que par l'avenir I Le 
moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra 
que par les s4>ovei>irs dont il sera peut-être un jour Tobjett 

Je ne crois pas être dupe de ce langage ; mais voiià 
nn aecestde sereine tristesse qui donne la mesure de 

Fintelligence et de la passion qu'enveloppait cette 
âme et que développa capricieusement une vie 
rude et inconstante. Le souvenir de Y intérêt doux 
qui avait entouré cette enfance, celui des espé- 
rances qui avaient suivi la jeunesse accusent une 
certaine force de sentiment chez M^** de Coigny. 
Mais, de là jusqu'à sa rencontre avec M. de 
Boisgelin, elle avait été seule au monde. Nulle 
foi, aucune espérance que dans le plus ou moins 
d'adresse et de succès à se suspendre à la cheve^ 
lure de la fortune. 

Elle ne crut à rien du tout, non pas même à 
l'amour imaginé comme un droit ou comme un 
devoir. Il était cependant le seul bien qu'elle dési- 
rât. Elle avait la religion de Chénier ou des liber- 
tins du grand siècle, plutôt que des vertueux 
radoteurs du sien. Lucrèce, Démocrite eu avaient 
arrêté le dogme. Cette religion ne conteste pas 
la bonté des fruits de la vie, mais elle reconnaît 
qu'ils sont rares et courts. Brevis hic est friictus 
hommidisj pouvait-elle dire avec son poète : « Le ciel 
lui paraissait plus vide encore que la terre », ajoute 
le biographe, « et Dieu fut absent de sa mort 
comme de sa vie ». Ses désespoirs, ses rêves, ses 



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UN DERNIER AMI 27i 

amours furent donc des parties dans lesquelles elle 
était engagée, sans réserve : et elle risquait son tout 
là même où les croyants, fussent-ils des pécheurs, 
n'aventurent qu'une fraction de leur destinée, cette 
terre. Au delà rien. Nul avenir. La retraite gou^ 
pée; la consolation impossible. C'est ce qui donne 
à la rapide élégie de sa vie et de ses amours une- 
intensité d'intérêt et d'émotion particulière. Si 
elle semble, parle langage et le style, l'élève négli- 
gente de Chateaubriand, de M°** de Staël et de 
Rousseau, elle diffère de ces chrétiens spiritualistes, 
toujours tournés aux compensations d'outre-tombe^ 
par la frénésie, la nudité, la pureté de son senti-^ 
ment, même impur. — monde, ô vie, 6- 
songe, chantent ses soupirs, ô amour! me voici 
tout entière. Si vous ne me rendez rien de ce que 
je donne, je demeure vide à jamais.* 

Telle quelle, je la préfère aux dames protes- 
tantes dans le goût de M°** Sand. Ce doit être 
le sentiment de M. Etienne Lamy qui, par con- 
tenance, s'en cache. Mais il nous conte une triste 
histoire. A l'entendre, les trois ou quatre der- 
nières années d'Aimée de Coigny auraient été 
sombres. Moins heureuse qu'Hélène et que Ninon, 
elle aurait survécu à son charme quelques saisons. 
M. de Boisgelin se serait détourné non de l'amie, 
mais de l'amante qui lui avait dédié sa dernière 
fleur. Le souci de mieux tenir sa place à la cour, 
des remords, des scrupules religieux seraient nés, 
au cœur de ce preux chevalier en même temps 
que la première ride de sa maîtresse. Le bio- 
graphe s'avance un peu en opinant que dès lors 
M"® de Coigny commença d'être malheureuse. 



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272 MADEMOISELLE MONK 

Cessa-t-elle d aimer? de voir celui qu'elle aimait? 
ou de le lui dire? 

M. Lamy a remarqué Tinflexion vraiment tendre 
de ce Mémoire politique, où « les caresses des 
« mots » ne peuvent se cacher à la première 
ligne. « Dans un espace de près de trente années », 
dit-elle, « je ne mets de prix à me rappeler avec 
« détail que les trois ou quatre dont les événe- 
« ments se sont trouvés en accord avec les vœux 
« que M. de Boisgelin et moi nous formions pour 
« notre pays. » La phrase entortillée se traduit 
d'au moins deux façons. L'amitié qui survécut à 
un noble amour en garda ce ton d'équivoque. 
Un souvenir était entre eux, cette Restaura- 
tion du trône et de Tautel, qui dut sanctifier aux 
yeux du dévot pénitent ce que ses souvenirs lui 
peignaient de trop illicite, tandis qu'Aimée devait 
se complaire secrètement à la belle ordonnance de 
son dernier amour : il avait commencé par toutes 
les folies convenables entre deux esprits qui se 
plaisent; à son déclin, il se parait de l'incompa- 
rable service rendu ensemble à la plus grande des 
réalités naturelles, la déesse de la Patrie. 



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III 

UN THÉORICIEN DE LA MONARCHIE 



M. Etienne Lamy simplifie beaucoup : pour lui, 
notre jeune captive — d'avant et d'après ses prisons 
— s'était toujours liée presque sans le savoir aux 
sentiments politiques de ceux qu'elle aimait. Elle 
portait la couleur de ses favoris. Libérale et cons- 
titutionnelle avec ce Lauzun qui finit par ser- 
vir la Révolution, elle devint aristocrate avec lord 
Malmesbury, ralliée avec M. de Montrond, fron- 
deuse avec Mailla Garât : le commerce de Boisge- 
lin suffirait donc à Tincliner à la monarchie légi- 
time. 

M. Lamy a tort de passer si vite. Est- il sûr 
que chacun des ralliements divers exécutés par 
M"* de Coigny ne fut point précédé d'une lutte 
piquante, légère, mais approfondie, comme celle 
dont les Mémoires nous donnent idée et qui est 
fort intéressante? Aimée ne dut se rendre sans 
combat ni aux vues de Lauzun, ni aux arguments 
de Malmesbury, ni aux discours de Mailla Grarat. 
Elle dut accorder tour à tour à chacun le plaisir 
délicat de la vaincre et de la fixer pour quelque 
temps dans le voisinage de sa pensée. Celui d'entre 

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274 MADEMOISELLE MONK 

eux qui aurait dédaigné ce plaisir eût été un esprit 
bien superficiel. 

Les doutes, les questions d'une intelligence de 
femme, si elle est cultivée et forte, reflètent mer- 
veilleusement les principaux obstacles qu'il reste 
à surmonter pour une idée nouvelle. J'oserai soute- 
nir contre une opinion satirique que les vraies 
femmes incarnentà merveille le sens commun, si Ton 
entend bien par ce mot une synthèse, et la plus 
fine, de ces idées reçues qui constituent la masse 
profonde d'un esprit public. Le philosophe ou l'agi- 
tateur qui se propose d'émouvoir et de déplacer 
exactement cet esprit ne connaîtra exactement les 
positions et les forces de l'adversaire qu'auprès d'une 
femme informée, curieuse et, comme elles aiment à 
se dire, sans parti pris. 

A ce point de vue, le dialogue de Bruno de Bois- 
gelin, qui veut faire la monarchie, avec son amie 
qui s'en moque, mais qui est fort intéressée par 
tout ce que pense Bruno, forme une page d'un grand 
sens. M''^ de Coigny y révèle son goût solide, 
modéré et sûr. Elle voit tout d'abord, très nette- 
ment, ce qui est prochain. Il faut que son ami la 
pousse, et même qu'il la presse un peu, pour qu'elle 
s'élève au-dessus de ces prétendues solutions « pra- 
tiques » qui, de tout temps, passèrent pour les plus 
vraisemblables, mais qui manquent toujours dans 
le jeu concret de l'histoire, précisément parce qu'elles 
sont toutes contiguës au système en voie de crouler. 
Ces grands esprits pratiques oublient toujours de 
calculer la réaction! 

En 1812, l'idée de la chute de l'Empereur 
avait rang de chimère. Pourtant les analyses de 



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UN THÉORICIEN DE LA MONARCHIE 275 

M. de Boisgelin furent si précises, et si claires, que 
son amie n'y put tenir. 

— Eh bien, lui dit-elle, il ne faut plus le gar- 
der pour maître ; renonçons à lui et même à l'Em- 
pire . 

— Retournons en royaume, poursuit Boisgelin, 
fier de Favantage . 

Mais ridée d'une royauté paraît extrêmement 
surannée à la jeune femme 

— Qu'à cela ne tienne! Je veux, dit Boisgelin, 
quelque chose de savamment combiné, de fort, 
de neuf: « en conséquence, j'opine pour rétablir la 
France en royaume et pour appeler Monsieur, 
frère du feu roi Louis XVI, sur le trône ». 

M'^^ de Coigny considéra cette opinion tantôt 
comme une ingénieuse plaisanterie, tantôt comme 
un « sophisme insoutenable ». Boisgelin tenait 
bon. Il développait sa théorie de la France nou- 
velle, théorie trop constitutionnelle pour notre 
goût, et trop parlementaire. Mais elle avait des par- 
ties justes, elle impliquait la Monarchie. 

Quand on n'a point de troupes à insurger, ni 
de bandes populaires à diriger, la théorie demeure 
le meilleur mode de l'action : elle en étudie le ter- 
rain. Bruno de Boisgelin s'appliquait donc à théo- 
riser fermement pour endoctriner sa maîtresse et la 
mieux préparer aux surprises de l'avenir. Sans 
aucun doute, ces leçons risquaient de ne servir à 
rien. Gomme tout ce qui est d'avenir, elles ne pou- 
vaient être utiles que moyennant une occasion^ 
c'est-à-dire par aventure, conjoncture qï combina- 
zione : mot admirable que les Français traduisent 
mal. Toute la politique se réduit à cet art de guetter 



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276^ MADEMOISELLE MONK 

la combmaziontj Theareux hasard, de ne point 
cesser d'épier un événement comme s'il était là, 
Tesprit tendu, le coeur alerte, la main libre et 
presque en action. Celui qui guette de la sorte ne 
dédaigne rien. Il sait que, de ce point de vue, les 
bommes et les choses n'ont que valeur <te position : 
le propre des orages est justement de renverser la 
position et, par conséquent, de renouveler les va- 
leurs. La plus petite force, le plus maigre concours 
peut par ccrnîàinazione, et d'un léger coup de for- 
tune, être affecté soudain d'une puissance inatt^i- 
due^ et qui décidera de Umt. 

— Aucun Empire n'est possible. Eh ! bien, dit 
Aimée, puisqu'il faut unir la liberté et l'ordre... 

— Arrêtez, dit Bruno, pas de République, pas de 
président, pas de Congrès ! Ces institutions ne valent 
rien pour la situation de la France. 

— Et Napoléon H? Une régence?... 

Bruno démontre l'impossible. Elle songe à celui 
qui devait être Louis-Philippe. 

— Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourroat-elles 
décider à appeler M. le duc d'Orléans ! 

Quand une fois j'eus dit ces paroles, étonnée du chemin 
que j'ayais fait, j'ajoutai : 

— Eh bien, trouvex-vous que Je vous cède assei. Étes-vous 
content? 

— Non, certes, me dit-il, vous embrouiller toutes les 
questions et vous faites de la révolution. Vous prenez un Roi 
électif dans la famille des rois légitimes et vous introduisez 
la turbulence dans ce qui est destiné à établir le repos. 

Boisgelin s'empresse de démontrer que le candidat 
de sa maîtresse serait dans une position bien fausse. 
Mais son amie insiste. Elle a le préjugé de la 



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UN THÉORICIEN BE LA MONARCHIE 237 

France moderne. Son cœur est révolutionziaire. Le 
mot de royauté légitime Feffraie. Elle voit venir les 
ultras. Voilà pourquoi l& no«a de « moBsieur le duc 
d'Orléans» y avec qui elle a d'ailleurs été élevée, re- 
vient dans la conversation. 

— Mon Dieu ! me dit M. de Boisgelin, que veus 
raisonnez mal ! 

Et, très bon royaliste^ encore qu'un peu teinté des 
nuances du libéralisme à l'anglaise, Bruno déve- 
loppe quelle politique imposef^aient les nécessilés 
entrevues. 

Ce que vous dites aurait quelque apparence si, dans uit 
moment de repentir et d'élan, le peuple français en larmes 
se prosternait aux pieds du roi bourbon pour lui rendre k 
couronne en se mettant à sa merci . 3e ne répondrais point 
alors de la cruauté de sa vengeance, parce que je ne me fais 
garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parl<^ 
que d'une combinaison d'idées dans laquelle la légitimit«'^ 
entrerait comme le gage du repos public, qui mettrait W 
peuple à l'abri des mouvements que cause l'ambition de par- 
venir à la suprême puissance, et d'une forme de gouverne- 
ment dans laquelle le trône ayant une place attitrée, légale et 
précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais sérail 
loin d'être le tout. 

Sur ce trône, au lieu d'un soldat turbulent ou d'un hommr 
de mérite aux pieds duquel — comme vous l'avez bifu 
observé — notre nation, idolâtre des qualités personnelle>. 
se prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros 
Monsieur, puis M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants vi 
tous ceux de sa race, par rang de primogéniture : attendu 
que je ne connais rien qui prête moins à l'enthousiasme et 
qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de nais- 
sance, et conserve davantage le respect pour les lois, qur* 
l'amour pour le monarque finit toujours par ébranler. 

Cette observation assez fine est suivie d'une vut- 
plus fine. Boisgelin, parlant en philosophe poli- 



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278 MADEMOISELLE MONK 

tique, vient à dire que, somme toute, laroyauté légi- 
time, qui est le plus personnel de tous les gouverne- 
ments, est aussi celui qui se ressent le moins des dé- 
fauts de la personne du roi. (i Je m'inquiète peu, 
« comme vous le voyez, de l'union qu'il pourrait y 
« avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises 
« actions. » 

Tout autre prétendant que Louis XVIII devient 
en conséquence un usurpateur aux beaux yeux de 
M"* de Coigny : 

« — Vous avez raison : ou Bonaparte ou le frère 
« de Louis XVI. Eh bien, vive le Roi, puisque vous 
'< le voulez. Mon Dieu, que ce premier cri va éton- 
« ner ! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui 
« coûte : le premier mot à dire sur ce texte-là est 
« bien autrement difficile... Allons, vive le Roi ! » 



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LA THÉORIE EST PRATIQUÉE 



Ici, la grande page, la page qu'il faut lire et mé- 
diter, parce qu'elle dégagera les esprits enipelrés 
d'histoire métaphysique, quant à ce qu(' nous 
avons nommé tout à l'heure la génération des évé- 
nements. Cette page révèle que le mot iwjftis^ièlr. 
qui jadis n'était pas français, est du moins celui 
qu'il faut se garder d'introduire arbitrairement 
dans les calculs de politique avenir. Le réalisme 
ne consiste pas à former ses idées du salul public 
sur la pâle supputation de chances constamment 
déjouées, décomposées et démenties, mai> à pré- 
parer énergiquement, par tous les moyens sueces- 
sifs qui se présentent, ce que l'on considère comme 
bon, comme utile, comme nécessaire au pays. Nous 
ignorons profondément quels moyens se présen- 
teront. Mais il dépend de nous d'être fixés g nr aolre 
but, de manière à saisir sans hésiter ce qui nous 
rapproche de lui. 

Oui, l'on était en 1812, et ni rien ni peisunue 
ne pouvait faire qu'on n'y fût point. Voilà ce qui 
était donné aux conspirateurs: une multiUide de 
forces surhumaines en travail. Et, sur l'essence, sur 



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280 MADEMOISELLE MONK 

le quantum de ces forces, résultante de tous les siècles 
de rhistoire, on ne pouvait rien. Mais on pouvait 
prévoir que leur rencontre déterminerait une crise. 
Laquelle? A quel moment ? Au profit de qui ? 
Contre qui ? Là revenait l'incertitude. Là donc l'ef- 
fort humain pourrait s'exercer avec foi. Un effort 
très simple, appliqué à la juste place oii des éner- 
gies presque égales se contrarieraient, pourrait 
développer des conséquences infinies. Napoléon 
régnant, les armées impériales couvrant l'Europe,, 
un homme obscur conversait avec sa maîtresse. Il 
venait de la rallier à la cause qu'il croyait juste. 
Qle venait de répéter : « Vive le Roi ! » 

M. de Boisgelin, eacbanté de ce cri, avait l'air rayonnant. 
Je lui ris au nez, en songeant au temps qu'il lui avait fallu 
pour acquérir à son parti une seule personne, pauvre femme 
isolée, ayant rompu les liens qui rattachaient à l'ancienne 
bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu former d'autres, 
et étant restée seule au monde ou à peu près. 
• — Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de- 
parti. C'est comme si vous aviez passé une saison à attaquer 
par mses et enfin pris d'assaut un château-fort, abandonné 
au milieu d'un désert. 

— Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Bois- 
gelin, ce fort-là nous sera utile ; j'en nomme M. de Talley- 
rand commandant, et je suis bien trompé, si, l'ennemi com- 
mun succombant par sa propre folie, le pays ne peut se 
sauver par la sagesse de M. de Talleyrand. 

M"^ de Coigny connaissait Talleyrand ! 

Ce petit détail était de ceux qui intervertissent 
les rapports des choses humaines. En politique 
plus encore que dans les autres ordres de 
la nature, la proportion est faible entre un 
effet produit et ses causes immédiates. Tout y 



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LA THÉORIE EST PRATIQUÉE 281 

est concours, conjonctioB, bruscjbe mise en rap- 
port de réactifs d'une imprévisible énergie. As- 
surément, le compte fatal se retrouve après coup, 
quand on fait le dénombrement de toutes leà causes 
en jeu. Mais, à Fheore d'agir, on les ignorait. 
Elles s'ignoraient elles-mêmes ou ne savaient pa& 
leur valeur. M"'' de Coigny ne se doutait absolu- 
ment pas de sa force, qui résultait dn fait qu'elle 
voyait M. de Talleyrand chaque jour. Mais le 
théoricien avait fait un calcul exact fondé sur 
une vue juste : l'ancien évoque d'Anton devait tenir 
un jour la clef de la situation. 

M''*" de Coigny eut à recommencer, avec plus 
de finesse, auprès de Talleyrand, la campagne 
brillante qu'avait menée contre elle-même Bruno 
de Boisgelin. Une année se passa. Les événements^ 
à leur ordinaire et selon le cours inégal qui leur est 
propre, se précipitaient ou dormaient. La retraite de 
Russie étonna un instant et fut oubliée, car on l'ou- 
blia! Pour se distraire ou nous faire prendre pa- 
tience, Aimée de Coigny donne des croquis faits à 
coups de griffe (le mot est de M. Lamy) d'après 
l'entourage mâle et femelle du Monk ou du Warwick 
futur. Elle se moque des rêveurs de constitutions. 
(( Vouloir faire une bonne chose toute seule et sans 
précédent, c'est rêver le bien et faire le mah)^ 
dit-elle en une phrase qui ne saurait manquer de 
plaire à l'auteur de l'Étape. Elle juge entre-temps 
l'éloquence des bulletins de la Grande Armée : un 
«jargon moitié soldatesque et moitié rhéteur qu'on 
appelait son style ». Un peu plus tard, sont appré- 
ciées avec dureté, mais justesse, les coûteuses 
merveilles de 1814 : 



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282 MADEMOISELLE MONK 

Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la cam- 
pagne la pins savante de Bonaparte. Cette partie fatale dont 
la France était Fenjeu fut admirablement bien jouée par l'em- 
pereur, et si tous les habitants, les citoyens doivent le regar- 
der comme leur destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le 
droit de le critiquer. Comme athlète, il est tombé de bonne 
grâce; son honneur de soldat est à couvert, sa vie comme 
homme a été conservée ; il n'y a eu que notre pays et nous de 
perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire, tels sont les 
raisonnements de certaines gens. 

— Il y a longtemps que vous n'avez été voir 
M. de Talleyrand, dit un jour Boisgelin à l'intelli- 
gente disciple. 

Elle fit trois ou quatre visites coup sur coup. Et, 
cette fois, elle endoctrina sans biaiser. Le vieux 
catéchumène la fit passer par la filière qu'elle avait 
parcourue : Napoléon II, le duc d'Orléans... 

— Pourquoi pas le frère de Louis XVI? dit-elle 
enfin. 

11 ne donnait pas de réponse. C'est que Talley- 
rand eût mieux aimé attendre la Restauration et se 
donner le mérite de l'avoir faite. Mais l'agile bon 
sens de celte Française n'admettait pas que l'histoire 
se fit toute seule. « Comme l'événement que je 
« voulais avait besoin d'être fait, et qu'il ne serait 
« point arrivé naturellement^ la nonchalance de 
« M. de Talleyrand m'était insupportable. » 

Enfin, le mot décisif fut prononcé : 

— Madame de Coigny^ je veux bien du Roi, moi, 
mais,,. 

Elle ne le laissa point achever, 77iais elle lui 
sauta au cou. L'ex-évêque ne stipula rien, que 
sa propre sûreté, ce qui fut accordé sans peine, 
et, bientôt, dans la vacance du pouvoir, qui ne tarda 



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LA TPIÉORIE EST PRATIQUÉE 283 

point, M. de Talleyrand osa, risqua et réussit. 

On me demandera si Talleyrand n'eût pas conçu, 
de toute façon, la même entreprise : un tel projet 
n'était-il pas.alors dansTair du temps, dans la force 
des choses ? Je n'aime pas beaucoup l'air du temps, je 
ne sais pas bien ce que c'est que la force des choses. 
Aimée de Coigny a raison, les événements n'arrivent 
point naturellement. Il faut quelqu'un pour leur 
donner figure humaine, tour utile et heureux. Dé- 
gageons nos esprits de ce fatalisme mystique. 
En 1814, plusieurs solutions se montraient. Si la 
meilleure prévalut, c'est en majeure partie par un 
effet de l'adresse de Talleyrand. Mais rien ne 
prouve que Talleyrand s'y fût employé sans les ins- 
tances et les assurances précieuses dont il était 
l'objet de la part de M"® de Coigny et du marquis 
de Boisgelin, celui-ci expressément accrédité par le 
Roi. 

Les vieux routiers de la politique excellent à 
exécuter un projet. Ils en ont rarement le premier 
éclair. Habitués à chercher le moyen le plus com- 
mode, il leur arrive de rechercher aussi (ce qui est 
tout différent) le but le plus voisin, au lieu du but 
utile. En rappelant à Talleyrand les hautes doctrines 
qu'elle tenaitde son ami, la jeune femme lui signala 
un ouvrage enfin digne de son talent. Elle lui apporta 
ce que Ton nomme ordinairement une bonne idée, 
et qui n'est point si méprisable. 



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Il est permis de préférer à Famusant détail de- 
cette intrigue de château et de salon, la poétique 
aventure de Jeanned'Arc. Ainsinotre xv' siècle appa- 
raît-il supérieur au xix**. Mais, à peu près comme^ 
chevauchées de la Pucelle, les allées et venues de^ 
M"^ de Coigny laissent voir le jeu naturel de l'his- 
toire du monde. Il ne s'agit pas d'être en nombre, 
mais de choisir un poste d'où attendre les 
occasions de créer le nombre et le fait. La ché- 
tive bergère souleva par le centre même, qu'elle 
avait discerné avec infiniment de sagesse et de tact^. 
la force immense de la mysticité de son siècle. 
La grande dame déclassée toucha au point sensible^ 
les intérêts du premier politique contemporain. Ces 
passions et ces intérêts, une fois qu'ils sont mis en 
branle, se recrutent eux-mêmes leurs auxiliaires : 
courtiers, sergents et partisans. Les foules, les 
événements en sont, pour ainsi dire, aimantés et 
polarisés. Dans l'écoulement infini des circons- 
tances sublunaires, un être seul^ mais bien muni 
et bien placé, si, par exemple, il a pour lui la 
raison, peut ainsi réussir à en dominer des mil- 
lions d'autres et décider de leur destin. L'audace, 
l'énergie, la science et l'esprit d'entreprise, ce que 
l'homme enfin a de propre comptera donc toujours. 
Un moment vient toujours où le problème du 



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■/ 



LA THÉORIE EST PRATIQUÉE $^ 

succès est une question de lumières et se ri^Juit a 
rechercher ce que nos Anciens appelaient juhrhfni 
rerum^ le joint où fléchit l'ossature, qui purtinil 
ailleurs est rigide, la place où le ressort de rattion 
va jouer. 



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Appendice I 



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Appendice I 

Le premier numéro de Minerva avait publié la pièce 
suivante, sans nom d'auteur : 

INVOCATION A MINERVE 



L'homme, et non l'homme qu 
s'appelle Callias. 

Aristotiî, 



I 



Déesse athénienne, invoquée sous le nom romain, 
rassure-toi sur le sens de notre cortège; ne fais aucune 
erreur sur nos intentions, Minerva. Prends garde. Jeune 
fille, de ne pas nous confondre avec ces savants oublieux 
qui, t' ayant gravée au frontispice de leur volume, n ont 
pas pu se défendre de rider ton front délicat. Les 
pauvres gens te voulaient faire à leur image : puisses-tti 
nous former, au contraire, sur ta beauté. 

Minerve, nous ne sommes pas des archéologues et, 
bien que plusieurs d'entre nous soient versés dans le 
doux mystère de ta fable, ce n'est pas la mythologie, ni 
Tépigraphie, ni aucune science particulière qui les a 
conduits dans nos rangs. N'alléguons même pas celle 
profession de poète ou de sage qui appartient également 
à certains. Des hommes, des hommes mortels, voilà 
leurs titres auprès de toi ! Mais ils s'avancent, ennemis 

19 



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290 APPENDICE I 

des prétentions, des ambages vains : simples, usant des 
mots qui sont entendus de chacun, celui-ci grave, un 
autre plus riant ou plus familier, tous des fruits à la 
main, la tête ceinte de couronnes, mus par une raison 
aussi générale que toi. 

Des hommes, ô Minerve! des hommes conscients, 
autant que soucieux, de ce qui leur manque, dévorés du 
sacré désir. Que d'autres, moins pieux ou moins réflé- 
chis, t'aient donné pour prison une case de leur pensée, 
qu'ils t'enferment en un point du temps, ou dans un lieu 
du monde ! Entends mieux nos propos : c'est la vie, la 
vie tout entière et non un fragment de la vie, toute 
science, et non telle science unique, tout art, toute mo- 
rale, toute rêverie, tout amour qui sont exposés devant 
toi. Il faut que tu nous marques la cadence de l'univers. 



II 



Ton histoire, déesse, commence beaucoup plus tôt 
qu'on ne l'a écrite elle se prolonge au-delà des temps qui 
lui sont assignés. 

De tous les animaux qui étaient épars sur la terre, 
tu vis que l'homme était, sans comparaison, le plus 
triste, et tu choisis ce mécontent pour en faire ton pré- 
féré. Déesse, tu rendis sa mélancolie inventive ; il lan- 
guissait, tu l'instruisis à changer le visage de ce monde 
qui lui déplaît. Une bonne nourrice sait endormir ainsi 
la plainte du petit enfant. 

Ainsi tu fis des pauvres hommes. Que de jouets pré- 
cieux, tu nous as fait descendre de la tête de Jupiter ! Les 
poètes n'ont oublié ni le feu de ton Prométhée, ni l'olive 
athénienne, ni les ruses de guerre suggérées aux héros, 
ni ta flûte qui accompagna les chanteurs. Mais il faut 
te rendre une justice plus complète. La charrue, le 
vaisseau, le double pressoir, la navette, les murailles 
des villes et celles du toit familier, le pavé des chemins, 



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INVOCATION A MINERVE 291 

les conduites de Teau, les métaux devenus dociles, il 
n'y a rien du matériel primitif que le genre humain ne 
t'ait dû. 

Ce que la tradition te refuse, ou ce qu'elle attribue à 
d'autres inventeurs, la réflexion qui se ressaisit te le rend. 
Mais elle fait bien voir que nos derniers trésors sont éga- 
lement ton bienfait. Qu'il s'agisse de détruire ou d'édifier, 
l'ingéniosité, l'audace, lapatience, l'heureux concept, cela 
est tien. Ce qu'on nomme progrès n'est que la consé- 
quence d'impulsions que tu nous donnas. S'il est assuré 
que l'invention du labour ou cette idée de se confier aux 
forces des eaux ont mérité sans doute une admiration plus 
profonde que l'appareil de la télégraphie sans fil, celle-ci 
n'est point méprisable, j'y reconnais tes mains sublimes, 
ma déesse. La découverte occupe, elle exerce, elle amuse 
et, si le succès la couronne, elle rendra aux hommes des 
services inattendus. Fidèle compagne d'Ulysse, ô trois 
fois chère au genre humain, sois bénie de ta compassion ! 
Un impie seul te refusera son tribut. 

Cet impie, ce doit être un esclave de sa paresse ! 11 
ne te connaît pas. Il ne sait pas le vol suave des moments 
de la vie qui s'écoulent sous ton autel : leur nombre est 
infini ; cependant, ils se meuvent ! Les abîmes qu'ouvre 
le Temps se laissent franchir. L'œuvre a beau varier, ton 
ouvrier participe des durées éternelles. Son effort, tant 
il est facile, est une grâce, et son plaisir, tant il est 
noble, une vertu. Content de soi ou, pour mieux dire, 
tout à fait oublieux de soi, l'homme que tu distrais se 
livre aux Heures éphémères sans en éprouver l'aiguil- 
lon. 



III 



En un seul cas, Minerve, on pourra se plaindre de toi. 
C'est quand il nous arrive d'arrêter le travail et de con- 
sidérer la seconde nature que tu nous permis de créer. 
O Chaos ! O père des monstres I Car il se trouve que 



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292 APPENDICE I 

cette œuvre est effroyablement touffueet dense, comme si 
la forêt première eût, à peine éclaircie, donné le jour à 
de nouveaux peuples de ronces moins faciles à péné- 
trer. Que de fer! Que de feu! Que d'engins variés et 
que de complexes organes ! Que d'opérations presque 
inouïes, surajoutées ! Que de connaissances disparates 
amoncelées ! Supputez les terres nouvelles, les nations 
sorties de la nuit, les profondeurs du ciel ouvertes, Tim- 
perceptible appréhendé. L'homme, qui inventait afin de 
s'asservir le monde, est troublé maintenant par les ser- 
viteurs nés de lui. 11 en est à se demander ce qu'il fait 
au milieu de ces biens dont il perd le compte. O déesse, 
voilà l'inquiétude moderne. L'état de nos esprits égale 
l'état de nos cœurs. L'industrie, et la civilisation les ont 
compliqués. 

Un pareil mal, Minerve, rien ne nous permet de con- 
jecturer que tu l'ignoras. N'as-tu pas assisté à la nais- 
sance des civilisations de l'Asie ? Elles étaient tes filles, 
et tu connus leur tumultueuse fureur. Tu vis bâtir les 
villes des ingénieux Mycéniens. Tu connus Tyr, Sydon, 
l'Egypte, l'Assyrie lointaine, les empires plus éloignés 
sur les deux bords du fleuve Indus. Athéna, Athéna, 
dis-nous ce que dit ta sagesse quand, d'entre ces bar- 
bares attentifs à tous tes conseils, de la plus belle 
époque de ces barbaries avancées, tu fis paraître en 
Grèce quelque chose de différent et de meilleur. 

Tes Grecs athéniens étaient les plus intelligents et 
les plus sensibles des hommes. Ils virent donc beau- 
coup plus vite les maux attachés à tout bien, et le génie 
leur parut un don plus cruel. Tu les vis les premiers 
sourire de la vanité des passe-temps que tu fournissais 
et de la monotonie de la succession. Ni le plaisir de 
faire une œuvre, ni la joie de la posséder, ni l'ivresse 
d'en imaginer de nouvelles ne compose un état qui 
soit satisfaisant. Ouvriers, artisans, législateurs, sages 
ou poètes, et je dirai même amoureuses et courti- 
sanes, ce peuple magnanime ne fut point ta dupe long- 
temps. 11 riait de ta peine comme Apollon ton frère peut 



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INVOCATION A MINERVE 293 

rire des mauvais chanteurs. En réalité, sa tristesse, 
dorée d'une courte espérance, n'avait fait que grandir. 
Elle ressemblait à la nôtre, de notre temps : débordés 
comme nous, quoique autrement que nous par les 
créatures de leur génie, ils en étaient au point où nous 
parviendrons quand nous aurons un peu grandi au- 
dessus de nous-mêmes. Tu les vis. Athénienne, et ton 
cœur tendre se rouvrit; mais ton nouveau présent passa 
de beaucoup le premier. 



IV 



On ne Ta pas nommé encore. Je ne peux appeler un 
nom ces désignations flottantes, riches en équivoques, 
passibles d'objections de la part de tes adversaires. 
Tantôt l'on dit Sagesse, tantôt Mesure, ou Perfection, 
ou Beauté, et peut-être Goût. D'autres préfèrent 
Rythme, Harmonie. Et d'autres. Raison. N'est-ce pas 
aussi la Pudeur? N'est-ce pas le flambeau des Compo- 
sitions éternelles? La victorieuse du Nombre, la claire 
et douce Qualité ? On l'a figurée comme un Lien mysté- 
rieux autour d'une gerbe, comme le Frein mis à la 
bouche de célestes chevaux, comme la Ligne pure 
cernant quelque noble effigie, comme un Ordre vivant 
qui distribue avec convenance chaque partie : ô mélan- 
coliques images, imparfaite allusion à la splendeur qui 
n'est qu'en toi ! J'arrive après les autres pour tenter de 
la définir. Mais j'aime mieux te dire, ô déesse, ce que 
j'en sais. Qui la trouve, trouve la paix en même temps. 
Il s'arrête, sachant que l'au-delà ni l'en-deçà n'enferment 
rien qu'il ne possède. L'homme vulgaire pense : celui-ci 
pense bien. Les Grecs nous semblent aujourd'hui avoir 
trop abusé de cette fine particule qu'ils ont reçue de 
toi. Dis, la comprenons-nous? Savons-nous ce que c'est 
que bien être, bien vivre, bien mourir, bien penser ? Sentie 
d'abord exactement, puis négligée, puis méconnue, la 
leçon de Minerve n'a cependant jamais été oubliée tout 



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294 . APPENDICE I 

à fait : nos pires déchéances se souviennent qu'il est 
des règles, des figures, des lois suivant lesquelles s'en- 
trevoit le bonheur et se peut fixer la beauté. 

Comme un navire qui descend sous le pli de la vague 
est trop bien construit pour sombrer : ta Civilisation, 
celle que Ton désigne entre toutes les autres quand on 
veut nommer Texcellente, ne s'est jamais perdue, quoi- 
qu'on l'ait perdue quelquefois. On dit que Thomme 
crée un règne nouveau dans le monde : l'homme clas- 
sique constitue un règne dans le règne humain. Il 
s'étend sur le meilleur de l'œuvre romaine et française. 
L'Eglise a mis ton nom, Minerva, sur plus d'un autel; 
en Italie, en Thrace, tu triomphes près de sa croix. Des 
coins de France gardent, eux aussi, ton vocable. La 
douceur de notre langage, la politesse de nos mœurs, 
le raffinement des arts de l'amour ne seraient point nés 
sans Minerve. Ton influence agit de tout temps. Si elle 
a pu faiblir au cours d'un seul siècle, il en a souffert. 
Plus il se compliquait, plus il eût été sage de s'adresser 
à toi, tant pour mettre en bon ordre des notions qui 
l'enrichissaient que pour distribuer le flot d'une humeur 
vagabonde. 

Le siècle nouveau-né comprendra que l'heure le 
presse. Un degré de malaise permet le traitement; un 
autre n'admet que la mort. Déesse, vois nos bras et nos 
mains que chargent les œuvres. Ecoute quels démons 
nous soufflent la vie. Le plus lâche refuse de se reti- 
rer sans combattre. Ah ! nous ne sommes pas une race 
de suicides. L'activité circule dans les veines de notre 
peuple, aucun effort ne nous coûtera pour guérir. De 
tous les lieux, de tous les âges, immortelle, pourquoi 
refuserais-tu ton conseil? Fille de la nature et supérieure 
à ta mère, ainsi tire de notre sol des générations meil- 
leures que lui. 

Nous relisons tous tes poètes. Ronsard, Racine, La 
Fontaine, Molière ont reparu à nos chevets. Comme 
nous reprenons le chemin de Versailles! Sans dédai- 
gner les jeunes merveilles du gothique, nous rendons à 



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INVOCATION A MINERVE 295 

la colonnade unique, à celle du Louvre, son rang. Notre 
Poussin commence d'être relevé de Foubli. Lorsque nous 
parlons du grand siècle, nous ne pourrions plus ajou- 
ter comme Michelet autrefois : « c'est le xviii® siècle », 
et, bien que nous n'ayons rejeté aucune vraie gloire, 
nous savons quelle est la plus belle. Le sentiment de nos 
destinées nous est revenu. Cependant il est vrai que le 
cœur chaud est resté sombre ; les mains sont mala- 
droites et les têtes appesanties. Il dépendrait de toi de 
récompenser tant de vœux! N'a-t-on pas dit que ton 
image, taillée en un marbre très pur, vient de repa- 
raître au soleil d*une vieille ville? C'était à la fin du 
premier mois de l'année nouvelle. Celte statue te repré- 
sente long voilée, tenant une pique, armée du bouclier où 
s'enlacent les hydres. Une découverte semblable annonça 
pour l'Italie la première des renaissances ; mais, comme 
ce n'était qu'un portrait de Cypris, quelque chose 
manque à la Renaissance italienne. Déesse amie de 
l'homme, ton charme seul peut nous introduire au 
divin ! 



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Appendice II 



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Appendice II 



FORMULES POLITIQUES ET MORALES 
D'AUGUSTE COMTE 

L^esquisse général de la philosophie positive n'a pas per- 
mis de développer le détail de certaines idées politiques 
et morales, qui ont beaucoup contribué, ces dernières 
années, à l'influence et au succès croissant d'Auguste 
Comte. 11 me paraît utile de détacher un certain nombre 
de passages qui déterminent assez bien le caractère de 
sa doctrine sur quelques points controversés. 

{^ LE POSITIVISME DANS SON RAPPORT 
AVEC LES CATHOLIQUES ET LES PROTESTANTS 

« Je dois spécialement approuver, et même encou- 
rager, le projet de publication que vous me soumettez, 
et qui, s'il est bien exécuté, pourra beaucoup seconder 
notre propagande. Peut-être ^ au lieu du mot « Anarchy », 
vaudrait-il mieux ^ dans votre triple titre ^ mettre « Pro- 
testantism », surtout en vue de votre milieu, mais sans 
altérer l'équivalence radicale des deux termes. Le 
moment est venu de réaliser le vœu que je formais en 
1841, dans une note de ma Philosophie positive (t. V, 
p. 327), de concentrer les discussions philosophiques 
et sociales entre les catholiques et les positivistes, en 
écartant, d'un commun accord, tous les métaphysiciens 



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300 APPENDICE II 

OU négativistes (prolestants, déistes et sceptiques), 
comme radicalement incapables de coopérer à la cons- 
truction qui doit distinguer le xix* siècle du xviii*. Il faut 
maintenant presser tous ceux qui croient en Dieu de 
revenir au catholicisme^ au nom de la raison et de la 
morale; tandis que, au même titre, tous ceuœ qui n^y 
croient pas doivent devenir positivistes. 

« Quoiqu'on ne puisse pas espérer que cette netteté de 
situation se réalise dans le milieu britannique ou ger- 
manique, nous devons pourtant faire toujours sentir 
combien le protestantisme, sous tous ses modes^ est con- 
traire au siècle de la construction. Si, comme je Tespère, 
la France se débarrasse du budget ecclésiastique, il 
sera bientôt facile de combiner les catholiques avec les 
positivistes contre les négativistes quelconques. » (Lettre 
à John Metcalf, 1856.) 

2° LA VÉNÉRATION 

« Si l'état révolutionnaire consiste chez les praticiens, 
en ce que tout le monde prétend commander, tandis que 
personne ne veut obéir, il prend chez les théoriciens une 
autre forme non moins désastreuse et plus universelle, ow 
chacun prétend enseigner et personne ne veut apprendre. . . 
Si vous faisiez une lecture journalière de V Imitation, 
vous reconnaîtriez cela, qui vous servirait mieux que 
les résultats, intellectuels ou moraux, d'une avide lec- 
ture des journaux, revues ou pamphlets. Onnepeut, sans 
la vénération, ni rien apprendre, ni même rien goûter, 
ni surtout obtenir aucun état fixe de l'esprit comme du j 
cœur, non seulement en morale ou en sociologie, mais 
aussi dans la géométrie ou l'arithmétique. » (Lettre à f 
Dix-Hutton, 1855.) / 



3° LES DOGMES DE LA RÉVOLUTION 

« Une vaine métaphysique, se sentant incapable 
d'aborder sérieusement Timmense question de l'ordre, 



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FORMULES DAUGUSTE COMTE 301 

avait même tenté de l'interdire, en imposant matérielle- 
ment un respect légal pour les dogmes révolutionnaires 
que toute doctrine vraiment organique doit préalable- 
ment exclure » (1857). 

4* SOUVERAINETÉ DU PEUPLE ET ÉGALITÉ 

« Depuis trente ans que je tiens la plume philosophique 
j'ai toujours représenté la souveraineté du peuple comme 
une mystificationoppressive etTégalité comme un ignoble 
mensonge. » [Lettre au (?*' Bonnet^ 1®"^ décembre 1855.) 

5<* LE PARLEMENTARISME 

w L'opinion française permit ensuite le seul essai sé- 
rieux qui pût être tenté parmi nous d'un régime particu- 
lier à la situation anglaise. Il nous convenait si peu que, 
malgré les bienfaits de la paix occidentale, sa prépondé- 
rance officielle pendant une génération nous devint 
encore plus funeste que la tyrannie impériale : en faus- 
sant les esprits par l'habitude des sophismes constitu- 
tionnels, corrompant les mœurs d'après des mœurs vé- 
nales ou anarchiques, et dégradant les caractères sous 
l'essor croissant des tactiques parlementaires. » [Pol. 

2)05., II.) 

6° LE CÉSARISME ADMINISTRATIF 

«... Dernière conséquence générale de la dissolution 
y du pouvoir spirituel, l'établissementde cette sorte d'auto- 

cratie moderne qui n'a point d'analogie exacte dans 
V l'histoire et qu'on peut désigner, à défaut d'expression 

plus juste, sous le nom de ministérialisme ou de despo- 
tisme administratif. Son caractère organique propre est 
la centralisation du pouvoir poussée de plus en plus au- 
delà de toutes les bornes raisonnables. Son moyen géné- 
ral d'action est la corruption systématisée. » [Considéra- 
tions sur le pouvoir spirituel^ 1826.) 



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V 

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302 APPENDICE II 

7"* LA ROYAUTÉ 

Le dernier fragment cité date de 1826, mais a été 
réimprimé en 1854 comme témoin d'une invariable doc- 
trine. 

Reste à déterminer comment cet ennemi de la démo- 
cratie, de la bureaucratie, du parlementarisme, des 
principes de la Révolution et du protestantisme même, 
a pu être républicain. Jusqu'à quel point nVt-il pas été 
royaliste? La république d'Auguste Comte prend pour 
devise « liberté et ordre public ». Elle est gouvernée par 
deshommes d'Etat, « pursdetoute croyance anarchique » 
(Lettre au D"" Audiffrend) ; elle exclut le Parlement, la cen- 
tralisation et le plébiscite. Elle est présidée par un dicta- 
teur, soumis au régime de l'hérédité sociocratique, c'est- 
à-dire qui choisit lui-même son successeur. On trouvera 
partout le mécanisme du système, qui est expérimenté au 
Brésil. 

Page X de V Appel aux conservateurs^ écrit en 1855, 
c'est-à-dire trois ans après le Deux-Décembre, Au- 
guste Comte envisage la royauté comme « le moyen 
de salut le plus extrême » auquel les amis de l'ordre 
pourraient être conduits en un cas, un seul cas bien spé- 
cifié, le cas où « l'anarchie parlementaire » se « rétabli- 
rait momentanément ». Cette éventualité paraissait alors 
impossible auphilosophe. Il avouait que le retourde cette 
« anarchie », de cette « aberration » n'était pas concevable. 
Mais il ajoutait que, dans ce cas, sous la Monarchie . 

nécessairement rappelée pour sortir du désordre, « le po- / 

sitivisme continuerait à se développer en utilisantles pro- / 

priétés du régime qui protégea le premier essor de la syn- j 

thèse universelle ». La légitimité lui avait toujours paru 
fournir le meilleur mode pour instituer la transition orga- \ 
nique, et il appelait le ministère de Villèle (1821-1828), / 
« le plus honnête, le plus noble et le plus libre de tous les / 
régimes sous lequel il eût vécu jusqu'en 1855». Il conviait 
les « âmes aptes à représenter la postérité à ne pas oublier 
le nom du digne président de la dictature légitimiste ». 



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FORMULES D'AUGUSTE COMTE 303 

L'avantage d'un go\x\eTnemeniohr autorité se transmet 
selon le même mode que la propriété était loin de lui 
échapper. Il s'objectait que ce régime fut peu populaire. 
C'est pourquoi, pensait-il, cette monarchie ne pourrait 
revivre que «passagèrement». Mais, en 1860, trois ans 
après la mort de Comte, l'empire devenant libéral réta^ 
blit un parlementarisme, qui devint, en 1870, démocra- 
tique et républicain, et cette double et triple « aberration 
anarchique» devait motiver, d'après Comte, la restaura- 
tion de la monarchie légitime. Ce péril intérieur était 
d'ailleurs accompagné d'un bouleversement en Europe. 
Quatre grandes guerres, en 1859, 1866, 1870 et 1878, 
fortifiaient des dynasties déjà puissantes, développaient 
les compétitions nationales et redoublaient l'ambition 
des empires. Comte se demanderait certainement au- 
jourd'hui si le péril extérieur n'est pas de nature à 
ramener vers la légitimité non seulement les hommes 
d'ordre, mais les « inclinations » de la foule elle-même. 



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TABLE DES MATIÈRES 



Pagres. 

Dédicace 5 

L'Avenir de Tintelligence 19 

L'illusion 21 

Grandeur et décadence 25 

La difficulté 42 

Asservissement !.. 68 

L'Aventure 96 

Auguste Comte 

19 JANVIER 1798. — 5 SEPTEMBRE 1857 103 

L'anarchie au xix* siècle 106 

L'Ordre positif d'après Comte 113 

Valeur de l'Ordre positif 138 

Le Fondateur du positivisme 142 

Le Romantisme féminin 

Allégorie ou SENTIMENT désordonné 155 

Madame Renée Vivien 157 

Madame de Régnier 179 

Madame Lucie Delarue-Mardrus 192 

Madamela comtesse de Noailles 209 

Leur principe commun 221 

MademoiseUe Monk 

ou LA GÉNÉRATION DES ÉVÉNEMENTS 257 

Appendices 287 



TOI »S, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES 



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THE UNIVERSITY OF MICHIGAN 



DATE DUE 



APR151990 
JAN 2 6 1996 



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3 90 



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